Ce que c'est que l'amour de la république dans la démocratie.
L'amour de la république, dans une démocratie, est celui de la
démocratie: l'amour de la démocratie est celui de l'égalité.
L'amour de la démocratie est encore l'amour de la frugalité. Chacun,
devant y avoir le même bonheur et les mêmes avantages, y doit goûter
les mêmes plaisirs et former les mêmes espérances, chose qu'on ne peut
attendre que de la frugalité générale.
L'amour de l'égalité, dans une démocratie, borne l'ambition au seul
désir, au seul bonheur de rendre à sa patrie de plus grands services
que les autres citoyens. Ils ne peuvent pas lui rendre tous des
services égaux; mais ils doivent tous également lui en rendre. En
naissant, on contracte envers elle une dette immense, dont on ne peut
jamais s'acquitter.
Ainsi les distinctions y naissent du principe de l'égalité, lors même
qu'elle paraît ôtée par des services heureux, ou par des talents
supérieurs.
L'amour de la frugalité[C76] borne le désir d'avoir à l'attention que
demande le nécessaire pour sa famille, et même le superflu pour sa
patrie. Les richesses donnent une puissance dont un citoyen ne peut
pas user pour lui, car il ne serait pas égal. Elles procurent des
délices dont il ne doit pas jouir non plus, parce qu'elles
choqueraient l'égalité tout de même.
Aussi les bonnes démocraties, en établissant la frugalité domestique,
ont-elles ouvert la porte aux dépenses publiques, comme on fit à
Athènes et à Rome. Pour lors, la magnificence et la profusion
naissaient du fond de la frugalité même; et, comme la religion demande
qu'on ait les mains pures pour faire des offrandes aux dieux, les lois
voulaient des moeurs frugales pour que l'on pût donner à sa patrie.
Le bon sens et le bonheur des particuliers consistent beaucoup dans la
médiocrité de leurs talents et de leurs fortunes. Une république où
les lois auront formé beaucoup de gens médiocres[C77], composée de
gens sages, se gouvernera sagement; composée de gens heureux, elle
sera très heureuse.