CHAPITRE III

Du principe de la démocratie.

Il ne faut pas beaucoup de probité[C43] pour qu'un gouvernement

monarchique ou un gouvernement despotique se maintiennent ou se

soutiennent. La force des lois dans l'un, le bras du prince toujours

levé dans l'autre, règlent ou contiennent tout.

Mais, dans un État populaire, il faut un ressort de plus, qui est la

_vertu_[C44].

Ce que je dis est confirmé par le corps entier de l'histoire et est

très conforme à la nature des choses. Car il est clair que, dans une

monarchie, où celui qui fait exécuter les lois se juge au-dessus des

lois, on a besoin de moins de vertu que dans un gouvernement

populaire, où celui qui fait exécuter les lois sent qu'il y est soumis

lui-même, et qu'il en portera le poids.

Il est clair encore que le monarque qui, par mauvais conseil ou par

négligence, cesse de faire exécuter les lois, peut aisément réparer le

mal: il n'a qu'à changer de conseil, ou se corriger de cette

négligence même. Mais lorsque dans un gouvernement populaire les lois

ont cessé d'être exécutées, comme cela ne peut venir que de la

corruption de la république, l'État est déjà perdu.

Ce fut un assez beau spectacle, dans le siècle passé, de voir les

efforts impuissants des Anglais pour établir parmi eux la démocratie.

Comme ceux qui avaient part aux affaires n'avaient point de vertu, que

leur ambition était irritée par le succès de celui qui avait le plus

osé[M33], que l'esprit d'une faction n'était réprimé que par l'esprit

d'une autre, le gouvernement changeait sans cesse: le peuple, étonné,

cherchait la démocratie, et ne la trouvait nulle part. Enfin, après

bien des mouvements, des chocs et des secousses, il fallut se reposer

dans le gouvernement même qu'on avait proscrit.

[M33] Cromwell.

Quand Sylla voulut rendre à Rome la liberté, elle ne put plus la

recevoir: elle n'avait plus qu'un faible reste de vertu; et, comme

elle en eut toujours moins, au lieu de se réveiller après César,

Tibère, Caïus, Claude, Néron, Domitien, elle fut toujours plus

esclave; tous les coups portèrent sur les tyrans, aucun sur la

tyrannie.

Les politiques grecs[C45] qui vivaient dans le gouvernement populaire

ne reconnaissaient d'autre force qui pût le soutenir que celle de la

vertu. Ceux d'aujourd'hui ne nous parlent que de manufactures, de

commerce, de finances, de richesses, et de luxe même.

Lorsque cette vertu cesse, l'ambition entre dans les coeurs qui

peuvent la recevoir, et l'avarice entre dans tous. Les désirs changent

d'objets: ce qu'on aimait, on ne l'aime plus; on était libre avec les

lois, on veut être libre contre elles; chaque citoyen est comme un

esclave échappé de la maison de son maître; ce qui était maxime, on

l'appelle rigueur; ce qui était règle, on l'appelle gêne; ce qui était

attention, on l'appelle crainte. C'est la frugalité qui y est

l'avarice, et non pas le désir d'avoir. Autrefois le bien des

particuliers faisait le trésor public; mais pour lors le trésor public

devient le patrimoine des particuliers. La république est une

dépouille; et sa force n'est plus que le pouvoir de quelques citoyens

et la licence de tous[C46].

Athènes eut dans son sein les mêmes forces pendant qu'elle domina avec

tant de gloire, et pendant qu'elle servit avec tant de honte. Elle

avait vingt mille citoyens[M34] lorsqu'elle défendit les Grecs contre

les Perses, qu'elle disputa l'empire à Lacédémone et qu'elle attaqua

la Sicile. Elle en avait vingt mille lorsque Démétrius de Phalère les

dénombra[M35] comme dans un marché l'on compte les esclaves. Quand

Philippe osa dominer dans la Grèce, quand il parut aux portes

d'Athènes[M36], elle n'avait encore perdu que le temps. On peut voir

dans Démosthène quelle peine il fallut pour la réveiller: on y

craignait Philippe, non pas comme l'ennemi de la liberté, mais des

plaisirs[M37]. Cette ville, qui avait résisté à tant de défaites,

qu'on avait vue renaître après ses destructions, fut vaincue à

Chéronée, et le fut pour toujours. Qu'importe que Philippe renvoie

tous ses prisonniers? il ne renvoie pas des hommes. Il était toujours

aussi aisé de triompher des forces d'Athènes qu'il était difficile de

triompher de sa vertu.

[M34] PLUTARQUE, _Périclès_.--PLATON, _Critias_.

[M35] Il s'y trouva vingt et un mille citoyens, dix mille

étrangers, quatre cent mille esclaves. Voyez Athénée, liv. VI.

[M36] Elle avait vingt mille citoyens. Voyez Démosthène, _in

Aristog._

[M37] Ils avaient fait une loi pour punir de mort celui qui

proposerait de convertir aux usages de la guerre l'argent destiné

pour les théâtres.

Comment Carthage aurait-elle pu se soutenir? Lorsque Annibal, devenu

préteur, voulut empêcher les magistrats de piller la république,

n'allèrent-ils pas l'accuser devant les Romains? Malheureux, qui

voulaient être citoyens sans qu'il y eût de cité, et tenir leurs

richesses de la main de leurs destructeurs! Bientôt Rome leur demanda

pour otages trois cents de leurs principaux citoyens; elle se fit

livrer les armes et les vaisseaux, et ensuite leur déclara la guerre.

Par les choses que fit le désespoir dans Carthage désarmée[M38], on

peut juger de ce qu'elle aurait pu faire avec sa vertu lorsqu'elle

avait ses forces.

[M38] Cette guerre dura trois ans.

Esprit des lois livres I à V, précédés d'une introduction de l'éditeur · 第 38 / 211 题