CHAPITRE XII

Du gouvernement des rois de Rome, et comment les pouvoirs y furent

distribués.

Le gouvernement des rois de Rome avait quelque rapport à celui des

rois des temps héroïques chez les Grecs. Il tomba, comme les autres,

par son vice général, quoique en lui-même et dans sa nature

particulière il fût très bon.

Pour faire connaître ce gouvernement, je distinguerai celui des cinq

premiers rois, celui de Servius Tullius, et celui de Tarquin.

La couronne était élective, et sous les cinq premiers rois, le sénat

eut la plus grande part à l'élection.

Après la mort du roi, le sénat examinait si l'on garderait la forme du

gouvernement qui était établie. S'il jugeait à propos de la garder, il

nommait un magistrat[268], tiré de son corps, qui élisait un roi: le

sénat devait approuver l'élection; le peuple, la confirmer; les

auspices, la garantir. Si une de ces trois conditions manquait, il

fallait faire une autre élection.

[268] DENYS D'HALICARNASSE, liv. II, p. 120; et liv. IV, p. 242 et

243.

La constitution était monarchique, aristocratique et populaire; et

telle fut l'harmonie du pouvoir qu'on ne vit ni jalousie ni dispute

dans les premiers règnes. Le roi commandait les armées, et avait

l'intendance des sacrifices; il avait la puissance de juger les

affaires civiles[269] et criminelles[270]; il convoquait le sénat; il

assemblait le peuple; il lui portait de certaines affaires, et réglait

les autres avec le sénat[271].

[269] Voyez le discours de Tanaquil, dans Tite-Live, liv. Ier, et

le règlement de Servius Tullius, dans Denys d'Halicarnasse, liv.

IV, p. 229.

[270] Voyez Denys d'Halicarnasse, liv. II, p. 118; et liv. III, p.

171.

[271] Ce fut par un sénatus-consulte que Tullus Hostilius envoya

détruire Albe. (DENYS D'HALICARNASSE, liv. III, p. 167 et 172.)

Le sénat avait une grande autorité. Les rois prenaient souvent des

sénateurs pour juger avec eux; ils ne portaient point d'affaires au

peuple qu'elles n'eussent été délibérées[272] dans le sénat.

[272] _Ibid._, liv. IV, p. 276.

Le peuple avait le droit d'élire[273] les magistrats, de consentir

aux nouvelles lois, et, lorsque le roi le permettait, celui de

déclarer la guerre et de faire la paix. Il n'avait point la

puissance de juger. Quand Tullus Hostilius renvoya le jugement

d'Horace au peuple, il eut des raisons particulières, que l'on trouve

dans Denys d'Halicarnasse[274].

[273] DENYS D'HALICARNASSE, liv. II. Il fallait pourtant qu'il ne

nommât pas à toutes les charges, puisque Valerius Publicola fit la

fameuse loi qui défendait à tout citoyen d'exercer aucun emploi,

s'il ne l'avait obtenu par le suffrage du peuple.

[274] Liv. III, p. 159.

La constitution changea sous Servius Tullius[275]. Le sénat n'eut

point de part à son élection: il se fit proclamer par le peuple. Il se

dépouilla des jugements[276] civils, et ne se réserva que les

criminels; il porta directement au peuple toutes les affaires: il le

soulagea des taxes, et en mit tout le fardeau sur les patriciens.

Ainsi à mesure qu'il affaiblissait la puissance royale et l'autorité

du sénat, il augmentait le pouvoir du peuple[277].

[275] Liv. IV.

[276] Il se priva de la moitié de la puissance royale, dit Denys

d'Halicarnasse, liv. IV. p. 229.

[277] On croyait que, s'il n'avait pas été prévenu par Tarquin, il

aurait établi le gouvernement populaire. (DENYS D'HALICARNASSE,

liv. IV. p. 243.)

Tarquin ne se fit élire ni par le sénat ni par le peuple. Il regarda

Servius Tullius comme un usurpateur, et prit la couronne comme un

droit héréditaire; il extermina la plupart des sénateurs; il ne

consulta plus ceux qui restaient, et ne les appela pas même à ses

jugements[278]. Sa puissance augmenta; mais ce qu'il y avait d'odieux

dans cette puissance devint plus odieux encore: il usurpa le pouvoir

du peuple; il fit des lois sans lui; il en fit même contre lui[279].

Il aurait réuni les trois pouvoirs dans sa personne; mais le peuple se

souvint un moment qu'il était législateur, et Tarquin ne fut plus.

[278] DENYS D'HALICARNASSE, liv. IV.

[279] _Ibid._

Esprit des lois livres I à V, précédés d'une introduction de l'éditeur · 第 152 / 211 题