CHAPITRE XV

Des lois des Romains à l'égard des peines.

Je me trouve fort dans mes maximes lorsque j'ai pour moi les Romains,

et je crois que les peines tiennent à la nature du gouvernement,

lorsque je vois ce grand peuple changer à cet égard de lois civiles à

mesure qu'il changeait de lois politiques.

Les lois royales, faites pour un peuple composé de fugitifs,

d'esclaves et de brigands, furent très sévères. L'esprit de la

république aurait demandé que les décemvirs n'eussent pas mis ces lois

dans leurs Douze Tables, mais des gens qui aspiraient à la tyrannie

n'avaient garde de suivre l'esprit de la république.

Tite-Live[134] dit, sur le supplice de Metius Suffetius, dictateur

d'Albe, qui fut condamné par Tullus Hostilius à être tiré par deux

chariots, que ce fut le premier et le dernier supplice où l'on

témoigna avoir perdu la mémoire de l'humanité. Il se trompe: la loi

des Douze Tables est pleine de dispositions très cruelles[135].

[134] Liv. Ier.

[135] On y trouve le supplice du feu, des peines presque toujours

capitales, le vol puni de mort, etc.

Celle qui découvre le mieux le dessein des décemvirs est la peine

capitale prononcée contre les auteurs des libelles et les poètes. Cela

n'est guère du génie de la république, où le peuple aime à voir les

grands humiliés. Mais des gens qui voulaient renverser la liberté

craignaient des écrits qui pouvaient rappeler l'esprit de la

liberté[136].

[136] Sylla, animé du même esprit que les décemvirs, augmenta comme

eux les peines contre les écrivains satiriques.

Après l'expulsion des décemvirs, presque toutes les lois qui avaient

fixé les peines furent ôtées. On ne les abrogea pas expressément; mais

la loi Porcia ayant défendu de mettre à mort un citoyen romain, elles

n'eurent plus d'application.

Voilà le temps auquel on peut rappeler ce que Tite-Live[137] dit des

Romains, que jamais peuple n'a plus aimé la modération des peines.

[137] Liv. Ier.

Que si l'on ajoute à la douceur des peines le droit qu'avait un accusé

de se retirer avant le jugement, on verra bien que les Romains avaient

suivi cet esprit que j'ai dit être naturel à la république.

Sylla, qui confondit la tyrannie, l'anarchie et la liberté, fit les

lois Cornéliennes. Il sembla ne faire des règlements que pour établir

des crimes. Ainsi, qualifiant une infinité d'actions du nom de

meurtre, il trouva partout des meurtriers; et, par une pratique qui ne

fut que trop suivie, il tendit des pièges, sema des épines, ouvrit des

abîmes sur le chemin de tous les citoyens.

Presque toutes les lois de Sylla ne portaient que l'interdiction de

l'eau et du feu. César y ajouta la confiscation des biens[138], parce

que les riches gardant dans l'exil leur patrimoine, ils étaient plus

hardis à commettre des crimes.

[138] _Poenas facinorum auxit, cum locupletes eo facilius scelere

se obligarent, quod integris patrimoniis exularent._ (SUÉTONE, _in

Julio Cæsare_.) «Il augmenta la peine des crimes; les riches en

effet s'engageant facilement dans le crime, sachant qu'ils

conservaient intact leur patrimoine en allant en exil.»

Les empereurs ayant établi un gouvernement militaire, ils sentirent

bientôt qu'il n'était pas moins terrible contre eux que contre les

sujets; ils cherchèrent à le tempérer: ils crurent avoir besoin des

dignités, et du respect qu'on avait pour elles.

On s'approcha un peu de la monarchie, et l'on divisa les peines en

trois classes[139]: celles qui regardaient les premières personnes de

l'État[140], et qui étaient assez douces; celles qu'on infligeait aux

personnes d'un rang inférieur[141], et qui étaient plus sévères; enfin

celles qui ne concernaient que les conditions basses[142], et qui

furent les plus rigoureuses. Le féroce et insensé Maximin irrita, pour

ainsi dire, le gouvernement militaire, qu'il aurait fallu adoucir. Le

sénat apprenait, dit Capitolin[143], que les uns avaient été mis en

croix, les autres exposés aux bêtes, ou enfermés dans des peaux de

bêtes, récemment tuées, sans aucun égard pour les dignités. Il

semblait vouloir exercer la discipline militaire, sur le modèle de

laquelle il prétendait régler les affaires civiles.

[139] Voyez la loi 3, § _Legis, ad leg. Cornel. de Sicariis_; et un

très grand nombre d'autres, au Digeste et au Code.

[140] _Sublimiores._

[141] _Medios._

[142] _Infimos._ Leg. 3, § _Legis, ad leg. Cornel. de Sicariis_.

[143] JUL. CAP., _Maximini duo_. (M.)

On trouvera dans les _Considérations sur la Grandeur des Romains et

leur Décadence_[144] comment Constantin changea le despotisme

militaire en un despotisme militaire et civil, et s'approcha de la

monarchie. On y peut suivre les diverses révolutions de cet État, et

voir comment on y passa de la rigueur à l'indolence, et de l'indolence

à l'impunité.

[144] Ch. XVII.

Esprit des lois livres I à V, précédés d'une introduction de l'éditeur · 第 92 / 211 题