Des lois de la nature.
Avant toutes ces lois sont celles de la nature[C14], ainsi nommées
parce qu'elles dérivent uniquement de la constitution de notre être.
Pour les connaître bien, il faut considérer un homme avant
l'établissement des sociétés. Les lois de la nature seront celles
qu'il recevrait dans un état pareil.
Cette loi qui, en imprimant dans nous-mêmes l'idée d'un Créateur, nous
porte vers lui, est la première des lois naturelles par son
importance, et non pas dans l'ordre de ses lois. L'homme, dans l'état
de nature, aurait plutôt la faculté de connaître qu'il n'aurait des
connaissances. Il est clair que ses premières idées ne seraient point
des idées spéculatives: il songerait à la conservation de son être
avant de chercher l'origine de son être. Un homme pareil ne sentirait
d'abord que sa faiblesse, sa timidité serait extrême, et si l'on avait
là-dessus besoin de l'expérience, l'on a trouvé dans les forêts des
hommes sauvages[M5]; tout les fait trembler, tout les fait fuir.
[M5] Témoin le sauvage qui fut trouvé dans les forêts de _Hanover_,
et que l'on vit en Angleterre sous le règne de George Ier.
Dans cet état, chacun se sent inférieur, à peine chacun se sent-il
égal. On ne chercherait donc point à s'attaquer, et la paix serait la
première loi naturelle.
Le désir que Hobbes[C15] donne d'abord aux hommes de se subjuguer les
uns les autres n'est pas raisonnable. L'idée de l'empire et de la
domination est si composée, et dépend de tant d'autres idées, que ce
ne serait pas celle qu'il aurait d'abord.
Hobbes[M6] demande pourquoi[C16], si les hommes ne sont pas
naturellement en état de guerre, ils vont toujours armés, et pourquoi
ils ont des clefs pour fermer leurs maisons. Mais on ne sent pas que
l'on attribue aux hommes, avant l'établissement des sociétés, ce qui
ne peut leur arriver qu'après cet établissement, qui leur fait trouver
des motifs pour s'attaquer et pour se défendre.
[M6] _In præfat. lib. de Cive_.
Au sentiment de sa faiblesse l'homme joindrait le sentiment de ses
besoins; ainsi une autre loi naturelle serait celle qui lui
inspirerait de chercher à se nourrir.
J'ai dit que la crainte porterait les hommes à se fuir, mais les
marques d'une crainte réciproque les engageraient bientôt à
s'approcher; d'ailleurs ils y seraient portés par le plaisir qu'un
animal sent à l'approche d'un animal de son espèce. De plus, ce charme
que les deux sexes s'inspirent par leur différence augmenterait ce
plaisir, et la prière naturelle qu'ils se font toujours l'un à l'autre
serait une troisième loi.
Outre le sentiment que les hommes ont d'abord, ils parviennent encore
à avoir des connaissances: ainsi ils ont un second lien que les autres
animaux n'ont pas. Ils ont donc un nouveau motif de s'unir, et le
désir de vivre en société est une quatrième loi naturelle.