CHAPITRE II

Des lois somptuaires dans la démocratie.

Je viens de dire que dans les républiques, où les richesses sont

également partagées, il ne peut point y avoir de luxe; et, comme on a

vu au livre cinquième[163] que cette égalité de distribution faisait

l'excellence d'une république, il suit que, moins il y a de luxe dans

une république, plus elle est parfaite. Il n'y en avait point chez les

premiers Romains, il n'y en avait point chez les Lacédémoniens; et

dans les républiques où l'égalité n'est pas tout à fait perdue,

l'esprit de commerce, de travail et de vertu fait que chacun y peut et

que chacun y veut vivre de son propre bien, et que par conséquent il y

a peu de luxe.

[163] Chap. III et IV.

Les lois du nouveau partage des champs, demandé avec tant d'instance

dans quelques républiques, étaient salutaires par leur nature. Elles

ne sont dangereuses que comme action subite. En ôtant tout à coup les

richesses aux uns, et augmentant de même celles des autres, elles font

dans chaque famille une révolution, et en doivent produire une

générale dans l'État.

A mesure que le luxe s'établit dans une république, l'esprit se tourne

vers l'intérêt particulier. A des gens à qui il ne faut rien que le

nécessaire, il ne reste rien à désirer que la gloire de la patrie et

la sienne propre. Mais une âme corrompue par le luxe a bien d'autres

désirs: bientôt elle devient ennemie des lois qui la gênent. Le luxe

que la garnison de Rhège commença à connaître fit qu'elle en égorgea

les habitants[164].

[164] Les habitants de la ville de Reggio, située à la pointe de

l'Italie la plus voisine de la Sicile, voyant d'un côté Pyrrhus,

qui se rendait par mer à Tarente; de l'autre, les Carthaginois qui

infestaient toutes les côtes de la mer Ionienne, et craignant

d'être envahis par les Grecs ou les Carthaginois, eurent recours à

la république romaine: celle-ci, quoique menacée par un grand

nombre d'ennemis, ne crut pas devoir refuser du secours à une ville

qui pouvait lui être utile. On leva donc, par l'ordre du sénat, une

légion dans la Campanie, pays barbare, et l'on en donna le

commandement à Décius Jubellius, qui, voyant l'opulence de Reggio,

résolut d'en égorger les habitants et de piller leurs richesses: ce

qu'il exécuta à la fin d'un repas auquel il les avait invités.

(Note de DUPIN.)

Sitôt que les Romains furent corrompus, leurs désirs devinrent

immenses. On en peut juger par le prix qu'ils mirent aux choses. Une

cruche de vin de Falerne[165] se vendait cent deniers romains; un

baril de chair salée du Pont en coûtait quatre cents; un bon

cuisinier, quatre talents; les jeunes garçons n'avaient point de prix.

Quand, par une impétuosité[166] générale, tout le monde se portait à

la volupté, que devenait la vertu?

[165] Fragment du livre XXXVI de Diodore, rapporté par Const.

Porph., _Extrait des vertus et des vices_.

[166] _Cum maximus omnium impetus ad luxuriam esset._ (_Ibid._)

«L'impétuosité de tous les entraînait au luxe.»

Esprit des lois livres I à V, précédés d'une introduction de l'éditeur · 第 101 / 211 题