CHAPITRE XII

De la puissance des peines.

L'expérience a fait remarquer que, dans les pays où les peines sont

douces, l'esprit du citoyen en est frappé, comme il l'est ailleurs par

les grandes.

Quelque inconvénient se fait-il sentir dans un État, un gouvernement

violent veut soudain le corriger; et au lieu de songer à faire

exécuter les anciennes lois, on établit une peine cruelle qui arrête

le mal sur-le-champ. Mais on use le ressort du gouvernement;

l'imagination se fait à cette grande peine, comme elle s'était faite à

la moindre, et comme on diminue la crainte pour celle-ci, l'on est

bientôt forcé d'établir l'autre dans tous les cas. Les vols sur les

grands chemins étaient communs dans quelques États; on voulut les

arrêter: on inventa le supplice de la roue, qui les suspendit pendant

quelque temps. Depuis ce temps on a volé comme auparavant sur les

grands chemins.

De nos jours la désertion fut très fréquente: on établit la peine de

mort contre les déserteurs, et la désertion n'est pas diminuée. La

raison en est bien naturelle: un soldat, accoutumé tous les jours à

exposer sa vie, en méprise ou se flatte d'en mépriser le danger. Il

est tous les jours accoutumé à craindre la honte: il fallait donc

laisser une peine[123] qui faisait porter une flétrissure pendant la

vie. On a prétendu augmenter la peine, et on l'a réellement diminuée.

[123] On fendait le nez, on coupait les oreilles.

Il ne faut point mener les hommes par les voies extrêmes, on doit être

ménager des moyens que la nature nous donne pour les conduire. Qu'on

examine la cause de tous les relâchements, on verra qu'elle vient de

l'impunité des crimes, et non pas de la modération des peines.

Suivons la nature, qui a donné aux hommes la honte comme leur fléau;

et que la plus grande partie de la peine soit l'infamie de la

souffrir.

Que, s'il se trouve des pays où la honte ne soit pas une suite du

supplice, cela vient de la tyrannie, qui a infligé les mêmes peines

aux scélérats et aux gens de bien.

Et si vous en voyez d'autres où les hommes ne sont retenus que par des

supplices cruels, comptez encore que cela vient en grande partie de la

violence du gouvernement, qui a employé ces supplices pour des fautes

légères.

Souvent un législateur qui veut corriger un mal ne songe qu'à cette

correction, ses yeux sont ouverts sur cet objet, et fermés sur les

inconvénients. Lorsque le mal est une fois corrigé, on ne voit plus

que la dureté du législateur; mais il reste un vice dans l'État, que

cette dureté a produit: les esprits sont corrompus, ils se sont

accoutumés au despotisme.

Lysandre[124] ayant remporté la victoire sur les Athéniens, on jugea

les prisonniers; on accusa les Athéniens d'avoir précipité tous les

captifs de deux galères, et résolu en pleine assemblée de couper le

poing aux prisonniers qu'ils feraient. Ils furent tous égorgés,

excepté Adymante, qui s'était opposé à ce décret. Lysandre reprocha à

Philoclès, avant de le faire mourir, qu'il avait dépravé les esprits

et fait des leçons de cruauté à toute la Grèce.

[124] XÉNOPHON. _Hist._, liv. II.

«Les Argiens, dit Plutarque[125], ayant fait mourir quinze cents de

leurs citoyens, les Athéniens firent apporter les sacrifices

d'expiation afin qu'il plût aux dieux de détourner du coeur des

Athéniens une si cruelle pensée.»

[125] OEuvres morales, _De ceux qui manient les affaires d'État_.

Il y a deux genres de corruption; l'un, lorsque le peuple n'observe

point les lois; l'autre, lorsqu'il est corrompu par les lois: mal

incurable, parce qu'il est dans le remède même.

Esprit des lois livres I à V, précédés d'une introduction de l'éditeur · 第 89 / 211 题