De la puissance des peines.
L'expérience a fait remarquer que, dans les pays où les peines sont
douces, l'esprit du citoyen en est frappé, comme il l'est ailleurs par
les grandes.
Quelque inconvénient se fait-il sentir dans un État, un gouvernement
violent veut soudain le corriger; et au lieu de songer à faire
exécuter les anciennes lois, on établit une peine cruelle qui arrête
le mal sur-le-champ. Mais on use le ressort du gouvernement;
l'imagination se fait à cette grande peine, comme elle s'était faite à
la moindre, et comme on diminue la crainte pour celle-ci, l'on est
bientôt forcé d'établir l'autre dans tous les cas. Les vols sur les
grands chemins étaient communs dans quelques États; on voulut les
arrêter: on inventa le supplice de la roue, qui les suspendit pendant
quelque temps. Depuis ce temps on a volé comme auparavant sur les
grands chemins.
De nos jours la désertion fut très fréquente: on établit la peine de
mort contre les déserteurs, et la désertion n'est pas diminuée. La
raison en est bien naturelle: un soldat, accoutumé tous les jours à
exposer sa vie, en méprise ou se flatte d'en mépriser le danger. Il
est tous les jours accoutumé à craindre la honte: il fallait donc
laisser une peine[123] qui faisait porter une flétrissure pendant la
vie. On a prétendu augmenter la peine, et on l'a réellement diminuée.
[123] On fendait le nez, on coupait les oreilles.
Il ne faut point mener les hommes par les voies extrêmes, on doit être
ménager des moyens que la nature nous donne pour les conduire. Qu'on
examine la cause de tous les relâchements, on verra qu'elle vient de
l'impunité des crimes, et non pas de la modération des peines.
Suivons la nature, qui a donné aux hommes la honte comme leur fléau;
et que la plus grande partie de la peine soit l'infamie de la
souffrir.
Que, s'il se trouve des pays où la honte ne soit pas une suite du
supplice, cela vient de la tyrannie, qui a infligé les mêmes peines
aux scélérats et aux gens de bien.
Et si vous en voyez d'autres où les hommes ne sont retenus que par des
supplices cruels, comptez encore que cela vient en grande partie de la
violence du gouvernement, qui a employé ces supplices pour des fautes
légères.
Souvent un législateur qui veut corriger un mal ne songe qu'à cette
correction, ses yeux sont ouverts sur cet objet, et fermés sur les
inconvénients. Lorsque le mal est une fois corrigé, on ne voit plus
que la dureté du législateur; mais il reste un vice dans l'État, que
cette dureté a produit: les esprits sont corrompus, ils se sont
accoutumés au despotisme.
Lysandre[124] ayant remporté la victoire sur les Athéniens, on jugea
les prisonniers; on accusa les Athéniens d'avoir précipité tous les
captifs de deux galères, et résolu en pleine assemblée de couper le
poing aux prisonniers qu'ils feraient. Ils furent tous égorgés,
excepté Adymante, qui s'était opposé à ce décret. Lysandre reprocha à
Philoclès, avant de le faire mourir, qu'il avait dépravé les esprits
et fait des leçons de cruauté à toute la Grèce.
[124] XÉNOPHON. _Hist._, liv. II.
«Les Argiens, dit Plutarque[125], ayant fait mourir quinze cents de
leurs citoyens, les Athéniens firent apporter les sacrifices
d'expiation afin qu'il plût aux dieux de détourner du coeur des
Athéniens une si cruelle pensée.»
[125] OEuvres morales, _De ceux qui manient les affaires d'État_.
Il y a deux genres de corruption; l'un, lorsque le peuple n'observe
point les lois; l'autre, lorsqu'il est corrompu par les lois: mal
incurable, parce qu'il est dans le remède même.