Des lois somptuaires dans les monarchies.
«Les Suions[167], nation germanique, rendent honneur aux richesses,
dit Tacite[168]: ce qui fait qu'ils vivent sous le gouvernement d'un
seul.» Cela signifie bien que le luxe est singulièrement propre aux
monarchies, et qu'il n'y faut point de lois somptuaires.
[167] Les Suions occupaient cette partie de l'Europe que nous
connaissons aujourd'hui sous le nom de Suède. (Note de VOLT.)
[168] _De Moribus Germanorum._
Comme, par la constitution des monarchies, les richesses se sont
inégalement partagées, il faut bien qu'il y ait du luxe. Si les riches
n'y dépensent pas beaucoup, les pauvres mourront de faim. Il faut même
que les riches y dépensent à proportion de l'inégalité des fortunes;
et que, comme nous avons dit, le luxe y augmente dans cette
proportion. Les richesses particulières n'ont augmenté que parce
qu'elles ont ôté à une partie des citoyens le nécessaire physique: il
faut donc qu'il leur soit rendu.
Ainsi, pour que l'État monarchique se soutienne, le luxe doit aller en
croissant, du laboureur à l'artisan, au négociant, aux nobles, aux
magistrats, aux grands seigneurs, aux traitants principaux, aux
princes; sans quoi tout serait perdu.
Dans le sénat de Rome, composé de graves magistrats, de jurisconsultes
et d'hommes pleins de l'idée des premiers temps, on proposa, sous
Auguste, la correction des moeurs et du luxe des femmes. Il est
curieux de voir dans Dion[169] avec quel art il éluda les demandes
importunes de ces sénateurs. C'est qu'il fondait une monarchie, et
dissolvait une république.
[169] DION CASSIUS, liv. LIV.
Sous Tibère, les édiles proposèrent, dans le sénat, le rétablissement
des anciennes lois somptuaires[170]. Ce prince, qui avait des
lumières, s'y opposa. «L'État ne pourrait subsister, disait-il, dans
la situation où sont les choses. Comment Rome pourrait-elle vivre?
comment pourraient vivre les provinces? Nous avions de la frugalité
lorsque nous étions citoyens d'une seule ville: aujourd'hui nous
consommons les richesses de tout l'univers; on fait travailler pour
nous les maîtres et les esclaves.» Il voyait bien qu'il ne fallait
plus de lois somptuaires.
[170] TACITE, _Annal._, liv. III.
Lorsque, sous le même empereur, on proposa au sénat de défendre aux
gouverneurs de mener leurs femmes dans les provinces, à cause des
dérèglements qu'elles y apportaient, cela fut rejeté. On dit «que les
exemples de la dureté des anciens avaient été changés en une façon de
vivre plus agréable[171]». On sentit qu'il fallait d'autres moeurs.
[171] _Multa duritiei veterum melius et lætius mutata._ (TACITE,
_Ann._, liv. III.)
Le luxe est donc nécessaire dans les États monarchiques, il l'est
encore dans les États despotiques. Dans les premiers, c'est un usage
que l'on fait de ce qu'on possède de liberté; dans les autres, c'est
un abus qu'on fait des avantages de sa servitude, lorsqu'un esclave,
choisi par son maître pour tyranniser ses autres esclaves, incertain
pour le lendemain de la fortune de chaque jour, n'a d'autre félicité
que celle d'assouvir l'orgueil, les désirs et les voluptés de chaque
jour.
Tout ceci mène à une réflexion: les républiques finissent par le luxe;
les monarchies, par la pauvreté[172].
[172] _Opulentia paritura mox egestatem._ (FLORUS, liv. III.)
«L'opulence, qui doit engendrer bientôt la pauvreté.»