CHAPITRE IV

Des lois dans leur rapport avec la nature du gouvernement monarchique.

Les pouvoirs intermédiaires, subordonnés et dépendants constituent la

nature du gouvernement monarchique[C35], c'est-à-dire de celui où un

seul gouverne par des lois fondamentales. J'ai dit les pouvoirs

intermédiaires, subordonnés et dépendants: en effet, dans la

monarchie, le prince est la source de tout pouvoir politique et civil.

Ces lois fondamentales supposent nécessairement des canaux moyens par

où coule la puissance: car, s'il n'y a dans l'État que la volonté

momentanée et capricieuse d'un seul, rien ne peut être fixe, et par

conséquent aucune loi fondamentale.

Le pouvoir intermédiaire subordonné le plus naturel est celui de la

noblesse. Elle entre, en quelque façon, dans l'essence de la

monarchie, dont la maxime fondamentale est: «Point de monarque, point

de noblesse; point de noblesse, point de monarque[C36].» Mais on a un

despote.

Il y a des gens qui avaient imaginé, dans quelques États en Europe,

d'abolir toutes les justices des seigneurs. Ils ne voyaient pas qu'ils

voulaient faire ce que le parlement d'Angleterre a fait. Abolissez

dans une monarchie les prérogatives des seigneurs, du clergé, de la

noblesse et des villes, vous aurez bientôt un État populaire, ou bien

un État despotique[C37].

Les tribunaux d'un grand État en Europe frappent sans cesse, depuis

plusieurs siècles, sur la juridiction patrimoniale des seigneurs et

sur l'ecclésiastique. Nous ne voulons pas censurer des magistrats si

sages; mais nous laissons à décider jusqu'à quel point la constitution

en peut être changée.

Je ne suis point entêté des privilèges des ecclésiastiques; mais je

voudrais qu'on fixât bien une fois leur juridiction. Il n'est point

question de savoir si on a eu raison de l'établir, mais si elle est

établie, si elle fait une partie des lois du pays, et si elle y est

partout relative; si, entre deux pouvoirs que l'on reconnaît

indépendants, les conditions ne doivent pas être réciproques; et s'il

n'est pas égal à un bon sujet de défendre la justice du prince, ou les

limites qu'elle s'est de tout temps prescrites.

Autant que le pouvoir du clergé est dangereux dans une république,

autant est-il convenable dans une monarchie, surtout dans celles qui

vont au despotisme. Où en seraient l'Espagne et le Portugal depuis la

perte de leurs lois, sans ce pouvoir qui arrête seul la puissance

arbitraire? Barrière toujours bonne lorsqu'il n'y en a point d'autre:

car, comme le despotisme cause à la nature humaine des maux

effroyables, le mal même qui le limite est un bien.

Comme la mer[C38], qui semble vouloir couvrir toute la terre, est

arrêtée par les herbes et les moindres graviers qui se trouvent sur le

rivage; ainsi les monarques, dont le pouvoir paraît sans bornes,

s'arrêtent par les plus petits obstacles, et soumettent leur fierté

naturelle à la plainte et à la prière.

Les Anglais, pour favoriser la liberté, ont ôté toutes les puissances

intermédiaires[C39] qui formaient leur monarchie[M29]. Ils ont bien

raison de conserver leur liberté; s'ils venaient à la perdre, ils

seraient un des peuples les plus esclaves de la terre.

[M29] Au contraire, les Anglais ont rendu plus légal le pouvoir des

seigneurs spirituels et temporels, et ont augmenté celui des

communes. (VOLT.)

M. Law, par une ignorance égale de la constitution républicaine et de

la monarchique, fut un des plus grands promoteurs du despotisme que

l'on eût encore vus en Europe. Outre les changements qu'il fit, si

brusques, si inusités, si inouïs, il voulait ôter les rangs

intermédiaires, et anéantir les corps politiques: il dissolvait[M30]

la monarchie par ses chimériques remboursements, et semblait vouloir

racheter la constitution même.

[M30] Ferdinand, roi d'Aragon, se fit grand maître des ordres; et

cela seul altéra la constitution.

Il ne suffit pas qu'il y ait dans une monarchie des rangs

intermédiaires; il faut encore un dépôt de lois[C40]. Ce dépôt ne peut

être que dans les corps politiques, qui annoncent les lois

lorsqu'elles sont faites, et les rappellent lorsqu'on les oublie.

L'ignorance naturelle à la noblesse, son inattention, son mépris pour

le gouvernement civil, exigent qu'il y ait un corps qui fasse sans

cesse sortir les lois de la poussière où elles seraient ensevelies. Le

conseil du prince n'est pas un dépôt convenable. Il est, par sa

nature, le dépôt de la volonté momentanée du prince qui exécute, et

non pas le dépôt des lois fondamentales. De plus, le conseil du

monarque change sans cesse; il n'est point permanent; il ne saurait

être nombreux; il n'a point à un assez haut degré la confiance du

peuple: il n'est donc pas en état de l'éclairer dans les temps

difficiles, ni de le ramener à l'obéissance.

Dans les États despotiques, où il n'y a point de lois fondamentales,

il n'y a pas non plus de dépôt de lois. De là vient que, dans ces

pays, la religion a ordinairement tant de force: c'est qu'elle forme

une espèce de dépôt et de permanence; et, si ce n'est pas la religion,

ce sont les coutumes qu'on y vénère, au lieu des lois.

Esprit des lois livres I à V, précédés d'une introduction de l'éditeur · 第 32 / 211 题