CHAPITRE II

De la simplicité des lois criminelles dans les divers gouvernements.

On entend dire sans cesse qu'il faudrait que la justice fût rendue

partout comme en Turquie. Il n'y aura donc que les plus ignorants de

tous les peuples qui auront vu clair dans la chose du monde qu'il

importe le plus aux hommes de savoir?

Si vous examinez les formalités de la justice par rapport à la peine

qu'a un citoyen à se faire rendre son bien, ou à obtenir satisfaction

de quelque outrage, vous en trouverez sans doute trop. Si vous les

regardez dans le rapport qu'elles ont avec la liberté et la sûreté des

citoyens, vous en trouverez souvent trop peu; et vous verrez que les

peines, les dépenses, les longueurs, les dangers même de la justice,

sont le prix que chaque citoyen donne pour sa liberté.

En Turquie, où l'on fait très peu d'attention à la fortune, à la vie,

à l'honneur des sujets, on termine promptement, d'une façon ou d'une

autre, toutes les disputes. La manière de les finir est indifférente,

pourvu qu'on finisse. Le pacha, d'abord éclairci, fait distribuer, à

sa fantaisie, des coups de bâton sur la plante des pieds des

plaideurs, et les renvoie chez eux[92].

[92] Quand les lois sont très simples, il n'y a guère de procès où

l'une des deux parties ne soit évidemment un fripon, parce que les

discussions roulent sur des faits, et non sur le droit. Voilà

pourquoi on fait, dans l'Orient, un si grand usage des témoins dans

les affaires civiles, et qu'on distribue quelquefois des coups de

bâton aux plaideurs et aux témoins qui en ont imposé à la justice.

(Note de VOLT.)

Et il serait bien dangereux que l'on y eût les passions des plaideurs:

elles supposent un désir ardent de se faire rendre justice, une haine,

une action dans l'esprit, une constance à poursuivre. Tout cela doit

être évité dans un gouvernement où il ne faut avoir d'autre sentiment

que la crainte, et où tout mène tout à coup, et sans qu'on le puisse

prévoir, à des révolutions. Chacun doit connaître qu'il ne faut point

que le magistrat entende parler de lui, et qu'il ne tient sa sûreté

que de son anéantissement.

Mais, dans les États modérés, où la tête du moindre citoyen est

considérable, on ne lui ôte son honneur et ses biens qu'après un long

examen; on ne le prive de la vie que lorsque la patrie elle-même

l'attaque; et elle ne l'attaque qu'en lui laissant tous les moyens

possibles de la défendre.

Aussi, lorsqu'un homme se rend plus absolu[93], songe-t-il d'abord à

simplifier les lois. On commence dans cet État à être plus frappé des

inconvénients particuliers que de la liberté des sujets, dont on ne se

soucie point du tout.

[93] César, Cromwell, et tant d'autres.

On voit que dans les républiques il faut pour le moins autant de

formalités que dans les monarchies. Dans l'un et dans l'autre

gouvernement, elles augmentent en raison du cas que l'on y fait de

l'honneur, de la fortune, de la vie, de la liberté des citoyens.

Les hommes sont tous égaux dans le gouvernement républicain; ils sont

égaux dans le gouvernement despotique: dans le premier, c'est parce

qu'ils sont tout; dans le second, c'est parce qu'ils ne sont rien.

Esprit des lois livres I à V, précédés d'une introduction de l'éditeur · 第 79 / 211 题