CHAPITRE III

Des lois relatives à la nature de l'aristocratie.

Dans l'aristocratie, la souveraine puissance est entre les mains d'un

certain nombre de personnes. Ce sont elles qui font les lois et qui

les font exécuter; et le reste du peuple n'est tout au plus à leur

égard que comme dans une monarchie les sujets sont à l'égard du

monarque.

On n'y doit point donner le suffrage par sort; on n'en aurait que les

inconvénients. En effet, dans un gouvernement qui a déjà établi les

distinctions les plus affligeantes, quand on serait choisi par le sort

on n'en serait pas moins odieux: c'est le noble qu'on envie, et non

pas le magistrat.

Lorsque les nobles sont en grand nombre, il faut un sénat qui règle

les affaires que le corps des nobles ne saurait décider, et qui

prépare celles dont il décide. Dans ce cas, on peut dire que

l'aristocratie est en quelque sorte dans le sénat, la démocratie dans

le corps des nobles, et que le peuple n'est rien.

Ce sera une chose très heureuse dans l'aristocratie[C32], si, par

quelque voie indirecte, on fait sortir le peuple de son

anéantissement: ainsi, à Gênes, la banque de Saint-George, qui est

administrée en grande partie par les principaux du peuple, donne à

celui-ci une certaine influence dans le gouvernement, qui en fait

toute la prospérité[M23].

[M23] Voy. M. Addison, _Voyages d'Italie_, p. 16.

Les sénateurs ne doivent point avoir le droit de remplacer ceux qui

manquent dans le sénat: rien ne serait plus capable de perpétuer les

abus. A Rome, qui fut dans les premiers temps une espèce

d'aristocratie, le sénat ne se suppléait pas lui-même: les sénateurs

nouveaux étaient nommés[M24] par les censeurs.

[M24] Ils le furent d'abord par les consuls.

Une autorité exorbitante donnée tout à coup à un citoyen dans une

république forme une monarchie, ou plus qu'une monarchie. Dans

celle-ci les lois ont pourvu à la constitution, ou s'y sont

accommodées: le principe du gouvernement arrête le monarque; mais,

dans une république où un citoyen se fait donner[M25] un pouvoir

exorbitant, l'abus de ce pouvoir est plus grand, parce que les lois,

qui ne l'ont point prévu, n'ont rien fait pour l'arrêter.

[M25] C'est ce qui renversa la république romaine. Voyez les

_Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de

leur décadence_.

L'exception à cette règle est lorsque la constitution de l'État est

telle qu'il a besoin d'une magistrature qui ait un pouvoir exorbitant.

Telle était Rome avec ses dictateurs[C33]; telle est Venise avec ses

inquisiteurs d'État: ce sont des magistratures terribles qui ramènent

violemment l'État à la liberté. Mais d'où vient que ces magistratures

se trouvent si différentes dans ces deux républiques? C'est que Rome

défendait les restes de son aristocratie contre le peuple; au lieu que

Venise se sert de ses inquisiteurs d'État pour maintenir son

aristocratie contre les nobles. De là il suivait qu'à Rome la

dictature ne devait durer que peu de temps, parce que le peuple agit

par sa fougue, et non pas par ses desseins. Il fallait que cette

magistrature s'exerçât avec éclat, parce qu'il s'agissait d'intimider

le peuple, et non pas de le punir; que le dictateur ne fût créé que

pour une seule affaire, et n'eût une autorité sans bornes qu'à raison

de cette affaire, parce qu'il était toujours créé pour un cas imprévu.

A Venise, au contraire, il faut une magistrature permanente: c'est là

que les desseins peuvent être commencés, suivis, suspendus, repris;

que l'ambition d'un seul devient celle d'une famille, et l'ambition

d'une famille celles de plusieurs. On a besoin d'une magistrature

cachée, parce que les crimes qu'elle punit, toujours profonds, se

forment dans le secret et dans le silence. Cette magistrature doit

avoir une inquisition générale, parce qu'elle n'a pas à arrêter les

maux que l'on connaît, mais à prévenir même ceux qu'on ne connaît pas.

Enfin cette dernière est établie pour venger les crimes qu'elle

soupçonne; et la première employait plus les menaces que les punitions

pour les crimes, même avoués par leurs auteurs.

Dans toute magistrature il faut compenser la grandeur de la puissance

par la brièveté de sa durée. Un an est le temps que la plupart des

législateurs ont fixé: un temps plus long serait dangereux, un plus

court serait contre la nature de la chose. Qui est-ce qui voudrait

gouverner ainsi ses affaires domestiques? A Raguse[M26], le chef de la

république change tous les mois; les autres officiers, toutes les

semaines; le gouverneur du château, tous les jours. Ceci ne peut avoir

lieu que dans une petite république[M27] environnée de puissances

formidables qui corrompent aisément de petits magistrats.

[M26] _Voyages de Tournefort_.

[M27] A Lucques, les magistrats ne sont établis que pour deux mois.

La meilleure aristocratie est celle où la partie du peuple qui n'a

point de part à la puissance est si petite et si pauvre que la partie

dominante n'a aucun intérêt à l'opprimer. Ainsi, quand Antipater[M28]

établit à Athènes que ceux qui n'auraient pas deux mille drachmes

seraient exclus du droit de suffrage, il forma la meilleure

aristocratie qui fût possible; parce que ce cens était si petit, qu'il

n'excluait que peu de gens, et personne qui eût quelque considération

dans la cité.

[M28] DIODORE, liv. XVIII, p. 691, édition de Rhodoman.

Les familles aristocratiques doivent donc être peuple autant qu'il est

possible. Plus une aristocratie approchera de la démocratie, plus elle

sera parfaite[C34], et elle le deviendra moins à mesure qu'elle

approchera de la monarchie.

La plus imparfaite de toutes est celles où la partie du peuple qui

obéit est dans l'esclavage civil de celle qui commande, comme

l'aristocratie de Pologne, où les paysans sont esclaves de la

noblesse.

Esprit des lois livres I à V, précédés d'une introduction de l'éditeur · 第 31 / 211 题