Du principe de l'aristocratie.
Comme il faut de la vertu dans le gouvernement populaire, il en faut
aussi dans l'aristocratique. Il est vrai qu'elle n'y est pas si
absolument requise.
Le peuple, qui est à l'égard des nobles ce que les sujets sont à
l'égard du monarque, est contenu par leurs lois. Il a donc moins
besoin de vertu que le peuple de la démocratie. Mais comment les
nobles seront-ils contenus? Ceux qui doivent faire exécuter les lois
contre leurs collègues sentiront d'abord qu'ils agissent contre
eux-mêmes. Il faut donc de la vertu dans ce corps, par la nature de la
constitution.
Le gouvernement aristocratique a par lui-même une certaine force que
la démocratie n'a pas. Les nobles y forment un corps qui, par sa
prérogative et pour son intérêt particulier, réprime le peuple: il
suffit qu'il y ait des lois, pour qu'à cet égard elles soient
exécutées.
Mais, autant qu'il est aisé à ce corps de réprimer les autres, autant
est-il difficile qu'il se réprime lui-même[M39]. Telle est la nature
de cette constitution, qu'il semble qu'elle mette les mêmes gens sous
la puissance des lois, et qu'elle les en retire.
[M39] Les crimes publics y pourront être punis, parce que c'est
l'affaire de tous; les crimes particuliers n'y seront pas punis,
parce que l'affaire de tous est de ne les pas punir.
Or, un corps pareil ne peut se réprimer que de deux manières: ou par
une grande vertu, qui fait que les nobles se trouvent en quelque façon
égaux à leur peuple, ce qui peut former une grande république; ou par
une vertu moindre, qui est une certaine modération qui rend les nobles
au moins égaux à eux-mêmes, ce qui fait leur conservation.
La modération est donc l'âme de ces gouvernements[C47]. J'entends
celle qui est fondée sur la vertu, non pas celle qui vient d'une
lâcheté et d'une paresse de l'âme.