Du principe du gouvernement despotique.
Comme il faut de la _vertu_ dans une république, et dans une monarchie
de l'_honneur_, il faut de la crainte dans un gouvernement despotique:
pour la vertu, elle n'y est point nécessaire, et l'honneur y serait
dangereux.
Le pouvoir immense du prince y passe tout entier à ceux à qui il le
confie. Des gens capables de s'estimer beaucoup eux-mêmes seraient en
état d'y faire des révolutions. Il faut donc que la crainte y abatte
tous les courages, et y éteigne jusqu'au moindre sentiment d'ambition.
Un gouvernement modéré peut, tant qu'il veut, et sans péril, relâcher
ses ressorts: il se maintient par ses lois et par sa force même. Mais
lorsque dans le gouvernement despotique le prince cesse un moment de
lever le bras, quand il ne peut pas anéantir à l'instant ceux qui ont
les premières places[M44], tout est perdu: car le ressort du
gouvernement qui est la crainte, n'y étant plus, le peuple n'a plus de
protecteur.
[M44] Comme il arrive souvent dans l'aristocratie militaire.
C'est apparemment dans ce sens que des cadis[M45] ont soutenu que le
Grand-Seigneur n'était point obligé de tenir sa parole ou son serment,
lorsqu'il bornait par là son autorité[C53].
[M45] RICAULT, _de l'Empire Ottoman_.
Il faut que le peuple soit jugé par les lois, et les grands par la
fantaisie du prince; que la tête du dernier sujet soit en sûreté, et
celle des pachas toujours exposée. On ne peut parler sans frémir de
ces gouvernements monstrueux. Le sophi de Perse, détrôné de nos jours
par Mirivéis, vit le gouvernement périr avant la conquête, parce qu'il
n'avait pas versé assez de sang[M46].
[M46] Voyez l'histoire de cette révolution, par le P. Ducerceau.
L'histoire nous dit que les horribles cruautés de Domitien effrayèrent
les gouverneurs au point que le peuple se rétablit un peu sous son
règne[M47]. C'est ainsi qu'un torrent qui ravage tout d'un côté laisse
de l'autre des campagnes où l'oeil voit de loin quelques prairies.
[M47] Son gouvernement était militaire; ce qui est une des espèces
du gouvernement despotique.