XI

Les lutteurs.

=Les costumes.--Les Pardons.--La lutte.--Postic.=

Les Pardons de Bretagne sont, avant tout, des fêtes religieuses, mais aussi

des fêtes de village, des _assemblées_, comme on dit en Poitou, où les

divertissements et les jeux succèdent aux cérémonies de l'Église. Si le

pardon dure deux jours, la première journée appartient exclusivement à la

religion: la grand'messe d'abord; l'église de la paroisse a d'avance été

décorée avec soin, parée de fleurs et de feuillages; ni chaises ni bancs,

d'ailleurs: hommes et femmes, les femmes dans la nef, les hommes dans le

choeur et les bas côtés, tous sont agenouillés sur le pavé, le chapelet

entre leurs doigts, pieusement recueillis, répondant aux chants du prêtre

d'une seule voix, voix puissante des fidèles assemblés qui porte au ciel la

prière avec tant de force, qu'il semble que Dieu ne lui saurait résister.

Après la messe, la procession en grande pompe: les jeunes filles, en blanc,

semant des fleurs; les garçons les plus robustes tenant levées les vieilles

bannières brodées d'or, d'argent et de soie; les croix, les châsses

étincelantes, les statues peintes des saints, les dais surmontés de plumes,

au milieu de deux files, s'avançant d'un pas lent, que marque le chant des

cantiques; et, derrière le prêtre qui porte le saint Sacrement une foule

d'hommes, le chapeau à la main et silencieux. Le soir, les vêpres, où nul

ne manque non plus qu'à la grand'messe; enfin le salut, la bénédiction,

cette cérémonie essentiellement catholique, à laquelle l'indifférent même

n'assiste pas sans une émotion involontaire, et aussi saisissante dans une

humble église de village que dans les magnifiques cathédrales.

Dans l'intervalle de la procession et des vêpres, de nombreux pèlerins

accomplissent les voeux formés pour implorer une grâce ou pour remercier

Dieu. Les uns remplissent la chapelle du saint en l'honneur de qui a lieu

le pardon, et y passent des heures en prières; d'autres, plus fervents,

font autour de l'église, à une fontaine miraculeuse ou à un tombeau, de

longs voyages, pieds nus ou sur leurs genoux. Cependant ceux qui n'ont

point à s'acquitter d'un voeu se tiennent en dehors de l'église, sur la

place, conversant par groupes, doucement et gravement; nul bruit, aucun

cri, rien qui puisse troubler la sainteté du jour; les cabarets sont vides

et les rendez-vous des jeux, déserts.

Ainsi se passe le premier jour du pardon; le lendemain est tout aux jeux.

Jadis, dans la plupart des paroisses de Bretagne, il n'y avait pas de

pardon sans courses, danses, luttes, jeux singuliers et particuliers au

pays. Bien plus que la langue et le costume, ces vieux usages peu à peu ont

été délaissés. Les courses de chevaux, les danses surtout, protégées par

les femmes, ont persisté; mais les luttes, ces luttes héroïques que

célébraient les poëtes, et dont ils glorifiaient les vainqueurs en des vers

que les jeunes filles chantaient aux veillées, on ne les trouve plus que

dans un petit nombre de paroisses, sur les confins du Finistère et du

Morbihan. Là du moins, l'enthousiasme pour ces rudes joûtes n'a pas

diminué; quelque minime que soit le prix, de nombreux lutteurs sont

toujours prêts à le disputer, et jeunes, fiers, ardents, devant une foule

toujours émue, à briguer l'honneur de vaincre.

Parfois même, ces jeux rustiques prennent un air de grandeur inaccoutumée.

Un riche propriétaire, défricheur de landes, comme les moines des premiers

siècles, savant admirateur des bardes bretons, barde lui-même, poëte en

cette langue celtique qui est demeurée immuable depuis trois mille ans,

veut célébrer un heureux événement survenu dans sa maison, et donne une

fête populaire avec la pompe et l'éclat consacré par la tradition

antique[1].

[Note 1: Il y a quelques années, une fête de ce genre fut donnée

par un savant breton, M. de la Villemarqué, qui, à la science la

plus sûre, unit ce vif sentiment de la poésie qu'on dirait inné

dans la nation armoricaine.]

Longtemps à l'avance la fête est annoncée dans cent paroisses: on

l'apprend, on se le répète le dimanche, au sortir de la messe. On y reverra

tous les jeux anciens, la course à pied, où se déploie l'agilité des jeunes

hommes, les courses de chevaux qui attestent qu'elle n'a rien perdu de ses

robustes et patientes qualités, cette race de petits chevaux nerveux,

infatigables, courageux, que l'on dirait issus, comme les Bretons, de ce

sol de rocs; puis, après les courses des femmes, et les courses en sac qui

font épanouir les visages et éclater les longs rires, les luttes, la

meilleure part de la fête. Le prix de la lutte, cette fois, ce n'est pas un

ruban, un chapeau, un maigre mouton de cinq francs; on parle de présents

magnifiques: trois prix sont réservés aux vainqueurs, une somme d'argent

suffisante pour acheter un champ, un taureau de quatre ans, aux cornes

dorées, et un costume breton complet; ce costume a coûté trois mois de

travail au tailleur, qui a épuisé tout son art à orner les larges

boutonnières, les parements, les gilets et les guêtres, de fins dessins en

soie de toutes couleurs, superbe vêtement dont sera fier le plus riche gars

du pays. Des invitations ont été adressées aux lutteurs les plus renommés,

à ceux de Rosporden, de Banalec, de Pont-Aven, de Fouesnant, de Kerneven;

on n'a pas oublié ceux de Scaër et de Guiscriff, connus par l'ardente

rivalité qui rend si longs leurs combats: Scaër est du Finistère, Guiscriff

du Morbihan; on verra où, des deux pays, naissent les plus forts hommes.

Enfin, à la fête doit venir Mathurin[1], le fameux sonneur de biniou, celui

qui alla à Paris, jouer des airs bretons dans un drame breton, _la Closerie

des genêts_, et que le roi voulut entendre dans son palais des Tuileries.

Vieux à cette heure, aveugle, on ne le voit plus que rarement aux pardons;

mais, répondant cette fois à l'appel du poëte, il jouera quelques-uns de

ces airs mélancoliques et sauvages, dont les notes aiguës s'entendent par

delà les longues landes, airs des anciens temps, que le Breton, absent de

la patrie, répète au dedans de lui-même, assis au bord de la route, le

front dans la main.

[Note 1: Mathurin est mort au mois de septembre 1859.]

Entre les jolies petites villes des côtes de Bretagne, Pont-Aven est une de

celles qui charment le plus d'abord et inspirent le désir de s'y arrêter.

Un ravin tout encombré d'énormes roches, d'arbres confusément poussés,

aulnes, peupliers, saules, et, parmi ces arbres et ces rochers, une petite

rivière rapide, tournant autour des rochers, glissant entre leurs défilés,

bouillonnant en petites cascades, noire ou claire, selon qu'elle reflète

l'ombre des arbres ou la lumière du ciel: voilà le fond du tableau. Sur les

deux versants s'étagent les maisons de la ville, et presque autant de

moulins que de maisons s'éparpillent sur les bords, assis sur les roches ou

à demi cachés dans les arbres[1]. Tout est riant et frais en cette jolie

vallée: au tic-tac régulier des grandes roues se mêle le murmure de l'eau,

le frôlement des herbes et des feuilles; la voix sourde de la nature, qui

ne se tait jamais, adoucit le bruit dur et triste du travail de l'homme.

[Note 1: Le proverbe dit: Pont-Aven, quatorze maisons, quatorze

moulins.]

Un peu plus bas, la rivière s'élargit, et, libre en son cours, plus

profonde, salée déjà et verdâtre, va se perdre dans la grande mer.

C'est dans une prairie, non loin de ce joli bourg qui attire les peintres,

qu'avait été assigné le rendez-vous des luttes. Au lieu le plus élevé, sur

une estrade, étaient assis deux vieillards, célèbres autrefois par leurs

victoires, et qui, aujourd'hui, à l'âge de plus de quatre-vingts ans, la

tête couverte de longs cheveux blancs, avaient été nommés juges du combat.

Derrière eux, de grands bois fermaient la prairie comme un rideau vert, et

en face s'étendait la mer, la mer qu'on n'entendait pas, mais que l'on

voyait bleue, immense, se confondant à l'horizon avec le firmament, et tout

étincelante aux rayons du soleil. Tel était le lieu du combat: sous un ciel

éclatant, au bord des forêts, vis-à-vis de cette mer que les hommes, comme

si elle allait répondre à leurs questions, ne se lassent pas de contempler.

Le poétique génie du barde breton semblait avoir choisi ce beau site, en

souvenir de Virgile et d'Homère.

La prairie est couverte d'hommes et de femmes arrivés des points les plus

opposés, et qui portent comme écrit le nom de leur village sur leurs

costumes variés. On reconnaît la coiffe des femmes de Pleyben qui enveloppe

leur figure comme un béguin de religieuse; la coiffure de Landerneau qui

s'allonge par derrière, rappelant la cornette du moyen âge; le grand et

haut bonnet des artisanes de Rosporden, dont les dentelles flottent au

vent; celui des femmes de Saint-Thégonec, qui en relèvent sur le sommet de

la tête les barbes gonflées comme des voiles de navire; puis, le plus joli

des costumes bretons, celui des filles de Pont-Aven, dont une coquetterie

et une propreté recherchée font valoir le beau teint et la taille élégante:

nulle ne les égale pour le luxe et l'éclatante blancheur de leurs

coiffures, de leurs manches et de leurs larges collerettes. La coiffe,

appliquée sur le front et descendant le long des tempes, laisse voir leurs

cheveux soigneusement lissés, puis, s'écartant sur les côtés, comme des

ailes, encadre l'ovale régulier de leurs frais visages. Du coude au

poignet, les bras sont enveloppés, mais non cachés par de larges manches de

mousseline bouffante, et une collerette à petits plis menus dessine autour

du cou et des épaules une courbe gracieuse.

Un peu plus loin, voici la singulière coiffure bigarrée de Pont-l'Abbé:

grandes et fortes, la peau teinte de la couleur orangée propre aux races

asiatiques, on dirait que les femmes de Pont-l'Abbé sont une tribu

étrangère venue, à travers l'Océan, sur les côtes de l'Armorique. Leur

costume ne ressemble à aucun des costumes de Bretagne: la coiffure,

composée de bandes de drap d'or, d'étoffes rouges brodées en soie, de

mousseline bleue, est posée un peu en avant, ainsi qu'un léger bonnet grec,

sur le sommet de la tête; les cheveux par derrière sont à découvert. Ces

bonnets bleus, rouges, dorés, brillent çà et là parmi les coiffes blanches

comme des fleurs aux couleurs vives et scintillantes; ils ont donné leur

nom aux femmes de Pont-l'Abbé: on dit les _bigoudens_ de Pont-l'Abbé. Le

reste du costume a autant d'éclat: la jupe, le corsage, les manches sont

ornés de larges galons verts, rouges, dorés, de broderies, de torsades,

d'oeillères en soie de toutes couleurs, et ces couleurs si diverses,

hardiment rapprochées, se fondent dans un ensemble brillant et harmonieux.

Les peuples simples ont souvent le secret de cette alliance heureuse de

couleurs opposées où échoue la science des nations les plus raffinées.

Le costume des hommes n'est pas moins varié; on voit, l'un à côté de

l'autre, les hommes de Saint-Herbot et de Châteauneuf-du-Faou, dont le long

habit brun doublé de vert, orné de passementeries, de boutons et de

broderies de soie rouge, descend jusqu'aux genoux, comme l'ample habit du

temps de Louis XIV; les habitants des montagnes d'Arrée avec leurs vestes

blanches; ceux du Faouet, dont le chapeau de paille, à larges bords, est

recouvert d'une sorte de résille qui retombe du sommet comme les fils d'or

ces casquettes de jockeys; les élégants de Fouesnant, qui mettent l'un sur

l'autre deux larges pantalons de couleur différente, débordant sur le

coude-pied; les hommes de Gourin, aux culottes demi-collantes, et ceux de

Quimperlé, qui portent encore l'antique _bragou-bras_, la braie celtique à

mille plis, bouffant des deux côtés, descendant tout à fait au bas des

reins, et laissant passer la chemise entre le gros bouton qui le retient,

et la ceinture serrée avec une large boucle de cuivre; et les gens de

Scaër, enfin, que l'on distingue tout de suite au saint sacrement brodé en

soie qu'ils portent au milieu du dos, comme s'ils s'étaient déclarés serfs

de Dieu.

Un roulement de tambour annonce l'ouverture des luttes; un vaste cercle se

forme à l'instant, chacun prend place: les hommes s'étendent sur l'herbe, à

plat ventre, c'est le premier rang; d'autres, les retardataires,

s'agenouillent ou s'asseoient sur leurs talons, en seconde ligne; quant aux

femmes, elles se tiennent derrière, debout, en rangs pressés.

Toutes ne se plaindront pas, d'ailleurs, de la place qui leur est assignée:

plus d'une, reconnue dans la foule par un jeune garçon qu'elle aussi, avant

lui-même, a aperçu, le verra de loin quitter son rang, se glisser derrière

le cercle attentif, et, le sentant, sans le voir, tout près d'elle,

tournera à demi la tête pour entendre de douces paroles et laissera pendre

sa main dans la main de son amoureux, promesse muette et gage de prochaines

fiançailles.

Les luttes débutent par les plus jeunes: des adolescents, des enfants

presque, de douze à quatorze ans, se dépouillent de leur veste, se prennent

à bras le corps, et cherchent à se jeter par terre. La lutte n'est pas

longue, l'un a vite renversé l'autre; mais, à peine le vaincu s'est-il

relevé, qu'il se précipite sur son adversaire, et le combat recommence.

Trois, quatre, dix défaites successives ne le découragent pas; il a déjà

cette obstination des hommes de sa race. Tous les deux se serrent, se

pressent, les bras raidis, les yeux en feu, le visage rouge de sang, et

plus la lutte se renouvelle, plus elle devient longue et tenace. Tel qui a

été renversé, la première fois, presque immédiatement, résiste ensuite un

quart d'heure aux efforts redoublés de son vainqueur. Cependant, malgré

leur acharnement, pas un mouvement de colère, pas un geste défendu, pas une

infraction aux règles de la lutte: on ne doit se prendre que par le buste;

aucun, pour gagner un avantage, ne frapperait au visage son adversaire, ou

ne le saisirait par les cheveux. Ces enfants ont la conscience de ce qu'ils

se doivent à eux-mêmes: ils veulent se montrer dignes de devenir un jour de

vrais lutteurs. Enfin, et en s'y prenant à plusieurs fois, on les sépare.

C'est le tour des hommes.

Un homme sort des rangs, et, le chapeau à la main, fait le tour du cercle.

Si personne ne se présente pour le lui disputer, le prix lui appartient.

Mais un autre aussi entre dans l'arène: à ce moment une femme, quittant

précipitamment sa place, court après lui, et le retient par le bras, c'est

sa mère; il est trop jeune encore, elle ne veut pas qu'il lutte, il recevra

peut-être un mauvais coup. Le jeune homme résiste; impatient de montrer sa

force, il écarte doucement sa mère, et elle le suit malgré lui, et on la

voit lui parler avec cette vivacité d'amour qu'ont seules les mères; elle

lui prend les mains de peur qu'il ne s'échappe d'elle. L'assemblée assiste

impatiente et divisée à ce combat de tendresse et de fière ardeur: les

jeunes gens et les jeunes filles sont pour le fils, les plus âgés pour la

mère,--jusqu'à ce que l'un des vieillards, jugeant en faveur de la plus

faible, décide qu'une fois encore le fils cédera à la douce contrainte des

pleurs maternels.

Un autre, d'ailleurs, s'est présenté; celui-ci est un lutteur célèbre, cent

bouches le nomment à la fois; il fait deux pas en avant avec lenteur et

gravité, et étendant le bras: _Reste debout!_ dit-il. A ces mots, Yves

Hervé, du bourg de Banalec, s'arrête: il a reconnu Postic, de Scaër; le

prix sera vivement disputé. Aussitôt il quitte sa veste et son gilet, ne

gardant que son bragou-bras et sa chemise de grosse toile, exactement

serrée au corps, afin que son adversaire ait moins de prise. Ses parrains

s'approchent et, rassemblant ses longs cheveux, les nouent par derrière

avec un long ruban; Les pieds nus, il se tient immobile, allègre et agile

pour le combat. Postic aussi s'est dépouillé de ses vêtements, mais ses

parrains ne se sont pas présentés pour lui attacher les cheveux; il les

laisse flotter librement sur son cou; le haut de la tête nue, le visage

maigre et sillonné des rides que creusent de bonne heure les travaux des

champs, il ressemble presque à un vieillard, mais sa taille haute et

droite, ses bras robustes croisés sur sa poitrine, et le regard assuré de

ses yeux enfoncés sous ses sourcils, décèlent l'homme dans la force de

l'âge.

Le signal est donné: les deux adversaires font le signe de la croix, et

s'approchent lentement l'un de l'autre, les yeux dans les yeux, les bras

tendus, cherchant comment ils se vont saisir. Puis, d'un même mouvement,

ils se joignent et enlacent leurs bras; en un moment ils sont serrés l'un

contre l'autre d'une force égale; de leurs mains crispées, ils tâchent, à

travers la chemise, de saisir la peau; tous deux, maîtres d'eux-mêmes,

combinent à la fois leur propre effort et celui de l'adversaire; on voit

les muscles saillir à leur cou et sur leurs épaules. Hervé sait quelle est

la force et l'habileté de Postic, mais c'est pour lui un honneur de le

combattre, il ambitionne la gloire de le vaincre, et, deux fois déjà, il a

évité le choc par lequel Postic le devait renverser. Quant à Postic, la

lutte lui est si familière, qu'il semble modérer sa force plutôt que la

développer tout entière; à un moment même où il veille moins sur lui, un de

ses pieds cède, il glisse et tombe. Un grand cri part de l'assemblée, les

juges se lèvent de leur siège: mais, dans le temps même où il perdait pied,

Postic a vu le danger, et, d'un mouvement agile et preste, s'est tourné de

manière à tomber sur le côté. Il reste là, quelques secondes, immobile,

pour qu'il soit bien prouvé qu'il n'est pas vaincu. En effet, le vaincu,

c'est la loi des luttes, doit être renversé droit sur le dos, les deux

épaules touchant la terre; c'est ce qu'on appelle _avoir le saut_. Les

juges déclarent que le coup ne compte pas, et Postic se relève, aux

applaudissements des uns, au milieu du silence des autres.

Le spectacle va avoir maintenant une autre physionomie: jusque-là,

l'assemblée avait assisté, muette, aux incidents de la lutte; mais les

passions sont, à cette heure, éveillées: les gens de Scaër prennent parti

pour Postic, ceux de Banalec pour Hervé. Le combat est repris plus vif,

plus acharné que la première fois; les deux lutteurs, animés par un intérêt

plus ardent, ont à soutenir, l'un son premier succès, l'autre sa

réputation. Ils ne demeurent plus dans le même lieu, ils se pressent, ils

se poussent de plusieurs pas en arrière ou en avant; à chaque instant les

jambes sont lancées l'une dans l'autre; les bras, enlacés autour du buste,

font plier les reins; deux fois successivement ils s'enlèvent de terre, et

l'on croit qu'ils vont tomber ensemble, puis ils reprennent pied et

recommencent le combat. Ils ont alors, dans ces mouvements précipités, des

gestes et des attitudes d'une admirable noblesse: lorsque Postic, tenant

fermement le bras droit d'Hervé, et, lui serrant l'épaule gauche de son

autre main, l'éloigne de lui, et, la tête baissée en avant, s'appuie sur

l'une de ses jambes raidie comme un arc fortement bandé, il rappelle ces

belles statues d'athlètes que nous a laissées l'antiquité, et que l'on

regarde avec une sorte d'orgueil, tant elles donnent une grande idée de la

beauté et de la force de l'homme.

Les spectateurs, cependant, les yeux attachés sur les combattants, suivent

leurs mouvements avec une émotion passionnée: tout est oublié, excepté le

spectacle qui est devant eux. Hommes et femmes se baissent, se redressent,

comme si eux-mêmes prenaient part à la lutte; de la voix et du geste, ils

excitent les combattants; on entend à chaque instant: _Stard! Derta!

Courage! tiens bon!_ Ou bien ce sont des cris d'admiration à un coup

habile: _Ce n'est pas sot!_ Quelques-uns, emportés par une ardeur dont ils

n'ont pas conscience, se traînent sur leurs genoux et sur leurs mains, et

suivent dans sa marche désordonnée la lutte qui, à tout moment, change de

place; tous les bras sont agités, les yeux animés et brillants, tout le

monde a la fièvre.

Mais, tandis que la lutte semble le plus incertaine, Postic saisit, de ses

deux mains fermées comme des étaux, le corps d'Hervé, l'arrache du sol, et,

d'un effort gigantesque, l'enlevant par-dessus sa tête, le lance derrière

lui. Hervé tombe lourdement, le choc a été si violent qu'il demeure étendu

de tout son long; le sang lui sort par le nez et la bouche. Il n'y a de

doute pour personne, les deux épaules ont à la fois touché la terre. Les

vieillards se lèvent: _Mad!_ disent-ils, _le coup est bon!_ D'unanimes

applaudissements éclatent dans l'assemblée: Hervé s'éloigne en essuyant le

sang qui coule de son visage, et Postic rentre dans le cercle, du même pas

grave et lent qu'en arrivant.

L'issue du combat n'est pas toujours aussi franche et décisive: deux

lutteurs se rencontrent quelquefois de force presque égale, qui combattent

longtemps sans qu'il y ait un vainqueur. C'est ce qui arriva au Pardon de

Rosporden, en 1859: les deux rivaux étaient, dans une nature différente,

comme les types du lutteur breton; l'un, grand, élancé, blond et sans

barbe, quoiqu'il eût trente ans, paraissait plus jeune que son âge; on ne

l'avait vu encore qu'une ou deux fois dans les luttes, et l'on doutait

d'abord qu'il pût soutenir un combat un peu prolongé. Mais, quand il eut

mis bas sa veste, que ses cheveux noués par derrière et sa chemise à demi

ouverte eurent laissé voir ses larges reins et ses fortes épaules que

surmontait une tête petite comme celle des athlètes antiques, un murmure

d'étonnement parcourut l'assemblée; il parut tout à coup un autre homme,

ainsi que ce faux mendiant qui, dans Homère, se dépouille de ses haillons

et s'avance d'un pas noble et majestueux, semblable à un dieu. Son nom

était Trolez, c'est-à-dire _lait tourné_.

L'autre s'appelait Le Guichet; il n'avait que vingt ans, et contrairement à

son compagnon, on l'eût dit plus âgé. Brun, petit, ramassé, le cou rentré

dans les épaules, à chacun de ses mouvements, ses muscles solides

ressortaient, pareils à des cordes, sur ses bras robustes; sa grosse tête,

ses cheveux noirs, épais, à demi longs, tombant sur son front bas et

presque sur ses yeux, sa poitrine velue, l'expression résolue de son visage

carré, lui donnaient un aspect étrangement sauvage; on ne pouvait

s'empêcher de le comparer à un taureau.

Après s'être mesurés des yeux, ils se saisirent, et alors commença une

lutte, d'abord lente, mesurée, chacun calculant la force de son adversaire,

puis plus pressée et plus précipitée. Trolez, de ses longs bras entourant

son rival, s'efforçait de l'enlever de terre; mais, à peine celui-ci

avait-il perdu pied, qu'il retombait aussi solide et affermi qu'auparavant.

Le but de Le Guichet était de lancer un de ces rapides coups de pied qui

font plier subitement la jambe; l'adversaire perd l'équilibre et tombe.

Mais Trolez, attentif à tous ses gestes, ne se laissait pas approcher: les

jambes écartées, le dos longuement tendu et appuyé sur ses reins, il

demeurait comme ancré dans le sol; il n'avançait ni ne reculait, ses pieds

ne bougeaient pas de la place qu'ils occupaient; aux assauts redoublés de

son rival, il résistait impassible comme une muraille.

Cette immobilité obstinée excitait, au lieu de l'abattre, l'ardeur de Le

Guichet. Abandonnant sa tactique première et se servant, comme d'un moyen

de vaincre, de l'inégalité de sa taille, il se jetait à corps perdu sur

Trolez, et, lui enfonçant sa grosse tête sous l'aisselle, ainsi qu'un coin

énorme, de son cou et de ses rudes épaules il poussait en avant, semblable

à un boeuf qui choque un chêne de son front, pensant le soulever et le

porter de tout son poids à terre. Mais nulle secousse ne faisait dévier

Trolez d'une ligne.

Longtemps et à plusieurs fois, ils se prirent et se quittèrent, rouges, la

chemise en lambeaux, une sueur abondante coulant sur leurs visages et le

sang sortant par leurs narines. Enfin, après des assauts coup sur coup

renouvelés, tous deux s'arrêtèrent en même temps, haletants et non épuisés,

mais reconnaissant l'un chez l'autre une force qu'ils se sentaient

impuissants à surmonter. Les juges, qui avaient assisté avec étonnement et

admiration aux péripéties du combat, ne pouvant nommer un vainqueur,

voulurent cependant leur donner une marque d'estime, et leur partagèrent le

prix. Trolez, que son inexpérience dans l'art de la lutte avait seule

empêché de triompher, qui s'était contenté de résister, mais qui, dans sa

résistance, avait montré une vigueur sans égale, reçut la plus large part;

Le Guichet reçut la moindre, comme prémices des prix qu'il saurait un jour

remporter. Puis, tous deux se tendirent la main, sans forfanterie et sans

rancune, oubliant leur rivalité passagère, et redevenus compagnons du même

village.

Telle est la générosité de la belle jeunesse: elle aime le combat pour le

combat même; ses intérêts, elle n'en a souci, et, confiante en l'avenir

qu'elle ne mesure pas, si elle est vaincue aujourd'hui, elle compte sur le

jour de demain pour gagner les succès et la gloire. Mais, plus tard, quand

il s'est épuisé en de durs efforts contre les obstacles de la vie, l'homme

mûr ressent en lui les premières secousses des passions envieuses; moins

fort, il s'irrite, et il hait; il n'a pas seulement des émules à vaincre,

il a des ennemis à humilier, et ce sentiment de rivalité jalouse, il le

décore d'un beau nom, il l'appelle le sentiment de l'_honneur_.

Ce Pardon de Rosporden, déjà remarquable par le combat incertain de Le

Guichet et de Trolez, fut signalé par un événement émouvant et inattendu:

Postic, le fameux lutteur qui n'était jamais sorti d'une lutte que

victorieux, fut ce jour-là vaincu. Trois fois déjà dans la journée, il

était entré dans la lice et avait remporté le prix. Infatigable et plein de

confiance, il se présenta une quatrième fois, et tout d'un coup, sans que

rien fît présumer l'affaiblissement de ses forces, et alors que les

spectateurs attendaient avec assurance le moment où il renverserait son

adversaire, il fut soulevé violemment et jeté à terre; il tomba en

entraînant avec lui son rival. A ce coup soudain, l'assemblée demeura

muette, pas un applaudissement n'éclata; on ne pouvait croire que Postic,

_eût eu le saut_. Mais il ne pouvait y avoir d'incertitude; les juges

proclamèrent le vainqueur. Postic alors se releva: son rival était presque

inconnu comme lutteur; il lui serra fortement la main, puis, sans qu'un

geste, sans que son visage et sa voix exprimassent les agitations de son

coeur, mais pâle, et les bras croisés sur sa poitrine, il annonça aux juges

que, jamais plus désormais, il ne paraîtrait dans les luttes.

La Bretagne. Paysages et Récits. · 第 13 / 41 题