Des lois relatives à la nature de l'aristocratie.
Dans l'aristocratie, la souveraine puissance est entre les mains d'un
certain nombre de personnes. Ce sont elles qui font les lois et qui
les font exécuter; et le reste du peuple n'est tout au plus à leur
égard que comme dans une monarchie les sujets sont à l'égard du
monarque.
On n'y doit point donner le suffrage par sort; on n'en aurait que les
inconvénients. En effet, dans un gouvernement qui a déjà établi les
distinctions les plus affligeantes, quand on serait choisi par le sort
on n'en serait pas moins odieux: c'est le noble qu'on envie, et non
pas le magistrat.
Lorsque les nobles sont en grand nombre, il faut un sénat qui règle
les affaires que le corps des nobles ne saurait décider, et qui
prépare celles dont il décide. Dans ce cas, on peut dire que
l'aristocratie est en quelque sorte dans le sénat, la démocratie dans
le corps des nobles, et que le peuple n'est rien.
Ce sera une chose très heureuse dans l'aristocratie[C32], si, par
quelque voie indirecte, on fait sortir le peuple de son
anéantissement: ainsi, à Gênes, la banque de Saint-George, qui est
administrée en grande partie par les principaux du peuple, donne à
celui-ci une certaine influence dans le gouvernement, qui en fait
toute la prospérité[M23].
[M23] Voy. M. Addison, _Voyages d'Italie_, p. 16.
Les sénateurs ne doivent point avoir le droit de remplacer ceux qui
manquent dans le sénat: rien ne serait plus capable de perpétuer les
abus. A Rome, qui fut dans les premiers temps une espèce
d'aristocratie, le sénat ne se suppléait pas lui-même: les sénateurs
nouveaux étaient nommés[M24] par les censeurs.
[M24] Ils le furent d'abord par les consuls.
Une autorité exorbitante donnée tout à coup à un citoyen dans une
république forme une monarchie, ou plus qu'une monarchie. Dans
celle-ci les lois ont pourvu à la constitution, ou s'y sont
accommodées: le principe du gouvernement arrête le monarque; mais,
dans une république où un citoyen se fait donner[M25] un pouvoir
exorbitant, l'abus de ce pouvoir est plus grand, parce que les lois,
qui ne l'ont point prévu, n'ont rien fait pour l'arrêter.
[M25] C'est ce qui renversa la république romaine. Voyez les
_Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de
leur décadence_.
L'exception à cette règle est lorsque la constitution de l'État est
telle qu'il a besoin d'une magistrature qui ait un pouvoir exorbitant.
Telle était Rome avec ses dictateurs[C33]; telle est Venise avec ses
inquisiteurs d'État: ce sont des magistratures terribles qui ramènent
violemment l'État à la liberté. Mais d'où vient que ces magistratures
se trouvent si différentes dans ces deux républiques? C'est que Rome
défendait les restes de son aristocratie contre le peuple; au lieu que
Venise se sert de ses inquisiteurs d'État pour maintenir son
aristocratie contre les nobles. De là il suivait qu'à Rome la
dictature ne devait durer que peu de temps, parce que le peuple agit
par sa fougue, et non pas par ses desseins. Il fallait que cette
magistrature s'exerçât avec éclat, parce qu'il s'agissait d'intimider
le peuple, et non pas de le punir; que le dictateur ne fût créé que
pour une seule affaire, et n'eût une autorité sans bornes qu'à raison
de cette affaire, parce qu'il était toujours créé pour un cas imprévu.
A Venise, au contraire, il faut une magistrature permanente: c'est là
que les desseins peuvent être commencés, suivis, suspendus, repris;
que l'ambition d'un seul devient celle d'une famille, et l'ambition
d'une famille celles de plusieurs. On a besoin d'une magistrature
cachée, parce que les crimes qu'elle punit, toujours profonds, se
forment dans le secret et dans le silence. Cette magistrature doit
avoir une inquisition générale, parce qu'elle n'a pas à arrêter les
maux que l'on connaît, mais à prévenir même ceux qu'on ne connaît pas.
Enfin cette dernière est établie pour venger les crimes qu'elle
soupçonne; et la première employait plus les menaces que les punitions
pour les crimes, même avoués par leurs auteurs.
Dans toute magistrature il faut compenser la grandeur de la puissance
par la brièveté de sa durée. Un an est le temps que la plupart des
législateurs ont fixé: un temps plus long serait dangereux, un plus
court serait contre la nature de la chose. Qui est-ce qui voudrait
gouverner ainsi ses affaires domestiques? A Raguse[M26], le chef de la
république change tous les mois; les autres officiers, toutes les
semaines; le gouverneur du château, tous les jours. Ceci ne peut avoir
lieu que dans une petite république[M27] environnée de puissances
formidables qui corrompent aisément de petits magistrats.
[M26] _Voyages de Tournefort_.
[M27] A Lucques, les magistrats ne sont établis que pour deux mois.
La meilleure aristocratie est celle où la partie du peuple qui n'a
point de part à la puissance est si petite et si pauvre que la partie
dominante n'a aucun intérêt à l'opprimer. Ainsi, quand Antipater[M28]
établit à Athènes que ceux qui n'auraient pas deux mille drachmes
seraient exclus du droit de suffrage, il forma la meilleure
aristocratie qui fût possible; parce que ce cens était si petit, qu'il
n'excluait que peu de gens, et personne qui eût quelque considération
dans la cité.
[M28] DIODORE, liv. XVIII, p. 691, édition de Rhodoman.
Les familles aristocratiques doivent donc être peuple autant qu'il est
possible. Plus une aristocratie approchera de la démocratie, plus elle
sera parfaite[C34], et elle le deviendra moins à mesure qu'elle
approchera de la monarchie.
La plus imparfaite de toutes est celles où la partie du peuple qui
obéit est dans l'esclavage civil de celle qui commande, comme
l'aristocratie de Pologne, où les paysans sont esclaves de la
noblesse.