CHAPITRE X

Différence de l'obéissance dans les gouvernements modérés et dans les

gouvernements despotiques.

Dans les États despotiques la nature du gouvernement demande une

obéissance extrême: et la volonté du prince, une fois connue, doit

avoir aussi infailliblement son effet qu'une boule jetée contre une

autre doit avoir le sien.

Il n'y a point de tempérament, de modification, d'accommodements, de

termes, d'équivalents, de pourparlers, de remontrances, rien d'égal ou

de meilleur à proposer. L'homme est une créature qui obéit à une

créature qui veut.

On n'y peut pas plus représenter ses craintes sur un événement futur

qu'excuser ses mauvais succès sur le caprice de la fortune. Le partage

des hommes, comme des bêtes, y est l'instinct, l'obéissance, le

châtiment.

Il ne sert de rien d'opposer les sentiments naturels, le respect pour

un père, la tendresse pour ses enfants et ses femmes, les lois de

l'honneur, l'état de sa santé: on a reçu l'ordre et cela suffit.

En Perse, lorsque le roi a condamné quelqu'un, on ne peut plus lui en

parler ni demander grâce. S'il était ivre ou hors de sens, il faudrait

que l'arrêt s'exécutât tout de même[M48]: sans cela il se

contredirait, et la loi ne peut se contredire. Cette manière de penser

y a été de tout temps: l'ordre que donna Assuérus d'exterminer les

Juifs ne pouvant être révoqué[M49], on prit le parti de leur donner la

permission de se défendre.

[M48] Voyez Chardin.

[M49] Cet ordre fut révoqué par un nouvel édit, rapporté fort au

long dans le livre d'Esther, et dont voici la principale

disposition: _Unde eas litteras, quas sub nomine nostro ille (Aman)

direxerat, sciatis esse irritas._ (Ch. XVI, vers. 7.)

Il y a pourtant une chose que l'on peut quelquefois opposer à la

volonté du prince[M50]: c'est la religion. On abandonnera son père, on

le tuera même si le prince l'ordonne; mais on ne boira pas de vin,

s'il le veut et s'il l'ordonne. Les lois de la religion sont d'un

précepte supérieur, parce qu'elles sont données sur la tête du prince

comme sur celle des sujets. Mais quant au droit naturel, il n'en est

pas de même; le prince est supposé n'être plus un homme.

[M50] Voyez Chardin.

Dans les États monarchiques et modérés, la puissance est bornée par ce

qui en est le ressort, je veux dire l'honneur, qui règne comme un

monarque sur le prince et sur le peuple. On n'ira point lui alléguer

les lois de la religion, un courtisan se croirait ridicule: on lui

alléguera sans cesse celles de l'honneur. De là résultent des

modifications nécessaires dans l'obéissance; l'honneur est

naturellement sujet à des bizarreries, et l'obéissance les suivra

toutes.

Quoique la manière d'obéir soit différente dans ces deux

gouvernements, le pouvoir est pourtant le même. De quelque côté que le

monarque se tourne, il emporte et précipite la balance, et est obéi.

Toute la différence est que[C54], dans la monarchie, le prince a des

lumières, et que les ministres y sont infiniment plus habiles et plus

rompus aux affaires que dans l'État despotique.

Esprit des lois livres I à V, précédés d'une introduction de l'éditeur · 第 45 / 211 题