CHAPITRE V

Des lois relatives à la nature de l'État despotique[C41].

Il résulte de la nature du pouvoir despotique que l'homme seul qui

l'exerce le fasse de même exercer par un seul. Un homme à qui ses cinq

sens disent sans cesse qu'il est tout, et que les autres ne sont rien,

est naturellement paresseux, ignorant, voluptueux. Il abandonne donc

les affaires. Mais, s'il les confiait à plusieurs, il y aurait des

disputes entre eux, on ferait des brigues pour être le premier

esclave, le prince serait obligé de rentrer dans l'administration. Il

est donc plus simple qu'il l'abandonne à un vizir[M31], qui aura

d'abord la même puissance que lui. L'établissement d'un vizir est,

dans cet État, une loi fondamentale.

[M31] Les rois d'Orient ont toujours des vizirs, dit M. Chardin.

On dit qu'un pape, à son élection, pénétré de son incapacité, fit

d'abord des difficultés infinies. Il accepta enfin, et livra à son

neveu toutes les affaires. Il était dans l'admiration, et disait: «Je

n'aurais jamais cru que cela eût été si aisé.» Il en est de même des

princes d'Orient. Lorsque, de cette prison où des eunuques leur ont

affaibli le coeur et l'esprit, et souvent leur ont laissé ignorer leur

état même, on les tire pour les placer sur le trône, ils sont d'abord

étonnés; mais, quand ils ont fait un vizir, et que, dans leur sérail,

ils se sont livrés aux passions les plus brutales; lorsqu'au milieu

d'une cour abattue ils ont suivi leurs caprices les plus stupides, ils

n'auraient jamais cru que cela eût été si aisé.

Plus l'empire est étendu, plus le sérail s'agrandit; et plus, par

conséquent, le prince est enivré de plaisirs. Ainsi, dans ces États,

plus le prince a de peuples à gouverner, moins il pense au

gouvernement; plus les affaires y sont grandes, et moins on y délibère

sur les affaires.

Esprit des lois livres I à V, précédés d'une introduction de l'éditeur · 第 33 / 211 题