CHAPITRE XI

De l'excellence du gouvernement monarchique.

Le gouvernement monarchique a un grand avantage sur le despotique.

Comme il est de sa nature qu'il y ait sous le prince plusieurs ordres

qui tiennent à la constitution, l'État est plus fixe, la constitution

plus inébranlable, la personne de ceux qui gouvernent plus assurée.

Cicéron[M113] croit que l'établissement des tribuns de Rome fut le

salut de la république. «En effet, dit-il, la force du peuple qui n'a

point de chef est plus terrible. Un chef sent que l'affaire roule sur

lui, il y pense; mais le peuple, dans son impétuosité, ne connaît

point le péril où il se jette.» On peut appliquer cette réflexion à un

État despotique, qui est un peuple sans tribuns; et à une monarchie,

où le peuple a en quelque façon des tribuns.

[M113] Livre III des _Lois_.

En effet, on voit partout que dans les mouvements du gouvernement

despotique le peuple, mené par lui-même, porte toujours les choses

aussi loin qu'elles peuvent aller; tous les désordres qu'il commet

sont extrêmes; au lieu que dans les monarchies les choses sont très

rarement portées à l'excès. Les chefs craignent pour eux-mêmes; ils

ont peur d'être abandonnés; les puissances intermédiaires

dépendantes[M114] ne veulent pas que le peuple prenne trop le dessus.

Il est rare que les ordres de l'État soient entièrement corrompus. Le

prince tient à ses ordres; et les séditieux, qui n'ont ni la volonté

ni l'espérance de renverser l'État, ne peuvent ni ne veulent renverser

le prince.

[M114] Voyez ci-dessus la première note du liv. II, chap. IV.

Dans ces circonstances, les gens qui ont de la sagesse et de

l'autorité s'entremettent; on prend des tempéraments, on s'arrange, on

se corrige, les lois reprennent leur vigueur et se font écouter.

Aussi toutes nos histoires sont-elles pleines de guerres civiles sans

révolutions; celles des États despotiques sont pleines de révolutions

sans guerres civiles.

Ceux qui ont écrit l'histoire des guerres civiles de quelques États,

ceux mêmes qui les ont fomentées, prouvent assez combien l'autorité

que les princes laissent à de certains ordres pour leur service leur

doit être peu suspecte, puisque, dans l'égarement même, ils ne

soupiraient qu'après les lois et leur devoir, et retardaient la fougue

et l'impétuosité des factieux plus qu'ils ne pouvaient la

servir[M115].

[M115] _Mémoires du cardinal de Retz_, et autres histoires.

Le cardinal de Richelieu, pensant peut-être qu'il avait trop avili les

ordres de l'État, a recours, pour le soutenir, aux vertus du prince et

de ses ministres[M116]; et il exige d'eux tant de choses, qu'en vérité

il n'y a qu'un ange qui puisse avoir tant d'attention, tant de

lumières, tant de fermeté, tant de connaissance; et on peut à peine se

flatter que d'ici à la dissolution des monarchies il puisse y avoir un

prince et des ministres pareils.

[M116] _Testament politique._

Comme les peuples qui vivent sous une bonne police sont plus heureux

que ceux qui, sans règle et sans chefs, errent dans les forêts; aussi

les monarques qui vivent sous les lois fondamentales de leur État

sont-ils plus heureux que les princes despotiques qui n'ont rien qui

puisse régler le coeur de leurs peuples, ni le leur.

Esprit des lois livres I à V, précédés d'une introduction de l'éditeur · 第 67 / 211 题