CHAPITRE XV

Continuation du même sujet[C117].

Dans les climats chauds, où règne ordinairement le despotisme, les

passions se font plus tôt sentir, et elles sont aussi plus tôt

amorties[M124]; l'esprit y est plus avancé; les périls de la

dissipation des biens y sont moins grands; il y a moins de facilité de

se distinguer, moins de commerce entre les jeunes gens renfermés dans

la maison: on s'y marie de meilleure heure: on y peut donc être majeur

plus tôt que dans nos climats d'Europe. En Turquie, la majorité

commence à quinze ans[M125].

[M124] Voyez le livre des _Lois dans leur rapport avec la nature du

climat_.

[M125] LA GUILLETIÈRE, _Lacédémone ancienne et nouvelle_, p. 463.

La cession de biens[C118] n'y peut avoir lieu. Dans un gouvernement où

personne n'a de fortune assurée, on prête plus à la personne qu'aux

biens.

Elle entre naturellement dans les gouvernements modérés[M126] et

surtout dans les républiques, à cause de la plus grande confiance que

l'on doit avoir dans la probité des citoyens, et de la douceur que

doit inspirer une forme de gouvernement que chacun semble s'être

donnée lui-même.

[M126] Il en est de même des atermoiements dans les banqueroutes de

bonne foi.

Si dans la république romaine les législateurs avaient établi la

cession des biens[M127], on ne serait pas tombé dans tant de séditions

et de discordes civiles, et on n'aurait point essuyé les dangers des

maux ni les périls des remèdes.

[M127] Elle ne fut établie que par la loi _Julia_, _de Cessione

bonorum_. On évitait la prison, et la cession ignominieuse des

biens.

La pauvreté et l'incertitude des fortunes, dans les États despotiques,

y naturalisent l'usure, chacun augmentant le prix de son argent à

proportion du péril qu'il y a à le prêter. La misère vient donc de

toutes parts dans ces pays malheureux; tout y est ôté, jusqu'à la

ressource des emprunts.

Il arrive de là qu'un marchand n'y saurait faire un grand commerce; il

vit au jour la journée: s'il se chargeait de beaucoup de marchandises,

il perdrait plus par les intérêts qu'il donnerait pour les payer,

qu'il ne gagnerait sur les marchandises.

Aussi les lois sur le commerce n'y ont-elles guère de lieu; elles se

réduisent à la simple police.

Le gouvernement ne saurait être injuste sans avoir des mains qui

exercent ces injustices: or, il est impossible que ces mains ne

s'emploient pour elles-mêmes. Le péculat est donc naturel dans les

États despotiques[C119].

Ce crime y étant le crime ordinaire, les confiscations y sont utiles.

Par là on console le peuple; l'argent qu'on en tire est un tribut

considérable, que le prince lèverait difficilement sur des sujets

abîmés: il n'y a même, dans ces pays, aucune famille qu'on veuille

conserver.

Dans les États modérés, c'est tout autre chose.

Les confiscations[C120] rendraient la propriété des biens incertaine;

elles dépouilleraient des enfants innocents; elles détruiraient une

famille, lorsqu'il ne s'agirait que de punir un coupable. Dans les

républiques, elles feraient le mal d'ôter l'égalité qui en fait l'âme,

en privant un citoyen de son nécessaire physique[M128].

[M128] Il me semble qu'on aimait trop les confiscations dans la

république d'Athènes.

Une loi romaine[M129] veut qu'on ne confisque que dans le cas du crime

de lèse-majesté au premier chef. Il serait souvent très sage de suivre

l'esprit de cette loi, et de borner les confiscations à de certains

crimes. Dans les pays où une coutume locale a disposé des propres,

Bodin[M130] dit très bien qu'il ne faudrait confisquer que les

acquêts[C121].

[M129] Authent. _Bona damnatorum_. _Cod. de Bon. Proscript. seu

Damn._

[M130] Liv. V, chap. III.

Esprit des lois livres I à V, précédés d'une introduction de l'éditeur · 第 71 / 211 题