De la puissance exécutrice dans la même république.
Si le peuple fut jaloux de sa puissance législative, il le fut moins
de sa puissance exécutrice. Il la laissa presque tout entière au sénat
et aux consuls, et il ne se réserva guère que le droit d'élire les
magistrats, et de confirmer les actes du sénat et des généraux.
Rome, dont la passion était de commander, dont l'ambition était de
tout soumettre, qui avait toujours usurpé, qui usurpait encore, avait
continuellement de grandes affaires; ses ennemis conjuraient contre
elle, ou elle conjurait contre ses ennemis.
Obligée de se conduire d'un côté avec un courage héroïque, et de
l'autre avec une sagesse consommée, l'état des choses demandait que le
sénat eût la direction des affaires. Le peuple disputait au sénat
toutes les branches de la puissance législative, parce qu'il était
jaloux de sa liberté; il ne lui disputait point les branches de la
puissance exécutrice, parce qu'il était jaloux de sa gloire.
La part que le sénat prenait à la puissance exécutrice était si
grande, que Polybe[295] dit que les étrangers pensaient tous que Rome
était une aristocratie. Le sénat disposait des deniers publics et
donnait les revenus à ferme; il était l'arbitre des affaires des
alliés; il décidait de la guerre et de la paix, et dirigeait à cet
égard les consuls; il fixait le nombre des troupes romaines et des
troupes alliées, distribuait les provinces et les armées aux consuls
ou aux préteurs; et, l'an du commandement expiré, il pouvait leur
donner un successeur; il décernait les triomphes; il recevait des
ambassades, et en envoyait; il nommait les rois, les récompensait, les
punissait, les jugeait, leur donnait ou leur faisait perdre le titre
d'alliés du peuple romain.
[295] Liv. VI.
Les consuls faisaient la levée des troupes qu'ils devaient mener à la
guerre; ils commandaient les armées de terre ou de mer, disposaient
des alliés; ils avaient dans les provinces toute la puissance de la
république; ils donnaient la paix aux peuples vaincus, leur en
imposaient les conditions, ou les renvoyaient au sénat.
Dans les premiers temps, lorsque le peuple prenait quelque part aux
affaires de la guerre et de la paix, il exerçait plutôt sa puissance
législative que sa puissance exécutrice; il ne faisait guère que
confirmer ce que les rois, et après eux les consuls ou le sénat,
avaient fait. Bien loin que le peuple fût l'arbitre de la guerre, nous
voyons que les consuls ou le sénat la faisaient souvent malgré
l'opposition de ses tribuns. Mais, dans l'ivresse des prospérités, il
augmenta sa puissance exécutrice. Ainsi il créa lui-même[296] les
tribuns des légions, que les généraux avaient nommés jusqu'alors; et,
quelque temps avant la première guerre punique, il régla qu'il aurait
seul le droit de déclarer la guerre[297].
[296] L'an de Rome 444. (TITE-LIVE, première décade, liv. IX.) La
guerre contre Persée paraissant périlleuse, un sénatus-consulte
ordonna que cette loi serait suspendue, et le peuple y consentit.
(TITE-LIVE, cinquième décade, liv. XLII.)
[297] Il l'arracha du sénat, dit Freinshemius.--Deuxième décade,
liv. VI.