Du luxe à la Chine.
Des raisons particulières demandent des lois somptuaires dans quelques
États. Le peuple, par la force du climat, peut devenir si nombreux, et
d'un autre côté les moyens de le faire subsister peuvent être si
incertains, qu'il est bon de l'appliquer tout entier à la culture des
terres. Dans ces États le luxe est dangereux, et les lois somptuaires
y doivent être rigoureuses. Ainsi, pour savoir s'il faut encourager le
luxe ou le proscrire, on doit d'abord jeter les yeux sur le rapport
qu'il y a entre le nombre du peuple et la facilité de le faire vivre.
En Angleterre le sol produit beaucoup plus de grain qu'il ne faut pour
nourrir ceux qui cultivent les terres et ceux qui procurent les
vêtements: il peut donc y avoir des arts frivoles, et par conséquent
du luxe. En France il croît assez de blé pour la nourriture des
laboureurs et de ceux qui sont employés aux manufactures: de plus, le
commerce avec les étrangers peut rendre pour des choses frivoles tant
de choses nécessaires, qu'on n'y doit guère craindre le luxe.
A la Chine, au contraire, les femmes sont si fécondes, et l'espèce
humaine s'y multiplie à un tel point, que les terres, quelque
cultivées qu'elles soient, suffisent à peine pour la nourriture des
habitants. Le luxe y est donc pernicieux, et l'esprit de travail et
d'économie y est aussi requis que dans quelques républiques que ce
soit[176]. Il faut qu'on s'attache aux arts nécessaires, et qu'on fuie
ceux de la volupté.
[176] Le luxe a toujours été arrêté.
Voilà l'esprit des belles ordonnances des empereurs chinois: «Nos
anciens, dit un empereur de la famille des Tang[177], tenaient pour
maxime que s'il y avait un homme qui ne labourât point, une femme qui
ne s'occupât point à filer, quelqu'un souffrait le froid ou la faim
dans l'empire...» Et, sur ce principe, il fit détruire une infinité
de monastères de bonzes.
[177] Dans une ordonnance rapportée par le P. Duhalde, t. II, p.
497.
Le troisième empereur de la vingt et unième dynastie[178], à qui on
apporta des pierres précieuses trouvées dans une mine, la fit fermer,
ne voulant pas fatiguer son peuple à travailler pour une chose qui ne
pouvait ni le nourrir ni le vêtir.
[178] _Histoire de la Chine, vingt et unième dynastie_, dans
l'ouvrage du P. Duhalde, t. I.
«Notre luxe est si grand, dit Kiayventi[179], que le peuple orne de
broderies les souliers des jeunes garçons et des filles qu'il est
obligé de vendre.» Tant d'hommes étant occupés à faire des habits pour
un seul: le moyen qu'il n'y ait bien des gens qui manquent d'habits?
Il y a dix hommes qui mangent le revenu des terres, contre un
laboureur: le moyen qu'il n'y ait bien des gens qui manquent
d'aliments?
[179] Dans un discours rapporté par le P. Duhalde, t. II, p. 418.