Comment les lois doivent se rapporter au principe du gouvernement dans
l'aristocratie.
Si dans l'aristocratie le peuple est vertueux, on y jouira à peu près
du bonheur du gouvernement populaire, et l'État deviendra puissant.
Mais, comme il est rare que là où les fortunes des hommes sont si
inégales il y ait beaucoup de vertu, il faut que les lois tendent à
donner, autant qu'elles peuvent, un esprit de modération, et cherchent
à rétablir cette égalité que la constitution de l'État ôte
nécessairement.
L'esprit de modération est ce qu'on appelle la vertu dans
l'aristocratie[C98]: il y tient la place de l'esprit d'égalité dans
l'État populaire.
Si le faste et la splendeur qui environnent les rois font une partie
de leur puissance, la modestie et la simplicité des manières font la
force des nobles aristocratiques[M100]. Quand ils n'affectent aucune
distinction, quand ils se confondent avec le peuple, quand ils sont
vêtus comme lui, quand ils lui font partager tous leurs plaisirs, il
oublie sa faiblesse[C99].
[M100] De nos jours, les Vénitiens, qui, à bien des égards, se sont
conduits très sagement, décidèrent, sur une dispute entre un noble
vénitien et un gentilhomme de terre ferme pour une préséance dans
une église, que, hors de Venise, un noble vénitien n'avait point de
prééminence sur un autre citoyen.
Chaque gouvernement a sa nature et son principe. Il ne faut donc pas
que l'aristocratie prenne la nature et le principe de la monarchie, ce
qui arriverait si les nobles avaient quelques prérogatives
personnelles et particulières, distinctes de celles de leur corps. Les
privilèges doivent être pour le sénat, et le simple respect pour les
sénateurs.
Il y a deux sources principales de désordres dans les États
aristocratiques: l'inégalité extrême entre ceux qui gouvernent et ceux
qui sont gouvernés; et la même inégalité entre les différents membres
du corps qui gouverne. De ces deux inégalités résultent des haines et
des jalousies que les lois doivent prévenir ou arrêter.
La première inégalité se trouve principalement lorsque les privilèges
des principaux ne sont honorables que parce qu'ils sont honteux au
peuple. Telle fut à Rome la loi qui défendait aux patriciens de s'unir
par mariage aux plébéiens[M101]: ce qui n'avait d'autre effet que de
rendre, d'un côté, les patriciens plus superbes, et, de l'autre, plus
odieux. Il faut voir les avantages qu'en tirèrent les tribuns dans
leurs harangues.
[M101] Elle fut mise par les décemvirs dans les deux dernières
tables. Voyez Denys d'Halicarnasse, liv. X.
Cette inégalité se trouvera encore, si la condition des citoyens est
différente par rapport aux subsides; ce qui arrive de quatre manières:
lorsque les nobles se donnent le privilège de n'en point payer;
lorsqu'ils font des fraudes pour s'en exempter[M102], lorsqu'ils les
appellent à eux, sous prétexte de rétributions ou d'appointements pour
les emplois qu'ils exercent; enfin quand ils rendent le peuple
tributaire, et se partagent les impôts qu'ils lèvent sur eux. Ce
dernier cas est rare; une aristocratie, en cas pareil, est le plus dur
de tous les gouvernements.
[M102] Comme dans quelques aristocraties de nos jours. Rien
n'affaiblit tant l'État.
Pendant que Rome inclina vers l'aristocratie, elle évita très bien ces
inconvénients. Les magistrats ne tiraient jamais d'appointements de
leur magistrature. Les principaux de la république furent taxés comme
les autres; ils le furent même plus, et quelquefois ils le furent
seuls. Enfin, bien loin de se partager les revenus de l'État, tout ce
qu'ils purent tirer du trésor public, tout ce que la fortune leur
envoya de richesses, ils le distribuèrent au peuple pour se faire
pardonner leurs honneurs[M103].
[M103] Voyez, dans Strabon, liv. XIV, comment les Rhodiens se
conduisirent à cet égard.
C'est une maxime fondamentale, qu'autant que les distributions faites
au peuple ont de pernicieux effets dans la démocratie, autant en
ont-elles de bons dans le gouvernement aristocratique. Les premières
font perdre l'esprit de citoyen, les autres y ramènent.
Si l'on ne distribue point les revenus au peuple, il faut lui faire
voir qu'ils sont bien administrés: les lui montrer, c'est en quelque
manière l'en faire jouir. Cette chaîne d'or que l'on tendait à Venise,
les richesses que l'on portait à Rome dans les triomphes, les trésors
que l'on gardait dans le temple de Saturne, étaient véritablement les
richesses du peuple.
Il est surtout essentiel, dans l'aristocratie, que les nobles ne
lèvent pas les tributs. Le premier ordre de l'État ne s'en mêlait
point à Rome: on en chargea le second; et cela même eut dans la suite
de grands inconvénients. Dans une aristocratie où les nobles
lèveraient les tributs, tous les particuliers seraient à la discrétion
des gens d'affaires: il n'y aurait point de tribunal supérieur qui les
corrigeât. Ceux d'entre eux préposés pour ôter les abus aimeraient
mieux jouir des abus. Les nobles seraient comme les princes des États
despotiques qui confisquent les biens de qui il leur plaît.
Bientôt les profits qu'on y ferait seraient regardés comme un
patrimoine que l'avarice étendrait à sa fantaisie. On ferait tomber
les fermes; on réduirait à rien les revenus publics. C'est par là que
quelques États, sans avoir reçu d'échecs qu'on puisse remarquer,
tombent dans une faiblesse dont les voisins sont surpris, et qui
étonne les citoyens mêmes.
Il faut que les lois leur défendent aussi le commerce: des marchands
si accrédités feraient toutes sortes de monopoles. Le commerce est la
profession des gens égaux; et, parmi les États despotiques, les plus
misérables sont ceux où le prince est marchand.
Les lois de Venise[M104] défendent aux nobles le commerce, qui
pourrait leur donner, même innocemment, des richesses exorbitantes.
[M104] AMELOT DE LA HOUSSAYE, _du Gouvernement de Venise_, partie
III.--La loi _Claudia_ défendait aux sénateurs d'avoir en mer aucun
vaisseau qui tînt plus de quarante muids. (TITE-LIVE, liv. XXI.)
Les lois doivent employer les moyens les plus efficaces pour que les
nobles rendent justice au peuple. Si elles n'ont point établi un
tribun, il faut qu'elles soient un tribun elles-mêmes[C100].
Toute sorte d'asile contre l'exécution des lois perd l'aristocratie;
et la tyrannie en est tout près.
Elles doivent mortifier, dans tous les temps, l'orgueil de la
domination. Il faut qu'il y ait, pour un temps ou pour toujours, un
magistrat qui fasse trembler les nobles, comme les éphores à
Lacédémone, et les inquisiteurs d'État à Venise; magistratures qui ne
sont soumises à aucunes formalités. Ce gouvernement a besoin de
ressorts bien violents[C101]. Une bouche de pierre[M105] s'ouvre à
tout délateur à Venise: vous diriez que c'est celle de la tyrannie.
[M105] Les délateurs y jettent leurs billets.
Ces magistratures tyranniques, dans l'aristocratie, ont du rapport à
la censure de la démocratie[C102], qui, par sa nature, n'est pas moins
indépendante. En effet, les censeurs ne doivent point être recherchés
sur les choses qu'ils ont faites pendant leur censure: il faut leur
donner de la confiance, jamais du découragement. Les Romains étaient
admirables: on pouvait faire rendre à tous les magistrats[M106] raison
de leur conduite, excepté aux censeurs[M107].
[M106] Voyez Tite-Live, liv. XLIX. Un censeur ne pouvait pas même
être troublé par un censeur: chacun faisait sa note, sans prendre
l'avis de son collègue; et quand on fit autrement, la censure fut,
pour ainsi dire, renversée.
[M107] A Athènes, les logistes, qui faisaient rendre compte à tous
les magistrats, ne rendaient point compte eux-mêmes.
Deux choses sont pernicieuses dans l'aristocratie: la pauvreté extrême
des nobles, et leurs richesses exorbitantes. Pour prévenir leur
pauvreté il faut surtout les obliger de bonne heure à payer leurs
dettes. Pour modérer leurs richesses, il faut des dispositions sages
et insensibles; non pas des confiscations, des lois agraires, des
abolitions de dettes, qui font des maux infinis.
Les lois doivent ôter le droit d'aînesse[C103] entre les nobles[M108],
afin que, par le partage continuel des successions, les fortunes se
remettent toujours dans l'égalité.
[M108] Cela est ainsi établi à Venise. (AMELOT DE LA HOUSSAYE, p.
30 et 31.)
Il ne faut point de substitutions, de retraits lignagers, de majorats,
d'adoptions. Tous les moyens inventés pour perpétuer la grandeur des
familles dans les États monarchiques ne sauraient être d'usage dans
l'aristocratie[M109].
[M109] Il semble que l'objet de quelques aristocraties soit moins
de maintenir l'État que ce qu'elles appellent leur noblesse.
Quand les lois ont égalisé les familles, il leur reste à maintenir
l'union entre elles. Les différends des nobles doivent être
promptement décidés: sans cela, les contestations entre les personnes
deviennent contestations entre les familles. Des arbitres peuvent
terminer les procès, ou les empêcher de naître.
Enfin il ne faut point[C104] que les lois favorisent les distinctions
que la vanité met entre les familles, sous prétexte qu'elles sont plus
nobles ou plus anciennes: cela doit être mis au rang des petitesses
des particuliers.
On n'a qu'à jeter les yeux sur Lacédémone, on verra comment les
éphores surent mortifier les faiblesses des rois, celles des grands et
celles du peuple.