CHAPITRE VI

De quelques institutions des Grecs.

Les anciens Grecs, pénétrés de la nécessité que les peuples qui

vivaient sous un gouvernement populaire fussent élevés à la vertu,

firent, pour l'inspirer, des institutions singulières.

Quand vous voyez dans la vie de Lycurgue les lois qu'il donna aux

Lacédémoniens, vous croyez lire l'histoire des Sévarambes[C64]. Les

lois de Crète étaient l'original de celles de Lacédémone, et celles de

Platon en étaient la correction.

Je prie qu'on fasse un peu d'attention à l'étendue du génie qu'il

fallut à ces législateurs pour voir qu'en choquant tous les usages

reçus, en confondant toutes les vertus, ils montreraient à l'univers

leur sagesse. Lycurgue[C65] mêlant le larcin[C66] avec l'esprit de

justice, le plus dur esclavage avec l'extrême liberté, les sentiments

les plus atroces avec la plus grande modération, donna de la stabilité

à sa ville. Il sembla lui ôter toutes les ressources, les arts, le

commerce, l'argent, les murailles; on y a de l'ambition, sans

espérance d'être mieux; on y a les sentiments naturels, et on n'y est

ni enfant, ni mari, ni père: la pudeur même est ôtée à la chasteté.

C'est par ces chemins que Sparte est menée à la grandeur et à la

gloire; mais avec une telle infaillibilité de ses institutions, qu'on

n'obtenait rien contre elle en gagnant des batailles, si on ne

parvenait à lui ôter sa police[M54].

[M54] Philopoemen contraignit les Lacédémoniens d'abandonner la

manière de nourrir leurs enfants, sachant bien que, sans cela, ils

auraient toujours une âme grande et le coeur haut. (PLUT., _Vie de

Philopoemen_. Voyez Tite-Live, liv. XXXVIII.)

La Crète et la Laconie furent gouvernées par ces lois. Lacédémone céda

la dernière aux Macédoniens, et la Crète[M55] fut la dernière proie

des Romains. Les Samnites eurent ces mêmes institutions, et elles

furent pour ces Romains le sujet de vingt-quatre triomphes[M56].

[M55] Elle défendit pendant trois ans ses lois et sa liberté (Voyez

les liv. XCVIII, XCIX et C de Tite-Live, dans l'_Epitome_ de

Florus). Elle fit plus de résistance que les plus grands rois.

[M56] FLORUS, liv. I, chap. XVI.

Cet extraordinaire que l'on voyait dans les institutions de la Grèce,

nous l'avons vu dans la lie et la corruption de nos temps

modernes[M57]. Un législateur honnête homme a formé un peuple où la

probité paraît aussi naturelle que la bravoure chez les Spartiates. M.

Penn est un véritable Lycurgue[C67]; et quoique le premier ait eu la

paix pour objet, comme l'autre a eu la guerre, ils se ressemblent dans

la voie singulière où ils ont mis leur peuple, dans l'ascendant qu'ils

ont eu sur des hommes libres, dans les préjugés qu'ils ont vaincus,

dans les passions qu'ils ont soumises.

[M57] _In fece Romuli._ (CICÉRON)

Le Paraguay peut nous fournir un autre exemple. On a voulu en faire un

crime à la _Société_[C68] qui regarde le plaisir de commander comme

le seul bien de la vie; mais il sera toujours beau de gouverner les

hommes en les rendant heureux[M58].

[M58] Les Indiens du Paraguay ne dépendent point d'un seigneur

particulier, ne paient qu'un cinquième des tributs, et ont des

armes à feu pour se défendre.

Il est glorieux pour elle d'avoir été la première qui ait montré dans

ces contrées l'idée de la religion jointe à celle de l'humanité. En

réparant les dévastations des Espagnols, elle a commencé à guérir une

des grandes plaies qu'ait encore reçues le genre humain.

Un sentiment exquis qu'a cette Société pour tout ce qu'elle appelle

_honneur_, son zèle pour une religion qui humilie bien plus ceux qui

l'écoutent que ceux qui la prêchent, lui ont fait entreprendre de

grandes choses; et elle y a réussi. Elle a retiré des bois des peuples

dispersés; elle leur a donné une subsistance assurée; elle les a

vêtus; et, quand elle n'aurait fait par là qu'augmenter l'industrie

parmi les hommes, elle aurait beaucoup fait.

Ceux qui voudront faire des institutions pareilles établiront la

communauté de biens de la république de Platon, ce respect qu'il

demandait pour les dieux, cette séparation d'avec les étrangers pour

la conservation des moeurs, et la cité faisant le commerce et non pas

les citoyens: ils donneront nos arts sans notre luxe, et nos besoins

sans nos désirs.

Ils proscriront l'argent, dont l'effet est de grossir la fortune des

hommes au delà des bornes que la nature y avait mises, d'apprendre à

conserver inutilement ce qu'on avait amassé de même, de multiplier à

l'infini les désirs, et de suppléer à la nature, qui nous avait donné

des moyens très bornés d'irriter nos passions, et de nous corrompre

les uns les autres[M59].

[M59] PLUTARQUE, _Demandes des choses grecques_.

«Les Épidamniens[M60], sentant leurs moeurs se corrompre par leur

communication avec les barbares, élurent un magistrat pour faire tous

les marchés au nom de la cité et pour la cité.» Pour lors le commerce

ne corrompt pas la constitution, et la constitution ne prive pas la

société des avantages du commerce[M61].

[M60] «Est-il bien vrai qu'en nommant un commissaire entendu pour

trafiquer au nom de la ville avec ces étrangers, les Épidamniens

aient eu le maintien des moeurs pour objet? Cette institution

n'est-elle pas l'effet d'un esprit de monopole?» (Note de

VOLTAIRE.)

[M61] Mais elle ôte l'émulation des commerçants et fait périr le

commerce. (_Éditeur anonyme_ de 1764.)

Esprit des lois livres I à V, précédés d'une introduction de l'éditeur · 第 53 / 211 题