Que la vertu n'est point le principe du gouvernement monarchique.
Dans les monarchies, la politique fait faire les grandes choses avec
le moins de vertu qu'elle peut; comme, dans les plus belles machines,
l'art emploie aussi peu de mouvements, de forces et de roues qu'il est
possible.
L'État subsiste indépendamment de l'amour pour la patrie, du désir de
la vraie gloire, du renoncement à soi-même, du sacrifice de ses plus
chers intérêts, et de toutes ces vertus héroïques que nous trouvons
dans les anciens, et dont nous avons seulement entendu parler.
Les lois y tiennent la place de toutes ces vertus dont on n'a aucun
besoin; l'État vous en dispense; une action qui se fait sans bruit y
est en quelque façon sans conséquence.
Quoique tous les crimes soient publics par leur nature, on distingue
pourtant les crimes véritablement publics d'avec les crimes privés,
ainsi appelés parce qu'ils offensent plus un particulier que la
société entière.
Or, dans les républiques, les crimes privés sont plus publics,
c'est-à-dire choquent plus la constitution de l'État que les
particuliers; et, dans les monarchies, les crimes publics sont plus
privés, c'est-à-dire choquent plus les fortunes particulières que la
constitution de l'État même.
Je supplie qu'on ne s'offense pas de ce que j'ai dit: je parle après
toutes les histoires. Je sais très bien qu'il n'est pas rare qu'il y
ait des princes vertueux; mais je dis que dans une monarchie il est
très difficile que le peuple le soit[M40].
[M40] Je parle ici de la vertu publique, qui est la vertu morale,
dans le sens qu'elle se dirige au bien général; fort peu des vertus
morales particulières, et point du tout de cette vertu qui a du
rapport aux vérités révélées. On verra bien ceci au liv. V, ch. II.
Qu'on lise ce que les historiens de tous les temps ont dit sur la cour
des monarques; qu'on se rappelle les conversations des hommes de tous
les pays sur le misérable caractère des courtisans: ce ne sont point
des choses de spéculation, mais d'une triste expérience.
L'ambition dans l'oisiveté[C48], la bassesse dans l'orgueil, le désir
de s'enrichir sans travail, l'aversion pour la vérité, la flatterie,
la trahison, la perfidie, l'abandon de tous ses engagements, le mépris
des devoirs du citoyen, la crainte de la vertu du prince, l'espérance
de ses faiblesses, et, plus que tout cela, le ridicule perpétuel jeté
sur la vertu, forment, je crois, le caractère du plus grand nombre des
courtisans, marqué dans tous les lieux et dans tous les temps. Or, il
est très malaisé que la plupart des principaux d'un État soient gens
de bien; que ceux-là soient trompeurs, et que ceux-ci consentent à
n'être que dupes.
Que si dans le peuple il se trouve quelque malheureux honnête
homme[M41], le cardinal de Richelieu, dans son testament
politique[C49], insinue qu'un monarque doit se garder de s'en
servir[C50]. Tant il est vrai que la vertu n'est pas le ressort de ce
gouvernement. Certainement elle n'en est point exclue; mais elle n'en
est pas le ressort.
[M41] Entendez ceci dans le sens de la note précédente.