Différence de l'obéissance dans les gouvernements modérés et dans les
gouvernements despotiques.
Dans les États despotiques la nature du gouvernement demande une
obéissance extrême: et la volonté du prince, une fois connue, doit
avoir aussi infailliblement son effet qu'une boule jetée contre une
autre doit avoir le sien.
Il n'y a point de tempérament, de modification, d'accommodements, de
termes, d'équivalents, de pourparlers, de remontrances, rien d'égal ou
de meilleur à proposer. L'homme est une créature qui obéit à une
créature qui veut.
On n'y peut pas plus représenter ses craintes sur un événement futur
qu'excuser ses mauvais succès sur le caprice de la fortune. Le partage
des hommes, comme des bêtes, y est l'instinct, l'obéissance, le
châtiment.
Il ne sert de rien d'opposer les sentiments naturels, le respect pour
un père, la tendresse pour ses enfants et ses femmes, les lois de
l'honneur, l'état de sa santé: on a reçu l'ordre et cela suffit.
En Perse, lorsque le roi a condamné quelqu'un, on ne peut plus lui en
parler ni demander grâce. S'il était ivre ou hors de sens, il faudrait
que l'arrêt s'exécutât tout de même[M48]: sans cela il se
contredirait, et la loi ne peut se contredire. Cette manière de penser
y a été de tout temps: l'ordre que donna Assuérus d'exterminer les
Juifs ne pouvant être révoqué[M49], on prit le parti de leur donner la
permission de se défendre.
[M48] Voyez Chardin.
[M49] Cet ordre fut révoqué par un nouvel édit, rapporté fort au
long dans le livre d'Esther, et dont voici la principale
disposition: _Unde eas litteras, quas sub nomine nostro ille (Aman)
direxerat, sciatis esse irritas._ (Ch. XVI, vers. 7.)
Il y a pourtant une chose que l'on peut quelquefois opposer à la
volonté du prince[M50]: c'est la religion. On abandonnera son père, on
le tuera même si le prince l'ordonne; mais on ne boira pas de vin,
s'il le veut et s'il l'ordonne. Les lois de la religion sont d'un
précepte supérieur, parce qu'elles sont données sur la tête du prince
comme sur celle des sujets. Mais quant au droit naturel, il n'en est
pas de même; le prince est supposé n'être plus un homme.
[M50] Voyez Chardin.
Dans les États monarchiques et modérés, la puissance est bornée par ce
qui en est le ressort, je veux dire l'honneur, qui règne comme un
monarque sur le prince et sur le peuple. On n'ira point lui alléguer
les lois de la religion, un courtisan se croirait ridicule: on lui
alléguera sans cesse celles de l'honneur. De là résultent des
modifications nécessaires dans l'obéissance; l'honneur est
naturellement sujet à des bizarreries, et l'obéissance les suivra
toutes.
Quoique la manière d'obéir soit différente dans ces deux
gouvernements, le pouvoir est pourtant le même. De quelque côté que le
monarque se tourne, il emporte et précipite la balance, et est obéi.
Toute la différence est que[C54], dans la monarchie, le prince a des
lumières, et que les ministres y sont infiniment plus habiles et plus
rompus aux affaires que dans l'État despotique.