CHAPITRE XVI

De la puissance législative dans la république romaine.

On n'avait point de droits à se disputer sous les décemvirs; mais,

quand la liberté revint, on vit les jalousies renaître: tant qu'il

resta quelques privilèges aux patriciens, les plébéiens les leur

ôtèrent.

Il y aurait eu peu de mal si les plébéiens s'étaient contentés de

priver les patriciens de leurs prérogatives, et s'ils ne les avaient

pas offensés dans leur qualité même de citoyen. Lorsque le peuple

était assemblé par curies ou par centuries, il était composé de

sénateurs, de patriciens et de plébéiens. Dans les disputes, les

plébéiens gagnèrent ce point[290] que seuls, sans les patriciens et

sans le sénat, ils pourraient faire des lois qu'on appela plébiscites;

et les comices où on les fit s'appelèrent comices par tribus. Ainsi il

y eut des cas où les patriciens[291] n'eurent point de part à la

puissance législative, et[292] où ils furent soumis à la puissance

législative d'un autre corps de l'État: ce fut un délire de la

liberté. Le peuple, pour établir la démocratie, choqua les principes

mêmes de la démocratie. Il semblait qu'une puissance aussi exorbitante

aurait dû anéantir l'autorité du sénat; mais Rome avait des

institutions admirables. Elle en avait deux surtout: par l'une, la

puissance législative du peuple était réglée; par l'autre, elle était

bornée.

[290] DENYS D'HALICARNASSE, liv. XI, p. 425.

[291] Par les lois sacrées, les plébéiens purent faire des

plébiscites, seuls, et sans que les patriciens fussent admis dans

leur assemblée. (DENYS D'HALICARNASSE, liv. VI, p. 410; et liv.

VII, p. 430.)

[292] Par la loi faite après l'expulsion des décemvirs, les

patriciens furent soumis aux plébiscites, quoiqu'ils n'eussent pu y

donner leur voix. (TITE-LIVE, liv. III; et DENYS D'HALICARNASSE,

liv. XI, p. 725.) Et cette loi fut confirmée par celle de Publius

Philo, dictateur, l'an de Rome 416. (TITE-LIVE, liv. VIII.)

Les censeurs, et avant eux les consuls[293], formaient et créaient,

pour ainsi dire, tous les cinq ans, le corps du peuple; ils exerçaient

la législation sur le corps même qui avait la puissance législative.

«Tiberius Gracchus, censeur, dit Cicéron, transféra les affranchis

dans les tribus de la ville, non par la force de son éloquence, mais

par une parole et par un geste; et, s'il ne l'eût pas fait, cette

république, qu'aujourd'hui nous soutenons à peine, nous ne l'aurions

plus.»

[293] L'an 312 de Rome, les consuls faisaient encore le cens, comme

il paraît par Denys d'Halicarnasse, liv. XI.

D'un côté, le sénat avait le pouvoir d'ôter, pour ainsi dire, la

république des mains du peuple, par la création d'un dictateur, devant

lequel le souverain baissait la tête, et les lois les plus populaires

restaient dans le silence[294].

[294] Comme celles qui permettaient d'appeler au peuple des

ordonnances de tous les magistrats.

Esprit des lois livres I à V, précédés d'une introduction de l'éditeur · 第 156 / 211 题