De la simplicité des lois criminelles dans les divers gouvernements.
On entend dire sans cesse qu'il faudrait que la justice fût rendue
partout comme en Turquie. Il n'y aura donc que les plus ignorants de
tous les peuples qui auront vu clair dans la chose du monde qu'il
importe le plus aux hommes de savoir?
Si vous examinez les formalités de la justice par rapport à la peine
qu'a un citoyen à se faire rendre son bien, ou à obtenir satisfaction
de quelque outrage, vous en trouverez sans doute trop. Si vous les
regardez dans le rapport qu'elles ont avec la liberté et la sûreté des
citoyens, vous en trouverez souvent trop peu; et vous verrez que les
peines, les dépenses, les longueurs, les dangers même de la justice,
sont le prix que chaque citoyen donne pour sa liberté.
En Turquie, où l'on fait très peu d'attention à la fortune, à la vie,
à l'honneur des sujets, on termine promptement, d'une façon ou d'une
autre, toutes les disputes. La manière de les finir est indifférente,
pourvu qu'on finisse. Le pacha, d'abord éclairci, fait distribuer, à
sa fantaisie, des coups de bâton sur la plante des pieds des
plaideurs, et les renvoie chez eux[92].
[92] Quand les lois sont très simples, il n'y a guère de procès où
l'une des deux parties ne soit évidemment un fripon, parce que les
discussions roulent sur des faits, et non sur le droit. Voilà
pourquoi on fait, dans l'Orient, un si grand usage des témoins dans
les affaires civiles, et qu'on distribue quelquefois des coups de
bâton aux plaideurs et aux témoins qui en ont imposé à la justice.
(Note de VOLT.)
Et il serait bien dangereux que l'on y eût les passions des plaideurs:
elles supposent un désir ardent de se faire rendre justice, une haine,
une action dans l'esprit, une constance à poursuivre. Tout cela doit
être évité dans un gouvernement où il ne faut avoir d'autre sentiment
que la crainte, et où tout mène tout à coup, et sans qu'on le puisse
prévoir, à des révolutions. Chacun doit connaître qu'il ne faut point
que le magistrat entende parler de lui, et qu'il ne tient sa sûreté
que de son anéantissement.
Mais, dans les États modérés, où la tête du moindre citoyen est
considérable, on ne lui ôte son honneur et ses biens qu'après un long
examen; on ne le prive de la vie que lorsque la patrie elle-même
l'attaque; et elle ne l'attaque qu'en lui laissant tous les moyens
possibles de la défendre.
Aussi, lorsqu'un homme se rend plus absolu[93], songe-t-il d'abord à
simplifier les lois. On commence dans cet État à être plus frappé des
inconvénients particuliers que de la liberté des sujets, dont on ne se
soucie point du tout.
[93] César, Cromwell, et tant d'autres.
On voit que dans les républiques il faut pour le moins autant de
formalités que dans les monarchies. Dans l'un et dans l'autre
gouvernement, elles augmentent en raison du cas que l'on y fait de
l'honneur, de la fortune, de la vie, de la liberté des citoyens.
Les hommes sont tous égaux dans le gouvernement républicain; ils sont
égaux dans le gouvernement despotique: dans le premier, c'est parce
qu'ils sont tout; dans le second, c'est parce qu'ils ne sont rien.