CHAPITRE PREMIER

Du luxe.

Le luxe est toujours en proportion avec l'inégalité des fortunes. Si

dans un État les richesses sont également partagées, il n'y aura point

de luxe: car il n'est fondé que sur les commodités qu'on se donne par

le travail des autres.

Pour que les richesses restent également partagées, il faut que la loi

ne donne à chacun que le nécessaire physique. Si l'on a au delà, les

uns dépenseront, les autres acquerront, et l'inégalité s'établira.

Supposant le nécessaire physique égal à une somme donnée, le luxe de

ceux qui n'auront que le nécessaire sera égal à zéro; celui qui aura

le double aura un luxe égal à un; celui qui aura le double du bien de

ce dernier aura un luxe égal à trois; quand on aura encore le double,

on aura un luxe égal à sept: de sorte que le bien du particulier qui

suit, étant toujours supposé double de celui du précédent, le luxe

croîtra du double plus une unité, dans cette progression 0, 1, 3, 7,

15, 31, 63, 127.

Dans la république de Platon[161] le luxe aurait pu se calculer au

juste. Il y avait quatre sortes de cens établis. Le premier était

précisément le terme où finissait la pauvreté; le second était double;

le troisième, triple; le quatrième, quadruple du premier. Dans le

premier cens, le luxe était égal à zéro; il était égal à un dans le

second; à deux dans le troisième; à trois dans le quatrième; et il

suivait ainsi la proportion arithmétique.

[161] Le premier cens était le sort héréditaire en terre; et Platon

ne voulait pas qu'on pût avoir en autres effets plus du triple du

sort héréditaire. (Voyez ses _Lois_, liv. V.)

En considérant le luxe des divers peuples les uns à l'égard des

autres, il est dans chaque État en raison composée de l'inégalité des

fortunes qui est entre les citoyens, et de l'inégalité des richesses

des divers États. En Pologne, par exemple, les fortunes sont d'une

inégalité extrême; mais la pauvreté du total empêche qu'il n'y ait

autant de luxe que dans un État plus riche.

Le luxe est encore en proportion avec la grandeur des villes, et

surtout de la capitale; en sorte qu'il est en raison composée des

richesses de l'État, de l'inégalité des fortunes des particuliers et

du nombre d'hommes qu'on assemble dans de certains lieux.

Plus il y a d'hommes ensemble, plus ils sont vains, et sentent naître

entre eux l'envie de se signaler par de petites choses[162]. S'ils

sont en si grand nombre que la plupart soient inconnus les uns aux

autres, l'envie de se distinguer redouble, parce qu'il y a plus

d'espérance de réussir. Le luxe donne cette espérance, chacun prend

les marques de la condition qui précède la sienne. Mais, à force de

vouloir se distinguer, tout devient égal, et on ne se distingue plus:

comme tout le monde veut se faire regarder, on ne remarque personne.

[162] Dans une grande ville, dit l'auteur de la fable des

_Abeilles_, t. Ier, p. 133, on s'habille au-dessus de sa qualité

pour être estimé plus qu'on n'est par la multitude. C'est un

plaisir pour un esprit faible, presque aussi grand que celui de

l'accomplissement de ses désirs.

Il résulte de tout cela une incommodité générale. Ceux qui excellent

dans une profession mettent à leur art le prix qu'ils veulent; les

plus petits talents suivent cet exemple; il n'y a plus d'harmonie

entre les besoins et les moyens. Lorsque je suis forcé de plaider, il

est nécessaire que je puisse payer un avocat; lorsque je suis malade,

il faut que je puisse avoir un médecin.

Quelques gens ont pensé qu'en assemblant tant de peuple dans une

capitale on diminue le commerce, parce que les hommes ne sont plus à

une certaine distance les uns des autres. Je ne le crois pas: on a

plus de désirs, plus de besoins, plus de fantaisies, quand on est

ensemble.

Esprit des lois livres I à V, précédés d'une introduction de l'éditeur · 第 100 / 211 题