De l'éducation dans le gouvernement despotique.
Comme l'éducation dans les monarchies ne travaille qu'à élever le
coeur, elle ne cherche qu'à l'abaisser dans les États despotiques; il
faut qu'elle y soit servile. Ce sera un bien, même dans le
commandement, de l'avoir eue telle, personne n'y étant tyran sans être
en même temps esclave.
L'extrême obéissance suppose de l'ignorance dans celui qui obéit; elle
en suppose même dans celui qui commande: il n'a point à délibérer, à
douter, ni à raisonner; il n'a qu'à vouloir.
Dans les États despotiques, chaque maison est un empire séparé.
L'éducation, qui consiste principalement à vivre avec les autres, y
est donc très bornée: elle se réduit à mettre la crainte dans le
coeur, et à donner à l'esprit la connaissance de quelques principes de
religion fort simples. Le savoir y sera dangereux, l'émulation
funeste; et pour les vertus, Aristote[M53] ne peut croire qu'il y en
ait quelqu'une de propre aux esclaves[C61]; ce qui bornerait bien
l'éducation dans ce gouvernement.
[M53] _Politiq._, liv. I.
L'éducation y est donc en quelque façon nulle. Il faut ôter tout, afin
de donner quelque chose, et commencer par faire un mauvais sujet, pour
faire un bon esclave.
Eh! pourquoi l'éducation s'attacherait-elle à y former un bon citoyen
qui prît part au malheur public? S'il aimait l'État, il serait tenté
de relâcher les ressorts du gouvernement: s'il ne réussissait pas, il
se perdrait; s'il réussissait, il courrait risque de se perdre, lui,
le prince et l'empire.