De l'éducation dans les monarchies.
Ce n'est point dans les maisons publiques où l'on instruit l'enfance
que l'on reçoit dans les monarchies la principale éducation; c'est
lorsque l'on entre dans le monde que l'éducation, en quelque façon,
commence[C58]. Là est l'école de ce que l'on appelle _honneur_, ce
maître universel qui doit partout nous conduire.
C'est là que l'on voit et que l'on entend toujours dire trois choses:
«Qu'il faut mettre dans les vertus une certaine noblesse; dans les
moeurs, une certaine franchise; dans les manières, une certaine
politesse.»
Les vertus qu'on nous y montre sont toujours moins ce que l'on doit
aux autres que ce que l'on se doit à soi-même: elles ne sont pas tant
ce qui nous appelle vers nos concitoyens que ce qui nous en distingue.
On n'y juge pas les actions des hommes comme bonnes, mais comme
belles[C59]; comme justes, mais comme grandes; comme raisonnables,
mais comme extraordinaires.
Dès que l'honneur y peut trouver quelque chose de noble, il est ou le
juge qui les rend légitimes, ou le sophiste qui les justifie.
Il permet la galanterie lorsqu'elle est unie à l'idée des sentiments
du coeur, ou à l'idée de conquête; et c'est la vraie raison pour
laquelle les moeurs ne sont jamais si pures dans les monarchies que
dans les gouvernements républicains.
Il permet la ruse lorsqu'elle est jointe à l'idée de la grandeur de
l'esprit ou de la grandeur des affaires, comme dans la politique, dont
les finesses ne l'offensent pas.
Il ne défend l'adulation que lorsqu'elle est séparée de l'idée d'une
grande fortune, et n'est jointe qu'au sentiment de sa propre bassesse.
A l'égard des moeurs, j'ai dit que l'éducation des monarchies doit y
mettre une certaine franchise. On y veut donc de la vérité dans les
discours. Mais est-ce par amour pour elle? point du tout. On la veut,
parce qu'un homme qui est accoutumé à la dire paraît être hardi et
libre. En effet, un tel homme semble ne dépendre que des choses, et
non pas de la manière dont un autre les reçoit.
C'est ce qui fait qu'autant qu'on y recommande cette espèce de
franchise, autant on y méprise celle du peuple, qui n'a que la vérité
et la simplicité pour objet.
Enfin, l'éducation dans les monarchies exige dans les manières une
certaine politesse. Les hommes, nés pour vivre ensemble, sont nés
aussi pour se plaire; et celui qui n'observerait pas les bienséances,
choquant tous ceux avec qui il vivrait, se décréditerait au point
qu'il deviendrait incapable de faire aucun bien.
Mais ce n'est pas d'une source si pure que la politesse a coutume de
tirer son origine. Elle naît de l'envie de se distinguer. C'est par
orgueil que nous sommes polis: nous nous sentons flattés d'avoir des
manières qui prouvent que nous ne sommes pas dans la bassesse, et que
nous n'avons pas vécu avec cette sorte de gens que l'on a abandonnés
dans tous les âges.
Dans les monarchies[C60], la politesse est naturalisée à la cour. Un
homme excessivement grand rend tous les autres petits. De là les
égards que l'on doit à tout le monde; de là naît la politesse, qui
flatte autant ceux qui sont polis que ceux à l'égard de qui ils le
sont, parce qu'elle fait comprendre qu'on est de la cour, ou qu'on est
digne d'en être.
L'air de la cour consiste à quitter sa grandeur propre pour une
grandeur empruntée. Celle-ci flatte plus un courtisan que la sienne
même. Elle donne une certaine modestie superbe qui se répand au loin,
mais dont l'orgueil diminue insensiblement, à proportion de la
distance où l'on est de la source de cette grandeur.
On trouve à la cour une délicatesse de goût en toutes choses, qui
vient d'un usage continuel des superfluités d'une grande fortune, de
la variété et surtout de la lassitude des plaisirs, de la
multiplicité, de la confusion même des fantaisies, qui, lorsqu'elles
sont agréables, y sont toujours reçues.
C'est sur toutes ces choses que l'éducation se porte pour faire ce
qu'on appelle l'honnête homme, qui a toutes les qualités et toutes les
vertus que l'on demande dans ce gouvernement.
Là l'honneur, se mêlant partout, entre dans toutes les façons de
penser et toutes les manières de sentir, et dirige même les principes.
Cet honneur bizarre fait que les vertus ne sont que ce qu'il veut, et
comme il les veut; il met de son chef des règles à tout ce qui nous
est prescrit; il étend ou il borne nos devoirs à sa fantaisie, soit
qu'ils aient leur source dans la religion, dans la politique, ou dans
la morale.
Il n'y a rien dans la monarchie que les lois, la religion et l'honneur
prescrivent tant que l'obéissance aux volontés du prince; mais cet
honneur nous dicte que le prince ne doit jamais nous prescrire une
action qui nous déshonore, parce qu'elle nous rendrait incapables de
le servir.
Crillon refusa d'assassiner le duc de Guise; mais il offrit à Henri
III de se battre contre lui. Après la Saint-Barthélemi, Charles IX
ayant écrit à tous les gouverneurs de faire massacrer les huguenots,
le vicomte d'Orte, qui commandait dans Bayonne, écrivit au roi[M51]:
«Sire, je n'ai trouvé parmi les habitants et les gens de guerre que de
bons citoyens, de braves soldats, et pas un bourreau: ainsi, eux et
moi supplions Votre Majesté d'employer nos bras et nos vies à choses
faisables.» Ce grand et généreux courage regardait une lâcheté comme
une chose impossible.
[M51] Voyez l'_Histoire de d'Aubigné_.
Il n'y a rien que l'honneur prescrive plus à la noblesse que de servir
le prince à la guerre: en effet, c'est la profession distinguée, parce
que ses hasards, ses succès et ses malheurs même conduisent à la
grandeur. Mais en imposant cette loi, l'honneur veut en être
l'arbitre; et, s'il se trouve choqué, il exige ou permet qu'on se
retire chez soi.
Il veut qu'on puisse indifféremment aspirer aux emplois, ou les
refuser; il tient cette liberté au-dessus de la fortune même.
L'honneur a donc ses règles suprêmes, et l'éducation est obligée de
s'y conformer[M52]. Les principales sont qu'il nous est bien permis de
faire cas de notre fortune, mais qu'il nous est souverainement défendu
d'en faire aucun de notre vie.
[M52] On dit ici ce qui est, et non pas ce qui doit être: l'honneur
est un préjugé que la religion travaille tantôt à détruire, tantôt
à régler.
La seconde est que, lorsque nous avons été une fois placés dans un
rang, nous ne devons rien faire ni souffrir qui fasse voir que nous
nous tenons inférieurs à ce rang même.
La troisième, que les choses que l'honneur défend sont plus
rigoureusement défendues lorsque les lois ne concourent point à les
proscrire, et que celles qu'il exige sont plus fortement exigées
lorsque les lois ne les demandent pas.