De la juste proportion des peines avec le crime.
Il est essentiel que les peines aient de l'harmonie entre elles, parce
qu'il est essentiel que l'on évite plutôt un grand crime qu'un
moindre; ce qui attaque plus la société que ce qui la choque moins.
«Un imposteur[145], qui se disait Constantin Ducas, suscita un grand
soulèvement à Constantinople. Il fut pris, et condamné au fouet; mais
ayant accusé des personnes considérables, il fut condamné, comme
calomniateur, à être brûlé.» Il est singulier qu'on eût ainsi
proportionné les peines entre le crime de lèse-majesté et celui de
calomnie. Cela fait souvenir d'un mot de Charles II, roi d'Angleterre.
Il vit, en passant, un homme au pilori. «Pourquoi l'a-t-on mis là?
dit-il.--Sire, lui dit-on, c'est parce qu'il a fait des libelles
contre vos ministres.--Le grand sot! dit le roi: que ne les
écrivait-il contre moi, on ne lui aurait rien fait.»
[145] _Histoire de Nicéphore, patriarche de Constantinople._
«Soixante-dix personnes conspirèrent contre l'empereur Basile[146]: il
les fit fustiger, on leur brûla les cheveux et le poil. Un cerf
l'ayant pris avec son bois par la ceinture, quelqu'un de sa suite tira
son épée, coupa sa ceinture et le délivra: il lui fit trancher la
tête, parce qu'il avait, disait-il, tiré l'épée contre lui.» Qui
pourrait penser que sous le même prince on eût rendu ces deux
jugements!
[146] _Histoire de Nicéphore._
C'est un grand mal parmi nous de faire subir la même peine à celui qui
vole sur un grand chemin et à celui qui vole et assassine. Il est
visible que, pour la sûreté publique, il faudrait mettre quelque
différence dans la peine.
A la Chine, les voleurs cruels sont coupés en morceaux[147]; les
autres, non: cette différence fait que l'on y vole, mais que l'on n'y
assassine pas. En Moscovie[148], où la peine des voleurs et celle des
assassins sont les mêmes, on assassine toujours. Les morts, y dit-on,
ne racontent rien.
[147] Le P. DUHALDE, t. I, p. 6.
[148] _État présent de la grande Russie_, par PERRY.
Quand il n'y a point de différence dans la peine, il faut en mettre
dans l'espérance de la grâce. En Angleterre, on n'assassine point,
parce que les voleurs peuvent espérer d'être transportés dans les
colonies; non pas les assassins.
C'est un grand ressort des gouvernements modérés que les lettres de
grâces. Ce pouvoir que le prince a de pardonner, exécuté avec sagesse,
peut avoir d'admirables effets. Le principe du gouvernement
despotique, qui ne pardonne pas, et à qui on ne pardonne jamais, le
prive de ces avantages[149].
[149] Une telle décision, et celles qui sont dans ce goût, rendent,
à mon avis, _l'Esprit des Lois_ bien précieux. Voilà ce que n'ont
ni Grotius ni Puffendorf, ni toutes les compilations sur le droit
des gens.
La monarchie commençait à être un pouvoir très mitigé, très restreint
en Angleterre, quand on força le malheureux Charles Ier à ne point
accorder la grâce de son favori, le comte Strafford. Henri IV, en
France, roi à peine affermi, pouvait donner des lettres de grâce au
maréchal de Biron; et peut-être cet acte de clémence, qui a manqué à
ce grand homme, eût adouci enfin l'esprit de la Ligue, et arrêté la
main de Ravaillac.
Le faible Louis XIII devait faire grâce à de Thou et à Marillac. (Note
de VOLT.)