Autres moyens de favoriser le principe de la démocratie.
On ne peut pas établir un partage égal des terres[C91] dans toutes
les démocraties. Il y a des circonstances où un tel arrangement serait
impraticable, dangereux, et choquerait même la constitution. On n'est
pas toujours obligé de prendre les voies extrêmes. Si l'on voit dans
une démocratie que ce partage, qui doit maintenir les moeurs, n'y
convienne pas, il faut avoir recours à d'autres moyens.
Si l'on établit un corps fixe qui soit par lui-même la règle des
moeurs, un sénat où l'âge, la vertu, la gravité, les services donnent
entrée; les sénateurs, exposés à la vue du peuple comme les simulacres
des dieux[C92], inspireront des sentiments qui seront portés dans le
sein de toutes les familles.
Il faut surtout que ce sénat s'attache aux institutions
anciennes[C93], et fasse en sorte que le peuple et les magistrats ne
s'en départent jamais.
Il y a beaucoup à gagner, en fait de moeurs, à garder les coutumes
anciennes. Comme les peuples corrompus font rarement de grandes
choses; qu'ils n'ont guère établi de sociétés, fondé de villes, donné
de lois; et qu'au contraire ceux qui avaient des moeurs simples et
austères ont fait la plupart des établissements; rappeler les hommes
aux maximes anciennes, c'est ordinairement les ramener à la vertu.
De plus, s'il y a eu quelque révolution, et que l'on ait donné à
l'État une forme nouvelle, cela n'a guère pu se faire qu'avec des
peines et des travaux infinis, et rarement avec l'oisiveté et des
moeurs corrompues. Ceux mêmes qui ont fait la révolution ont voulu la
faire goûter; et ils n'ont guère pu y réussir que par de bonnes lois.
Les institutions anciennes sont donc ordinairement des corrections; et
les nouvelles, des abus. Dans le cours d'un long gouvernement, on va
au mal par une pente insensible, et on ne remonte au bien que par un
effort.
On a douté si les membres du sénat dont nous parlons doivent être à
vie ou choisis pour un temps. Sans doute qu'ils doivent être choisis
pour la vie, comme cela se pratiquait à Rome[M95], à Lacédémone[M96],
et à Athènes même. Car il ne faut pas confondre ce qu'on appelait le
sénat à Athènes, qui était un corps qui changeait tous les trois mois,
avec l'aréopage, dont les membres étaient établis pour la vie comme
des modèles perpétuels.
[M95] Les magistrats y étaient annuels, et les sénateurs pour la
vie.
[M96] «Lycurgue, dit Xénophon (_de Republ. Laced._), voulut qu'on
élût les sénateurs parmi les vieillards, pour qu'ils ne se
négligeassent pas, même à la fin de la vie: et, en les établissant
juges du courage des jeunes gens, il a rendu la vieillesse de
ceux-là plus honorable que la force de ceux-ci.»
Maxime générale: dans un sénat fait pour être la règle, et, pour ainsi
dire, le dépôt des moeurs, les sénateurs doivent être élus pour la
vie[C94]; dans un sénat fait pour préparer les affaires, les sénateurs
peuvent changer.
L'esprit, dit Aristote, vieillit comme le corps. Cette réflexion n'est
bonne qu'à l'égard d'un magistrat unique, et ne peut être appliquée à
une assemblée de sénateurs.
Outre l'aréopage, il y avait à Athènes des gardiens des moeurs et des
gardiens des lois[M97]. A Lacédémone, tous les vieillards étaient
censeurs. A Rome, deux magistrats particuliers avaient la censure.
Comme le sénat veille sur le peuple, il faut que des censeurs aient
les yeux sur le peuple et sur le sénat. Il faut qu'ils rétablissent
dans la république tout ce qui a été corrompu; qu'ils notent la
tiédeur, jugent les négligences, et corrigent les fautes, comme les
lois punissent les crimes.
[M97] L'aréopage lui-même était soumis à la censure.
La loi romaine qui voulait que l'accusation de l'adultère fût publique
était admirable pour maintenir la pureté des moeurs: elle intimidait
les femmes; elle intimidait aussi ceux qui devaient veiller sur elles.
Rien ne maintient plus les moeurs qu'une extrême subordination des
jeunes gens envers les vieillards. Les uns et les autres seront
contenus, ceux-là par le respect qu'ils auront pour les vieillards, et
ceux-ci par le respect qu'ils auront pour eux-mêmes.
Rien ne donne plus de force aux lois que la subordination extrême des
citoyens aux magistrats. «La grande différence que Lycurgue a mise
entre Lacédémone[C95] et les autres cités, dit Xénophon[M98], consiste
en ce qu'il a surtout fait que les citoyens obéissent aux lois: ils
courent lorsque le magistrat les appelle. Mais à Athènes un homme
riche serait au désespoir que l'on crût qu'il dépendît du magistrat.»
[M98] _République de Lacédémone_.
L'autorité paternelle est encore bien utile pour maintenir les moeurs.
Nous avons déjà dit que dans une république il n'y a pas une force si
réprimante que dans les autres gouvernements. Il faut donc que les
lois cherchent à y suppléer: elles le font par l'autorité paternelle.
A Rome, les pères avaient droit de vie et de mort[C96] sur leurs
enfants[M99]. A Lacédémone, chaque père avait droit de corriger
l'enfant d'un autre.
[M99] On peut voir dans l'histoire romaine avec quel avantage pour
la république on se servit de cette puissance. Je ne parlerai que
du temps de la plus grande corruption. Aulus Fulvius s'était mis en
chemin pour aller trouver Catilina; son père le rappela, et le fit
mourir. (SALLUSTE, _de Bello Catil._) Plusieurs autres citoyens
firent de même. (DION., liv. XXXVII.)
La puissance paternelle se perdit à Rome avec la république. Dans les
monarchies, où l'on n'a que faire de moeurs si pures, on veut que
chacun vive sous la puissance des magistrats.
Les lois de Rome, qui avaient accoutumé les jeunes gens à la
dépendance, établirent une longue minorité. Peut-être avons-nous eu
tort de prendre cet usage: dans une monarchie on n'a pas besoin de
tant de contrainte.
Cette même subordination dans la république y pourrait demander que le
père restât pendant sa vie le maître des biens de ses enfants, comme
il fut réglé à Rome. Mais cela n'est pas l'esprit de la
monarchie[C97].