Des lois, dans le rapport qu'elles ont avec les divers êtres.
Les lois, dans la signification la plus étendue, sont les rapports
nécessaires qui dérivent de la nature des choses[C5], et dans ce sens,
tous les êtres ont leurs lois: la Divinité[M4] a ses lois, le monde
matériel a ses lois, les intelligences supérieures à l'homme ont leurs
lois, les bêtes ont leurs lois, l'homme a ses lois.
[M4] «La loi, dit Plutarque, est la reine de tous mortels et
immortels.» Au traité _Qu'il est requis qu'un prince soit savant_.
Ceux qui ont dit qu'_une fatalité aveugle a produit tous les effets
que nous voyons dans le monde_ ont dit une grande absurdité; car
quelle plus grande absurdité qu'une fatalité aveugle qui aurait
produit des êtres intelligents[C6]?
Il y a donc une raison primitive; et les lois sont les rapports qui se
trouvent entre elle et les différents êtres, et les rapports de ces
divers êtres entre eux.
Dieu a du rapport avec l'univers comme créateur et comme conservateur;
les lois selon lesquelles il a créé sont celles selon lesquelles il
conserve: il agit selon ces règles, parce qu'il les connaît; il les
connaît parce qu'il les a faites; il les a faites parce qu'elles ont
du rapport avec sa sagesse et sa puissance[C7].
Comme nous voyons que le monde, formé par le mouvement de la matière
et privé d'intelligence, subsiste toujours, il faut que ses mouvements
aient des lois invariables; et si l'on pouvait imaginer un autre monde
que celui-ci, il aurait des règles constantes, ou il serait détruit.
Ainsi la création, qui paraît être un acte arbitraire, suppose des
règles aussi invariables que la fatalité des athées. Il serait absurde
de dire que le Créateur, sans ces règles, pourrait gouverner le monde,
puisque le monde ne subsisterait pas sans elles[C8].
Ces règles sont un rapport constamment établi. Entre un corps mû et un
autre corps mû, c'est suivant les rapports de la masse et de la
vitesse que tous les mouvements sont reçus, augmentés, diminués,
perdus: chaque diversité est _uniformité_, chaque changement est
_constance_[C9].
Les êtres particuliers, intelligents, peuvent avoir des lois qu'ils
ont faites; mais ils en ont aussi qu'ils n'ont pas faites. Avant qu'il
y eût des êtres intelligents, ils étaient possibles: ils avaient donc
des rapports possibles, et par conséquent des lois possibles. Avant
qu'ils y eût des lois faites, il y avait des rapports de justice
possibles. Dire qu'il n'y a rien de juste ni d'injuste que ce
qu'ordonnent ou défendent les lois positives, c'est dire qu'avant
qu'on eût tracé de cercle, tous les rayons n'étaient pas égaux[C10].
Il faut donc avouer des rapports d'équité antérieurs à la loi positive
qui les établit: comme, par exemple, que supposé qu'il y eût des
sociétés d'hommes, il serait juste de se conformer à leurs lois; que
s'il y avait des êtres intelligents qui eussent reçu quelque bienfait
d'un autre être, ils devraient en avoir de la reconnaissance; que si
un être intelligent avait créé un être intelligent, le créé devrait
rester dans la dépendance qu'il a eue dès son origine; qu'un être
intelligent qui a fait du mal à un être intelligent mérite de recevoir
le même mal; et ainsi du reste.
Mais il s'en faut bien que le monde intelligent soit aussi bien
gouverné que le monde physique. Car quoique celui-là ait aussi des
lois qui, par leur nature, sont invariables, il ne les suit pas
constamment comme le monde physique suit les siennes. La raison en est
que les êtres particuliers intelligents sont bornés par leur
nature[C11], et par conséquent sujets à l'erreur; et d'un autre côté,
il est de leur nature qu'ils agissent par eux-mêmes. Ils ne suivent
donc pas constamment leurs lois primitives; et celles mêmes qu'ils se
donnent, ils ne les suivent pas toujours.
On ne sait si les bêtes sont gouvernées par les lois générales du
mouvement, ou par une motion particulière[C12]. Quoi qu'il en soit,
elles n'ont point avec Dieu de rapports plus intimes que le reste du
monde matériel, et le sentiment ne leur sert que dans le rapport
qu'elles ont entre elles, ou avec d'autres êtres particuliers ou avec
elles-mêmes.
Par l'attrait du plaisir, elles conservent leur être particulier, et
par le même attrait elles conservent leur espèce. Elles ont des lois
naturelles[C13], parce qu'elles sont unies par le sentiment; elles
n'ont point de lois positives, parce qu'elles ne sont point unies par
la connaissance. Elles ne suivent pourtant pas invariablement leurs
lois naturelles: les plantes, en qui nous ne remarquons ni
connaissance ni sentiment, les suivent mieux.
Les bêtes n'ont point les suprêmes avantages que nous avons, elles en
ont que nous n'avons pas. Elles n'ont point nos espérances, mais elles
n'ont pas nos craintes; elles subissent comme nous la mort, mais c'est
sans la connaître: la plupart même se conservent mieux que nous, et ne
font pas un aussi mauvais usage de leurs passions.
L'homme, comme être physique, est, ainsi que les autres corps,
gouverné par des lois invariables; comme être intelligent, il viole
sans cesse les lois que Dieu a établies, et change celles qu'il
établit lui-même. Il faut qu'il se conduise, et cependant il est un
être borné; il est sujet à l'ignorance et à l'erreur, comme toutes les
intelligences finies; les faibles connaissances qu'il a, il les perd
encore. Comme créature sensible, il devient sujet à mille passions. Un
tel être pouvait à tous les instants oublier son Créateur: Dieu l'a
rappelé à lui par les lois de la religion; un tel être pouvait à tous
les instants s'oublier lui-même: les philosophes l'ont averti par les
lois de la morale; fait pour vivre dans la société, il y pouvait
oublier les autres: les législateurs l'ont rendu à ses devoirs par les
lois politiques et civiles.