CHAPITRE XIII

Impuissance des lois japonaises.

Les peines outrées peuvent corrompre le despotisme même. Jetons les

yeux sur le Japon.

On y punit de mort presque tous les crimes[126], parce que la

désobéissance à un si grand empereur que celui du Japon est un crime

énorme. Il n'est pas question de corriger le coupable, mais de venger

le prince. Ces idées sont tirées de la servitude, et viennent surtout

de ce que l'empereur étant propriétaire de tous les biens, presque

tous les crimes se font directement contre ses intérêts.

[126] Voyez Kempfer.

On punit de mort les mensonges qui se font devant les magistrats[127]:

chose contraire à la défense naturelle.

[127] _Recueil des voyages qui ont servi à l'établissement de la

Compagnie des Indes_, t. III, part. II, p. 428.

Ce qui n'a point l'apparence d'un crime est là sévèrement puni: par

exemple, un homme qui hasarde de l'argent au jeu est puni de mort.

Il est vrai que le caractère étonnant de ce peuple opiniâtre,

capricieux, déterminé, bizarre, et qui brave tous les périls et tous

les malheurs, semble, à la première vue, absoudre ses législateurs de

l'atrocité de leurs lois. Mais des gens qui naturellement méprisent la

mort, et qui s'ouvrent le ventre pour la moindre fantaisie, sont-ils

corrigés ou arrêtés par la vue continuelle des supplices, et ne s'y

familiarisent-ils pas?

Les relations nous disent, au sujet de l'éducation des Japonais, qu'il

faut traiter les enfants avec douceur, parce qu'ils s'obstinent contre

les peines; que les esclaves ne doivent point être trop rudement

traités, parce qu'ils se mettent d'abord en défense. Par l'esprit qui

doit régner dans le gouvernement domestique, n'aurait-on pas pu juger

de celui qu'on devait porter dans le gouvernement politique et civil?

Un législateur sage aurait cherché à ramener les esprits par un juste

tempérament des peines et des récompenses; par des maximes de

philosophie, de morale et de religion, assorties à ces caractères; par

la juste application des règles de l'honneur: par le supplice de la

honte; par la jouissance d'un bonheur constant et d'une douce

tranquillité; et s'il avait craint que les esprits, accoutumés à

n'être arrêtés que par une peine cruelle, ne pussent plus l'être par

une plus douce, il aurait agi[128] d'une manière sourde et insensible:

il aurait, dans les cas particuliers les plus graciables, modéré la

peine du crime, jusqu'à ce qu'il eût pu parvenir à la modifier dans

tous les cas.

[128] Remarquez bien ceci comme une maxime de pratique dans les cas

où les esprits ont été gâtés par des peines trop rigoureuses.

Mais le despotisme ne connaît point ces ressorts; il ne mène pas par

ces voies. Il peut abuser de lui; mais c'est tout ce qu'il peut faire.

Au Japon, il a fait un effort: il est devenu plus cruel que lui-même.

Des âmes partout effarouchées et rendues plus atroces n'ont pu être

conduites que par une atrocité plus grande. Voilà l'origine, voilà

l'esprit des lois du Japon. Mais elles ont eu plus de fureur que de

force. Elles ont réussi à détruire le christianisme; mais des efforts

si inouïs sont une preuve de leur impuissance. Elles ont voulu établir

une bonne police, et leur faiblesse a paru encore mieux.

Il faut lire la relation de l'entrevue de l'empereur et du deyro à

Méaco[129]. Le nombre de ceux qui y furent étouffés ou tués par des

garnements fut incroyable: on enleva les jeunes filles et les garçons;

on les retrouvait tous les jours exposés dans des lieux publics, à des

heures indues, tout nus, cousus dans des sacs de toile, afin qu'ils ne

connussent pas les lieux par où ils avaient passé; on vola tout ce

qu'on voulut; on fendit le ventre à des chevaux pour faire tomber ceux

qui les montaient; on renversa des voitures pour dépouiller les dames.

Les Hollandais, à qui l'on dit qu'ils ne pouvaient passer la nuit sur

des échafauds sans être assassinés, en descendirent, etc.

[129] _Recueil des voyages qui ont servi à l'établissement de la

Compagnie des Indes_, t. V, p. 2.

Je passerai vite sur un autre trait. L'empereur, adonné à ses

plaisirs, ne se mariait point: il courait risque de mourir sans

successeur. Le deyro lui envoya deux filles très belles: il en épousa

une par respect, mais il n'eut aucun commerce avec elle. Sa nourrice

fit chercher les plus belles femmes de l'empire: tout était inutile.

La fille d'un armurier étonna son goût[130]: il se détermina, il en

eut un fils. Les dames de la cour, indignées de ce qu'il leur avait

préféré une personne d'une si basse naissance, étouffèrent l'enfant.

Ce crime fut caché à l'empereur: il aurait versé un torrent de sang.

L'atrocité des lois en empêche donc l'exécution. Lorsque la peine est

sans mesure, on est souvent obligé de lui préférer l'impunité.

[130] _Recueil des voyages_, etc., t. V, p. 2.

Esprit des lois livres I à V, précédés d'une introduction de l'éditeur · 第 90 / 211 题