Comment les lois doivent entretenir la frugalité dans la démocratie.
Il ne suffit pas, dans une bonne démocratie, que les portions de terre
soient égales; il faut qu'elles soient petites[C85], comme chez les
Romains. «A Dieu ne plaise, disait Curius à ses soldats[M93], qu'un
citoyen estime peu de terre ce qui est suffisant pour nourrir un
homme!»
[M93] Ils demandaient une plus grande portion de la terre conquise.
(PLUT., _OEuvres morales. Dits notables des anciens rois et
capitaines._)
Comme l'égalité des fortunes entretient la frugalité, la frugalité
entretient l'égalité des fortunes. Ces choses, quoique différentes,
sont telles qu'elles ne peuvent subsister l'une sans l'autre; chacune
d'elles est la cause et l'effet: si l'une se retire de la démocratie,
l'autre la suit toujours.
Il est vrai que, lorsque la démocratie est fondée sur le
commerce[C86], il peut fort bien arriver que des particuliers y aient
de grandes richesses, et que les moeurs n'y soient pas corrompues.
C'est que l'esprit de commerce entraîne avec soi celui de frugalité,
d'économie, de modération, de travail, de sagesse, de tranquillité,
d'ordre et de règle. Ainsi, tandis que cet esprit subsiste, les
richesses qu'il produit n'ont aucun mauvais effet. Le mal arrive
lorsque l'excès des richesses détruit cet esprit de commerce; on voit
tout à coup naître les désordres de l'inégalité, qui ne s'étaient pas
encore fait sentir.
Pour maintenir l'esprit de commerce, il faut que les principaux
citoyens le fassent eux-mêmes[C87]; que cet esprit règne seul, et ne
soit point creusé par un autre; que toutes les lois le favorisent; que
ces mêmes lois, par leurs dispositions, divisant les fortunes à mesure
que le commerce les grossit[C88], mettent chaque citoyen pauvre dans
une grande aisance pour pouvoir travailler comme les autres, et chaque
citoyen riche dans une telle médiocrité qu'il ait besoin de son
travail pour conserver ou pour acquérir.
C'est une très bonne loi[C89] dans une république commerçante que
celle qui donne à tous les enfants une portion égale dans la
succession de ses pères. Il se trouve par là que, quelque fortune que
le père ait faite, ses enfants, toujours moins riches que lui, sont
portés à fuir le luxe et à travailler comme lui. Je ne parle que des
républiques commerçantes; car, pour celles qui ne le sont pas, le
législateur a bien d'autres règlements à faire[M94].
[M94] On y doit borner beaucoup les dots des femmes.
Il y avait dans la Grèce deux sortes de républiques: les unes étaient
militaires, comme Lacédémone; d'autres étaient commerçantes, comme
Athènes. Dans les unes, on voulait que les citoyens fussent oisifs;
dans les autres on cherchait à donner de l'amour pour le travail.
Solon fit un crime de l'oisiveté, et voulut que chaque citoyen rendît
compte de la manière dont il gagnait sa vie. En effet, dans une bonne
démocratie, où l'on ne doit dépenser que pour le nécessaire, chacun
doit l'avoir[C90], car de qui le recevrait-on?