Du principe de la démocratie.
Il ne faut pas beaucoup de probité[C43] pour qu'un gouvernement
monarchique ou un gouvernement despotique se maintiennent ou se
soutiennent. La force des lois dans l'un, le bras du prince toujours
levé dans l'autre, règlent ou contiennent tout.
Mais, dans un État populaire, il faut un ressort de plus, qui est la
_vertu_[C44].
Ce que je dis est confirmé par le corps entier de l'histoire et est
très conforme à la nature des choses. Car il est clair que, dans une
monarchie, où celui qui fait exécuter les lois se juge au-dessus des
lois, on a besoin de moins de vertu que dans un gouvernement
populaire, où celui qui fait exécuter les lois sent qu'il y est soumis
lui-même, et qu'il en portera le poids.
Il est clair encore que le monarque qui, par mauvais conseil ou par
négligence, cesse de faire exécuter les lois, peut aisément réparer le
mal: il n'a qu'à changer de conseil, ou se corriger de cette
négligence même. Mais lorsque dans un gouvernement populaire les lois
ont cessé d'être exécutées, comme cela ne peut venir que de la
corruption de la république, l'État est déjà perdu.
Ce fut un assez beau spectacle, dans le siècle passé, de voir les
efforts impuissants des Anglais pour établir parmi eux la démocratie.
Comme ceux qui avaient part aux affaires n'avaient point de vertu, que
leur ambition était irritée par le succès de celui qui avait le plus
osé[M33], que l'esprit d'une faction n'était réprimé que par l'esprit
d'une autre, le gouvernement changeait sans cesse: le peuple, étonné,
cherchait la démocratie, et ne la trouvait nulle part. Enfin, après
bien des mouvements, des chocs et des secousses, il fallut se reposer
dans le gouvernement même qu'on avait proscrit.
[M33] Cromwell.
Quand Sylla voulut rendre à Rome la liberté, elle ne put plus la
recevoir: elle n'avait plus qu'un faible reste de vertu; et, comme
elle en eut toujours moins, au lieu de se réveiller après César,
Tibère, Caïus, Claude, Néron, Domitien, elle fut toujours plus
esclave; tous les coups portèrent sur les tyrans, aucun sur la
tyrannie.
Les politiques grecs[C45] qui vivaient dans le gouvernement populaire
ne reconnaissaient d'autre force qui pût le soutenir que celle de la
vertu. Ceux d'aujourd'hui ne nous parlent que de manufactures, de
commerce, de finances, de richesses, et de luxe même.
Lorsque cette vertu cesse, l'ambition entre dans les coeurs qui
peuvent la recevoir, et l'avarice entre dans tous. Les désirs changent
d'objets: ce qu'on aimait, on ne l'aime plus; on était libre avec les
lois, on veut être libre contre elles; chaque citoyen est comme un
esclave échappé de la maison de son maître; ce qui était maxime, on
l'appelle rigueur; ce qui était règle, on l'appelle gêne; ce qui était
attention, on l'appelle crainte. C'est la frugalité qui y est
l'avarice, et non pas le désir d'avoir. Autrefois le bien des
particuliers faisait le trésor public; mais pour lors le trésor public
devient le patrimoine des particuliers. La république est une
dépouille; et sa force n'est plus que le pouvoir de quelques citoyens
et la licence de tous[C46].
Athènes eut dans son sein les mêmes forces pendant qu'elle domina avec
tant de gloire, et pendant qu'elle servit avec tant de honte. Elle
avait vingt mille citoyens[M34] lorsqu'elle défendit les Grecs contre
les Perses, qu'elle disputa l'empire à Lacédémone et qu'elle attaqua
la Sicile. Elle en avait vingt mille lorsque Démétrius de Phalère les
dénombra[M35] comme dans un marché l'on compte les esclaves. Quand
Philippe osa dominer dans la Grèce, quand il parut aux portes
d'Athènes[M36], elle n'avait encore perdu que le temps. On peut voir
dans Démosthène quelle peine il fallut pour la réveiller: on y
craignait Philippe, non pas comme l'ennemi de la liberté, mais des
plaisirs[M37]. Cette ville, qui avait résisté à tant de défaites,
qu'on avait vue renaître après ses destructions, fut vaincue à
Chéronée, et le fut pour toujours. Qu'importe que Philippe renvoie
tous ses prisonniers? il ne renvoie pas des hommes. Il était toujours
aussi aisé de triompher des forces d'Athènes qu'il était difficile de
triompher de sa vertu.
[M34] PLUTARQUE, _Périclès_.--PLATON, _Critias_.
[M35] Il s'y trouva vingt et un mille citoyens, dix mille
étrangers, quatre cent mille esclaves. Voyez Athénée, liv. VI.
[M36] Elle avait vingt mille citoyens. Voyez Démosthène, _in
Aristog._
[M37] Ils avaient fait une loi pour punir de mort celui qui
proposerait de convertir aux usages de la guerre l'argent destiné
pour les théâtres.
Comment Carthage aurait-elle pu se soutenir? Lorsque Annibal, devenu
préteur, voulut empêcher les magistrats de piller la république,
n'allèrent-ils pas l'accuser devant les Romains? Malheureux, qui
voulaient être citoyens sans qu'il y eût de cité, et tenir leurs
richesses de la main de leurs destructeurs! Bientôt Rome leur demanda
pour otages trois cents de leurs principaux citoyens; elle se fit
livrer les armes et les vaisseaux, et ensuite leur déclara la guerre.
Par les choses que fit le désespoir dans Carthage désarmée[M38], on
peut juger de ce qu'elle aurait pu faire avec sa vertu lorsqu'elle
avait ses forces.
[M38] Cette guerre dura trois ans.