CHAPITRE VIII

Comment les lois doivent se rapporter au principe du gouvernement dans

l'aristocratie.

Si dans l'aristocratie le peuple est vertueux, on y jouira à peu près

du bonheur du gouvernement populaire, et l'État deviendra puissant.

Mais, comme il est rare que là où les fortunes des hommes sont si

inégales il y ait beaucoup de vertu, il faut que les lois tendent à

donner, autant qu'elles peuvent, un esprit de modération, et cherchent

à rétablir cette égalité que la constitution de l'État ôte

nécessairement.

L'esprit de modération est ce qu'on appelle la vertu dans

l'aristocratie[C98]: il y tient la place de l'esprit d'égalité dans

l'État populaire.

Si le faste et la splendeur qui environnent les rois font une partie

de leur puissance, la modestie et la simplicité des manières font la

force des nobles aristocratiques[M100]. Quand ils n'affectent aucune

distinction, quand ils se confondent avec le peuple, quand ils sont

vêtus comme lui, quand ils lui font partager tous leurs plaisirs, il

oublie sa faiblesse[C99].

[M100] De nos jours, les Vénitiens, qui, à bien des égards, se sont

conduits très sagement, décidèrent, sur une dispute entre un noble

vénitien et un gentilhomme de terre ferme pour une préséance dans

une église, que, hors de Venise, un noble vénitien n'avait point de

prééminence sur un autre citoyen.

Chaque gouvernement a sa nature et son principe. Il ne faut donc pas

que l'aristocratie prenne la nature et le principe de la monarchie, ce

qui arriverait si les nobles avaient quelques prérogatives

personnelles et particulières, distinctes de celles de leur corps. Les

privilèges doivent être pour le sénat, et le simple respect pour les

sénateurs.

Il y a deux sources principales de désordres dans les États

aristocratiques: l'inégalité extrême entre ceux qui gouvernent et ceux

qui sont gouvernés; et la même inégalité entre les différents membres

du corps qui gouverne. De ces deux inégalités résultent des haines et

des jalousies que les lois doivent prévenir ou arrêter.

La première inégalité se trouve principalement lorsque les privilèges

des principaux ne sont honorables que parce qu'ils sont honteux au

peuple. Telle fut à Rome la loi qui défendait aux patriciens de s'unir

par mariage aux plébéiens[M101]: ce qui n'avait d'autre effet que de

rendre, d'un côté, les patriciens plus superbes, et, de l'autre, plus

odieux. Il faut voir les avantages qu'en tirèrent les tribuns dans

leurs harangues.

[M101] Elle fut mise par les décemvirs dans les deux dernières

tables. Voyez Denys d'Halicarnasse, liv. X.

Cette inégalité se trouvera encore, si la condition des citoyens est

différente par rapport aux subsides; ce qui arrive de quatre manières:

lorsque les nobles se donnent le privilège de n'en point payer;

lorsqu'ils font des fraudes pour s'en exempter[M102], lorsqu'ils les

appellent à eux, sous prétexte de rétributions ou d'appointements pour

les emplois qu'ils exercent; enfin quand ils rendent le peuple

tributaire, et se partagent les impôts qu'ils lèvent sur eux. Ce

dernier cas est rare; une aristocratie, en cas pareil, est le plus dur

de tous les gouvernements.

[M102] Comme dans quelques aristocraties de nos jours. Rien

n'affaiblit tant l'État.

Pendant que Rome inclina vers l'aristocratie, elle évita très bien ces

inconvénients. Les magistrats ne tiraient jamais d'appointements de

leur magistrature. Les principaux de la république furent taxés comme

les autres; ils le furent même plus, et quelquefois ils le furent

seuls. Enfin, bien loin de se partager les revenus de l'État, tout ce

qu'ils purent tirer du trésor public, tout ce que la fortune leur

envoya de richesses, ils le distribuèrent au peuple pour se faire

pardonner leurs honneurs[M103].

[M103] Voyez, dans Strabon, liv. XIV, comment les Rhodiens se

conduisirent à cet égard.

C'est une maxime fondamentale, qu'autant que les distributions faites

au peuple ont de pernicieux effets dans la démocratie, autant en

ont-elles de bons dans le gouvernement aristocratique. Les premières

font perdre l'esprit de citoyen, les autres y ramènent.

Si l'on ne distribue point les revenus au peuple, il faut lui faire

voir qu'ils sont bien administrés: les lui montrer, c'est en quelque

manière l'en faire jouir. Cette chaîne d'or que l'on tendait à Venise,

les richesses que l'on portait à Rome dans les triomphes, les trésors

que l'on gardait dans le temple de Saturne, étaient véritablement les

richesses du peuple.

Il est surtout essentiel, dans l'aristocratie, que les nobles ne

lèvent pas les tributs. Le premier ordre de l'État ne s'en mêlait

point à Rome: on en chargea le second; et cela même eut dans la suite

de grands inconvénients. Dans une aristocratie où les nobles

lèveraient les tributs, tous les particuliers seraient à la discrétion

des gens d'affaires: il n'y aurait point de tribunal supérieur qui les

corrigeât. Ceux d'entre eux préposés pour ôter les abus aimeraient

mieux jouir des abus. Les nobles seraient comme les princes des États

despotiques qui confisquent les biens de qui il leur plaît.

Bientôt les profits qu'on y ferait seraient regardés comme un

patrimoine que l'avarice étendrait à sa fantaisie. On ferait tomber

les fermes; on réduirait à rien les revenus publics. C'est par là que

quelques États, sans avoir reçu d'échecs qu'on puisse remarquer,

tombent dans une faiblesse dont les voisins sont surpris, et qui

étonne les citoyens mêmes.

Il faut que les lois leur défendent aussi le commerce: des marchands

si accrédités feraient toutes sortes de monopoles. Le commerce est la

profession des gens égaux; et, parmi les États despotiques, les plus

misérables sont ceux où le prince est marchand.

Les lois de Venise[M104] défendent aux nobles le commerce, qui

pourrait leur donner, même innocemment, des richesses exorbitantes.

[M104] AMELOT DE LA HOUSSAYE, _du Gouvernement de Venise_, partie

III.--La loi _Claudia_ défendait aux sénateurs d'avoir en mer aucun

vaisseau qui tînt plus de quarante muids. (TITE-LIVE, liv. XXI.)

Les lois doivent employer les moyens les plus efficaces pour que les

nobles rendent justice au peuple. Si elles n'ont point établi un

tribun, il faut qu'elles soient un tribun elles-mêmes[C100].

Toute sorte d'asile contre l'exécution des lois perd l'aristocratie;

et la tyrannie en est tout près.

Elles doivent mortifier, dans tous les temps, l'orgueil de la

domination. Il faut qu'il y ait, pour un temps ou pour toujours, un

magistrat qui fasse trembler les nobles, comme les éphores à

Lacédémone, et les inquisiteurs d'État à Venise; magistratures qui ne

sont soumises à aucunes formalités. Ce gouvernement a besoin de

ressorts bien violents[C101]. Une bouche de pierre[M105] s'ouvre à

tout délateur à Venise: vous diriez que c'est celle de la tyrannie.

[M105] Les délateurs y jettent leurs billets.

Ces magistratures tyranniques, dans l'aristocratie, ont du rapport à

la censure de la démocratie[C102], qui, par sa nature, n'est pas moins

indépendante. En effet, les censeurs ne doivent point être recherchés

sur les choses qu'ils ont faites pendant leur censure: il faut leur

donner de la confiance, jamais du découragement. Les Romains étaient

admirables: on pouvait faire rendre à tous les magistrats[M106] raison

de leur conduite, excepté aux censeurs[M107].

[M106] Voyez Tite-Live, liv. XLIX. Un censeur ne pouvait pas même

être troublé par un censeur: chacun faisait sa note, sans prendre

l'avis de son collègue; et quand on fit autrement, la censure fut,

pour ainsi dire, renversée.

[M107] A Athènes, les logistes, qui faisaient rendre compte à tous

les magistrats, ne rendaient point compte eux-mêmes.

Deux choses sont pernicieuses dans l'aristocratie: la pauvreté extrême

des nobles, et leurs richesses exorbitantes. Pour prévenir leur

pauvreté il faut surtout les obliger de bonne heure à payer leurs

dettes. Pour modérer leurs richesses, il faut des dispositions sages

et insensibles; non pas des confiscations, des lois agraires, des

abolitions de dettes, qui font des maux infinis.

Les lois doivent ôter le droit d'aînesse[C103] entre les nobles[M108],

afin que, par le partage continuel des successions, les fortunes se

remettent toujours dans l'égalité.

[M108] Cela est ainsi établi à Venise. (AMELOT DE LA HOUSSAYE, p.

30 et 31.)

Il ne faut point de substitutions, de retraits lignagers, de majorats,

d'adoptions. Tous les moyens inventés pour perpétuer la grandeur des

familles dans les États monarchiques ne sauraient être d'usage dans

l'aristocratie[M109].

[M109] Il semble que l'objet de quelques aristocraties soit moins

de maintenir l'État que ce qu'elles appellent leur noblesse.

Quand les lois ont égalisé les familles, il leur reste à maintenir

l'union entre elles. Les différends des nobles doivent être

promptement décidés: sans cela, les contestations entre les personnes

deviennent contestations entre les familles. Des arbitres peuvent

terminer les procès, ou les empêcher de naître.

Enfin il ne faut point[C104] que les lois favorisent les distinctions

que la vanité met entre les familles, sous prétexte qu'elles sont plus

nobles ou plus anciennes: cela doit être mis au rang des petitesses

des particuliers.

On n'a qu'à jeter les yeux sur Lacédémone, on verra comment les

éphores surent mortifier les faiblesses des rois, celles des grands et

celles du peuple.

Esprit des lois livres I à V, précédés d'une introduction de l'éditeur · 第 64 / 211 题