De la communication du pouvoir.
Dans le gouvernement despotique, le pouvoir passe tout entier dans les
mains de celui à qui on le confie. Le vizir est le despote
lui-même[C122], et chaque officier particulier est le vizir. Dans le
gouvernement monarchique, le pouvoir s'applique moins immédiatement;
le monarque, en le donnant, le tempère[M131]. Il fait une telle
distribution de son autorité, qu'il n'en donne jamais une partie qu'il
n'en retienne une plus grande.
[M131] _Ut esse Phoebi dulcius lumen solet jamjam cadentis..._ «La
lumière du soleil couchant paraît plus douce.»
Ainsi, dans les États monarchiques, les gouverneurs particuliers des
villes ne relèvent pas tellement du gouverneur de la province, qu'ils
ne relèvent du prince encore davantage; et les officiers particuliers
des corps militaires ne dépendent pas tellement du général, qu'ils ne
dépendent du prince encore plus.
Dans la plupart des États monarchiques, on a sagement établi que ceux
qui ont un commandement un peu étendu ne soient attachés à aucun corps
de milice; de sorte que, n'ayant de commandement que par une volonté
particulière du prince, pouvant être employés et ne l'être pas, ils
sont en quelque façon dehors.
Ceci est incompatible avec le gouvernement despotique. Car, si ceux
qui n'ont pas un emploi actuel avaient néanmoins des prérogatives et
des titres, il y aurait dans l'État des hommes grands par eux-mêmes;
ce qui choquerait la nature de ce gouvernement.
Que si le gouverneur d'une ville était indépendant du pacha, il
faudrait tous les jours des tempéraments pour les accommoder: chose
absurde dans un gouvernement despotique. Et, de plus, le gouverneur
particulier pouvant ne pas obéir, comment l'autre pourrait-il répondre
de sa province sur sa tête?
Dans ce gouvernement l'autorité ne peut être balancée; celle du
moindre magistrat ne l'est pas plus que celle du despote. Dans les
pays modérés, la loi est partout sage, elle est partout connue, et les
plus petits magistrats peuvent la suivre. Mais dans le despotisme, où
la loi n'est que la volonté du prince, quand le prince serait sage,
comment un magistrat pourrait-il suivre une volonté qu'il ne connaît
pas? Il faut qu'il suive la sienne.
Il y a plus; c'est que la loi n'étant que ce que le prince veut, et le
prince ne pouvant vouloir que ce qu'il connaît, il faut bien qu'il y
ait une infinité de gens qui veuillent pour lui et comme lui.