De l'excellence du gouvernement monarchique.
Le gouvernement monarchique a un grand avantage sur le despotique.
Comme il est de sa nature qu'il y ait sous le prince plusieurs ordres
qui tiennent à la constitution, l'État est plus fixe, la constitution
plus inébranlable, la personne de ceux qui gouvernent plus assurée.
Cicéron[M113] croit que l'établissement des tribuns de Rome fut le
salut de la république. «En effet, dit-il, la force du peuple qui n'a
point de chef est plus terrible. Un chef sent que l'affaire roule sur
lui, il y pense; mais le peuple, dans son impétuosité, ne connaît
point le péril où il se jette.» On peut appliquer cette réflexion à un
État despotique, qui est un peuple sans tribuns; et à une monarchie,
où le peuple a en quelque façon des tribuns.
[M113] Livre III des _Lois_.
En effet, on voit partout que dans les mouvements du gouvernement
despotique le peuple, mené par lui-même, porte toujours les choses
aussi loin qu'elles peuvent aller; tous les désordres qu'il commet
sont extrêmes; au lieu que dans les monarchies les choses sont très
rarement portées à l'excès. Les chefs craignent pour eux-mêmes; ils
ont peur d'être abandonnés; les puissances intermédiaires
dépendantes[M114] ne veulent pas que le peuple prenne trop le dessus.
Il est rare que les ordres de l'État soient entièrement corrompus. Le
prince tient à ses ordres; et les séditieux, qui n'ont ni la volonté
ni l'espérance de renverser l'État, ne peuvent ni ne veulent renverser
le prince.
[M114] Voyez ci-dessus la première note du liv. II, chap. IV.
Dans ces circonstances, les gens qui ont de la sagesse et de
l'autorité s'entremettent; on prend des tempéraments, on s'arrange, on
se corrige, les lois reprennent leur vigueur et se font écouter.
Aussi toutes nos histoires sont-elles pleines de guerres civiles sans
révolutions; celles des États despotiques sont pleines de révolutions
sans guerres civiles.
Ceux qui ont écrit l'histoire des guerres civiles de quelques États,
ceux mêmes qui les ont fomentées, prouvent assez combien l'autorité
que les princes laissent à de certains ordres pour leur service leur
doit être peu suspecte, puisque, dans l'égarement même, ils ne
soupiraient qu'après les lois et leur devoir, et retardaient la fougue
et l'impétuosité des factieux plus qu'ils ne pouvaient la
servir[M115].
[M115] _Mémoires du cardinal de Retz_, et autres histoires.
Le cardinal de Richelieu, pensant peut-être qu'il avait trop avili les
ordres de l'État, a recours, pour le soutenir, aux vertus du prince et
de ses ministres[M116]; et il exige d'eux tant de choses, qu'en vérité
il n'y a qu'un ange qui puisse avoir tant d'attention, tant de
lumières, tant de fermeté, tant de connaissance; et on peut à peine se
flatter que d'ici à la dissolution des monarchies il puisse y avoir un
prince et des ministres pareils.
[M116] _Testament politique._
Comme les peuples qui vivent sous une bonne police sont plus heureux
que ceux qui, sans règle et sans chefs, errent dans les forêts; aussi
les monarques qui vivent sous les lois fondamentales de leur État
sont-ils plus heureux que les princes despotiques qui n'ont rien qui
puisse régler le coeur de leurs peuples, ni le leur.