CHAPITRE IV

De la manière de former les jugements.

De là suivent les différentes manières de former les jugements. Dans

les monarchies, les juges prennent la manière des arbitres: ils

délibèrent ensemble, ils se communiquent leurs pensées, ils se

concilient; on modifie son avis pour le rendre conforme à celui d'un

autre; les avis les moins nombreux sont rappelés aux deux plus grands.

Cela n'est point de la nature de la république. A Rome, et dans les

villes grecques, les juges ne se communiquaient point: chacun donnait

son avis d'une de ces trois manières: _j'absous, je condamne, il ne me

paraît pas_[95]: c'est que le peuple jugeait ou était censé juger.

Mais le peuple n'est pas jurisconsulte; toutes ces modifications et

tempéraments des arbitres ne sont pas pour lui; il faut lui présenter

un seul objet, un fait, et un seul fait; et qu'il n'ait qu'à voir s'il

doit condamner, absoudre, ou remettre le jugement.

[95] _Non liquet._ «La cause n'est pas claire.»

Les Romains, à l'exemple des Grecs, introduisirent des formules

d'actions[96], et établirent la nécessité de diriger chaque affaire

par l'action qui lui était propre. Cela était nécessaire dans leur

manière de juger: il fallait fixer l'état de la question, pour que le

peuple l'eût toujours devant les yeux. Autrement, dans le cours d'une

grande affaire, cet état de la question changerait continuellement, et

on ne le reconnaîtrait plus.

[96] _Quas actiones ne populus, prout vellet, institueret, certas

solemnesque esse voluerunt._ (_Leg._ II, § 6, _Dig._, _de Orig.

Jur._) «Ils instituèrent des formes fixes et solennelles d'actions,

afin que le peuple ne pût pas les établir à sa fantaisie.»

De là il suivait que les juges, chez les Romains, n'accordaient que la

demande précise, sans rien augmenter, diminuer, ni modifier. Mais les

préteurs imaginèrent d'autres formules d'actions qu'on appela _de

bonne foi_[97], où la manière de prononcer était plus dans la

disposition du juge. Ceci était plus conforme à l'esprit de la

monarchie. Aussi les jurisconsultes français disent-ils: En France[98]

«toutes les actions sont de bonne foi».

[97] Dans lesquelles on mettait ces mots: _Ex bona fide_.

[98] On y condamne aux dépens celui-là même à qui on demande plus

qu'il ne doit, s'il n'a offert et consigné ce qu'il doit.

Esprit des lois livres I à V, précédés d'une introduction de l'éditeur · 第 81 / 211 题