CHAPITRE XVII

Des présents.

Enfin, la loi étant la volonté momentanée du prince, il est nécessaire

que ceux qui veulent pour lui veuillent subitement comme lui.

C'est un usage, dans les pays despotiques, que l'on n'aborde qui que

ce soit au-dessus de soi sans lui faire un présent[M132], pas même les

rois. L'empereur du Mogol[M133] ne reçoit point les requêtes de ses

sujets qu'il n'en ait reçu quelque chose. Ces princes vont jusqu'à

corrompre leurs propres grâces.

[M132] «En Perse, dit Chardin, on ne demande rien qu'un présent à

la main. Les plus pauvres et les plus misérables ne paraissent

devant les grands, et devant personne à qui ils demandent quelque

grâce, qu'en leur offrant quelque chose; et tout est reçu, même

chez les premiers seigneurs du pays, du fruit, des poulets, un

agneau. Chacun donne ce qui est le plus sous sa main et de sa

profession; et ceux qui n'ont point de profession donnent de

l'argent. C'est un honneur que de recevoir ces sortes de présents.

On les fait en public, et même on prend le temps qu'il y a le plus

de compagnie. Cette coutume est universellement pratiquée dans tout

l'Orient, et c'est peut-être une des plus anciennes du monde.»

(_Description de la Perse_, ch. XI.)--Je crois que cette coutume

était établie chez les régules Lombards, Ostrogoths, Wisigoths,

Bourguignons, Francs. Mais comment faisaient les pauvres qui

demandaient justice? Les rois de Pologne ont continué jusqu'à nos

jours à recevoir des présents. Joinville convient que saint Louis

en recevait quelquefois. Il lui dit un jour, avec sa naïveté

ordinaire, au sortir d'une audience particulière que le roi avait

accordée à l'abbé de Cluny: «N'est-il pas vrai, sire, que les deux

beaux chevaux que ce moine vous a donnés ont un peu prolongé la

conversation?» (Note de VOLT.)

[M133] _Recueil des voyages qui ont servi à l'établissement de la

Compagnie des Indes_, t. I, p. 80.

Cela doit être ainsi dans un gouvernement où personne n'est citoyen;

dans un gouvernement où l'on est plein de l'idée que le supérieur ne

doit rien à l'inférieur; dans un gouvernement où les hommes ne se

croient liés que par les châtiments que les uns exercent sur les

autres; dans un gouvernement où il y a peu d'affaires, et où il est

rare que l'on ait besoin de se présenter devant un grand, de lui

faire des demandes, et encore moins des plaintes.

Dans une république, les présents sont une chose odieuse, parce que la

vertu n'en a pas besoin. Dans une monarchie, l'honneur est un motif

plus fort que les présents. Mais, dans l'État despotique, où il n'y a

ni honneur ni vertu, on ne peut être déterminé à agir que par

l'espérance des commodités de la vie.

C'est dans les idées de la république, que Platon[M134] voulait que

ceux qui reçoivent des présents pour faire leur devoir fussent punis

de mort. «Il n'en faut prendre, disait-il, ni pour les choses bonnes,

ni pour les mauvaises.»

[M134] Liv. XII des _Lois_.

C'était une mauvaise loi que cette loi romaine[M135] qui permettait

aux magistrats de prendre de petits présents[M136], pourvu qu'ils ne

passassent pas cent écus dans toute l'année. Ceux à qui on ne donne

rien ne désirent rien; ceux à qui on donne un peu désirent bientôt un

peu plus, et ensuite beaucoup. D'ailleurs, il est plus aisé de

convaincre celui qui, ne devant rien prendre, prend quelque chose, que

celui qui prend plus lorsqu'il devrait prendre moins, et qui trouve

toujours pour cela des prétextes, des excuses, des causes et des

raisons plausibles.

[M135] _Leg._ VI. § 2, _Dig. ad leg. Jul. repet._

[M136] _Munuscula._

Esprit des lois livres I à V, précédés d'une introduction de l'éditeur · 第 73 / 211 题