Les vieilles villes.--Les vieilles maisons.
=Dol.--Dinan.--Morlaix.--Lannion.--Cesson.=
La petite, comme la Grande-Bretagne, est une terre de marins: la position
avancée de cette large presqu'île dans l'Océan, entre le golfe de Gascogne
qui tient à l'Espagne, et la Manche qui tient à l'Angleterre, ses ports
naturels, les nombreuses rivières qui descendent du plateau central, et,
comme les rayons d'un cercle, aboutissent à la mer, ont été cause que, de
tout temps, la vie s'est portée aux extrémités. Dès l'antiquité, les
Bretons furent marins et pêcheurs; la force résistante de l'Armorique était
sur les côtes. C'est Vannes et Nantes qui, avec leurs flottes, soutinrent
contre César la lutte la plus courageuse et la plus longue.
Malgré les siècles et les révolutions, ce caractère de la Bretagne n'a pas
changé. Le centre est morne, la circonférence animée; un moine comparait
cette presqu'île arrondie en demi-cercle à la couronne de sa tonsure, un
chevalier à un fer de cheval bien fourni à l'entour et presque vide au
milieu. La plupart des villes importantes de Bretagne sont des ports, des
ports situés non pas sur le bord de la mer, mais à quelques lieues de
l'Océan, sur de petites rivières navigables où le flot porte les navires.
Elles ont ainsi des villes du centre les beaux arbres et la verte campagne,
du port de mer l'animation et le mouvement; on y sent la mer voisine sans
la voir, son air âpre et fortifiant. Dans quelques-unes (à Lézardrieux, à
Lannion) les deux rives sont réunies par un pont suspendu, haut, léger,
semblable à ces ponts de lianes des fleuves du Nouveau Monde, et sous
lequel passent les navires aux longs mâts: lorsque soufflent les grands
vents de la mer, ils agitent et soulèvent ce chemin aérien; on le voit
monter et descendre d'un mouvement uniforme comme une poitrine qui respire;
le piéton qui passe en chancelant sur cette planche tendue dans l'air, la
mer au-dessous de soi, se hâte, luttant contre le vent et faisant le signe
de la croix, et, quand il l'a traversée, il entre au bout du pont, dans une
petite chapelle, rendre grâces à Dieu.
La position de ces petites villes attire et plaît; la partie principale est
bâtie le plus souvent sur une colline: à Quimperlé, à Tréguier, à Dinan,
apparaît tout en haut la tour de l'église; autour sont groupées les
maisons; le port est au-dessous, la ville des marins et des pêcheurs.
Autrefois elles étaient fortifiées; peu à peu elles ont rasé leurs
remparts, et les deux cités se sont réunies. Quelques-unes cependant ont
gardé leurs vieux murs. En arrivant à Guérande, on se trouve tout à coup
devant une ligne de hautes murailles; de distance en distance saillissent
de grosses tours renflées; une porte à créneaux et à meurtrières s'ouvre
béante avec sa herse suspendue, les fossés sont encore remplis d'eau; c'est
véritablement une ville du XIVe siècle; on verrait se promener sur le
rempart un homme d'armes couvert de fer, et le pot en tête, on ne s'en
étonnerait pas.
La campagne qui entoure la ville est une vaste plaine sèche, dénudée; à
peine, çà et là, quelques arbres rabougris et rongés par le vent de la mer;
des plaques d'eau reluisent au soleil, découpées en petits carrés
réguliers, ce sont les marais salants; partout ailleurs, des monticules de
sable. Ce coin de terre aride rappellerait l'Afrique à un voyageur: la
plaine sablonneuse et brûlée, le désert; les mulons de sel qui la jalonnent
de leur cône pointu, les tentes dispersées d'une tribu; les paludiers vêtus
de blanc qui galopent sur leurs petits chevaux entre les lagunes, les
Arabes au burnous de laine, courant à travers le désert.
Par delà ce désert, s'étend la mer bleue qui, dans l'éloignement, semble
immobile, et sur laquelle glissent les vaisseaux.
Guérande est en plaine, Dinan sur une montagne, avec un port sous ses
grands murs. Du haut de ses remparts, vous découvrez, tout en bas, une
toute petite rivière, un ruisseau, où circulent de petites barques, de
petits et étroits bateaux à vapeur, un petit quai étroit aussi, bordé de
vieilles maisons pressées, et sur ce quai (les jours de marché) des
centaines de voitures et de chariots entassés, et parmi ces chariots une
fourmilière blanche et noire d'hommes et de femmes, parlant, criant,
gesticulant, avec un bruit confus, une sourde rumeur qui monte jusqu'à
vous, tout cela au fond, à plusieurs centaines de pieds, comme dans un
entonnoir; et ces bateaux, et ces maisons, ces chariots et ces hommes sont
si petits, que vous diriez d'un jeu d'optique.
Maintenant entrez dans l'intérieur de la ville; devant vous s'ouvre une rue
du XIVe siècle, presque intacte, longue et tortueuse; c'était la coutume du
moyen âge: avec les rues tortueuses on se préservait de la grande chaleur
et des attaques de l'ennemi. Vous connaissiez les maisons du moyen âge par
les gravures et les vieux tableaux; vous les retrouvez ici debout,
habitées, vivantes; ces images sont la réalité. Oui, voilà, à droite et à
gauche, les maisons serrées l'une contre l'autre, dressant les pointes de
leurs pignons aigus; voilà les porches carrés à gros piliers de bois, les
boutiques à basse devanture; ces porches ôtent une partie du jour au
rez-de-chaussée, et vous croiriez que c'est un désavantage; au contraire,
les marchands étalent leurs denrées sous le porche et s'y tiennent
eux-mêmes; la maison est ainsi ouverte à tout venant. On circule sous les
porches, à travers les ballots, les caisses et les paniers; c'est à la fois
la maison et la rue, un continuel commerce des boutiquiers avec les
passants. Voilà les étages surplombant l'un sur l'autre, à peine séparés
par des poutres étroites, les fenêtres à mille compartiments, à petites
vitres qui se touchent presque: la maison en est toute éclairée, la lumière
y entre de tous côtés, et avec elle, la gaîté. Voilà la façade sillonnée de
poutres croisées, enchevêtrées en losanges, trèfles, triangles, rosaces,
dans tous les sens; et, sur tous ces montants, supports et croisés, un
débordement de dessin capricieux, la plus inépuisable imagination,
l'ornementation la plus fantastique.
Ici, à Dol, où l'on trouve les plus vieilles maisons de la Bretagne (il y
en a quelques-unes du XIIe siècle), les piliers des poutres sont couronnés
de gros chapiteaux carrés où l'on déchiffre quelque bête symbolique, moitié
homme et animal, une tête de femme à trompe recourbée, un lion ailé aux
pieds d'oiseau, un porc avec des jambes d'homme; toujours quelque invention
propre à récréer les yeux et à égayer les passants. Là, à Tréguier, le
décorateur c'est le maçon: sur la façade recrépie, entre les poutres
croisées, avec la pointe de son marteau il a tracé mille petits dessins,
étoiles, soleils, arabesques, chiffres entrelacés; de loin c'est une façade
blanche, de près c'est une guipure, une broderie; A Dinan, à Morlaix, à
Saint-Brieuc c'est le tour du sculpteur: toute poutre est tailladée,
ciselée, bosselée; ici des portraits en médaillon, avec la coiffure
antique; là des scènes de chasse, où chiens et veneurs courent, le long de
la frise, après un cerf qui s'embarrasse dans les branches; sur la poutre
principale, au milieu de la façade, s'étagent et montent, du pavé jusqu'au
toit, cinq ou six personnages en pied, un chevalier armé de toutes pièces,
casque en tête, la lance à la main; au-dessus, Hercule avec sa massue et
chaussé de grandes bottes; plus haut, un saint Christophe colossal, portant
Jésus sur ses épaules; aux angles des rues, un être grotesque se penche et
se détache de la maison comme s'il venait saluer le passant, ou un nain
bossu ouvre sa grande bouche d'un air narquois, et pointe sur vous ses
petits yeux en ricanant; ou, mieux encore, un bonhomme, vêtu de l'habit
breton, veste brodée, gilets étagés et bariolés, chapeau à bords
retroussés, longs cheveux descendant jusqu'au milieu du dos, braies
plissées à peine attachées aux reins, accroupi et soufflant de ses joues
bouffies dans le biniou dont la panse s'épanouit entre ses bras: c'est la
représentation même de l'homme du pays, le type national; il porte le nom
de la ville: à Vannes, c'est _Vannes et sa femme_; Nantes a _ses enfants
Nantais_; dans l'église de Mauron il y a un pilier qu'on appelle le
_Mauron_; ici le bonhomme se nomme _le Morlaix_.
Puis, au milieu de ce peuple de statues, d'images d'hommes, de monstres,
d'animaux, partout, aux angles des rues, presque à chaque maison, la niche
consacrée, la niche de la sainte Vierge, la bonne Vierge et l'enfant Jésus,
habillée de beaux habits, toute peinte et dorée, et couronnée de fleurs,
entourée de petits cierges et de lanternes qu'on allume aux jours de fête;
et alors c'est, par toute la ville, une guirlande de feux suspendus, une
illumination resplendissante et joyeuse.
Ailleurs, à Lannion, d'une étroite rue, d'une venelle (la Bretagne a
conservé sur les écriteaux de ses rues ce vieux mot qu'emploie encore la
Fontaine), vous débouchez sur la place du Marché: à droite, à gauche,
devant vous, toutes les maisons sont peintes du haut en bas, rouges,
brunes, vertes, bleues; c'est un éblouissement, et ces couleurs vives,
variées, à côté l'une de l'autre, ne sont pas criardes, ne choquent pas
l'oeil: les poutres grises, les ardoises bleuâtres, les vitres claires, les
lignes blanches du plâtre, le fond rouge ou bleu, tout cela se mêle
ensemble, se confond en un harmonieux ensemble; le soleil s'est arrêté là
et y a jeté un rayon de son prisme diapré; ces maisons étincelantes sont
animées, on y sent circuler la vie.
Oui, la vie: rien n'est plus vivant que cet aspect des villes de Bretagne:
elles sont trop éloignées du centre pour avoir suivi la mode; à peine
quelques maisons modernes font disparate: les maisons, une fois
construites, sont restées telles qu'il y a quatre siècles; partout la
couleur éclatante, ce qui frappe, ce qui saisit, et avec la couleur, les
formes variées, le mouvement et la vie. La vie, c'est le caractère du moyen
âge; époque agissante, il marchait, il se remuait, il se constituait: voilà
pourquoi sa qualité particulière est la couleur, non la ligne: la ligne est
la qualité d'une époque assise, où tout est défini, rangs, principes,
institutions, comme au XVIIe siècle; la couleur, c'est la qualité d'une
société qui cherche une position, qui change de place et se tourne sans
cesse, qui est en _révolution_, le mot dit la chose. Voilà aussi pourquoi
l'école romantique, s'est tant éprise du moyen âge, elle sentait que le
moyen âge et l'époque où elle parut étaient dans des conditions analogues;
la ligne ne lui convenait pas avec ses beautés régulières, imposantes et
ordonnées; ce qui lui était propre, c'était la couleur, l'agitation du
drame, la vie en marche comme une armée.
Les détails sont en harmonie avec l'ensemble; à mesure que vous avancez
dans ces rues étroites, vous êtes frappé de signes particuliers qui vous
disent que vous n'êtes pas en France: les maisons de toute la ville sont
numérotées dans un ordre unique (à Paimpol, à Auray, à Lamballe, etc.)
comme en Allemagne; le n° 560, par exemple, n'est pas celui d'une rue, mais
un des numéros de toute la ville; cette classification uniforme doit
remonter au XVIIe siècle, quand la nation s'unifiait, que tout tendait à
former un centre, un bloc. Sur les enseignes des boutiques, vous lisez des
noms rauques et durs à prononcer, des noms celtiques: _Kerharo, Péchic,
Quémener, Le Corb, Kerest, Cosquer, Coëffic, Le Houédec, Langloch, Sancio,
Kergroës_. Au fond de ces petites boutiques, dans la demi-ombre, près des
ballots proprement rangés, vous apercevez la haute coiffe d'une bretonne
assise, tricotant avec une impassible régularité; de vieux meubles brunis
et luisants encombrent la chambre trop étroite, des bahuts, des tables
sculptées, des lits à plusieurs étages, montant l'un sur l'autre jusqu'au
plafond, comme dans un navire. Quelquefois, reste d'une aisance disparue,
le lit n'est pas seulement un meuble ordinaire: large, profond, il a des
portes comme une armoire, avec des ferrures ouvragées, des balustres
sculptés à meneaux délicats; c'est presque un monument. Tel était celui que
nous vîmes à Léhon, près de Dinan, dans une petite maison dont la porte
était toute grande ouverte, selon l'usage de Bretagne; une pauvre vieille
femme était là, assise sur un escabeau à trois pieds, tournant d'une main
ridée un vieux rouet finement découpé, du temps de Louis XIII. Ce rouet, le
grand lit fermé, à rosaces, qui tenait tout un côté de la chambre, le banc
de bois et la table à pieds tournés, la vieille femme dans l'exact costume
breton, on eût dit que rien n'avait bougé depuis des siècles; madame de
Sévigné s'y serait reconnue: «Combien gagnez-vous, ma bonne femme, à filer
ainsi tout le jour?--Quatre ou cinq sous, dit-elle.» Ce devait être le même
prix au XVIIe siècle. Comment donc fait-elle pour vivre? Nous demeurâmes
silencieux et attendris en face de cette humble résignation qui ne se
plaignait pas.
Il y a quelque chose de sacré dans les habitudes anciennes, dit Cicéron. Le
vieux mobilier des siècles passés est conservé en Bretagne, même dans les
églises; on trouve des bancs sculptés dans les cathédrales de Tréguier, de
Quimper, ou des confessionnaux du même style que le lit de Léhon, à
balustres, à rose, et à serrure compliquée (dans une petite chapelle de
Châteaulin). Dinan a un musée; dans ce musée, il y a de tout, des pierres
et des médailles, des poteries et des tableaux; mais de plus, il y a
quelque chose de particulièrement breton, des reliques bretonnes, la
pantoufle de la duchesse Anne, la giberne de Latour d'Auvergne, le casque
de du Guesclin.
Est-il besoin de dire qu'en Bretagne plus qu'ailleurs on rencontre de ces
vieux châteaux-forts, démantelés, tombant en ruines, qui, du haut de la
colline où ils sont plantés, semblent surveiller la campagne, et sur
lesquels s'attache involontairement le regard du voyageur? S'il faut dire
la vérité, tous les châteaux-forts se ressemblent, qui en a vu deux ou
trois peut se figurer les autres; et pourtant, une ruine intéresse toujours
l'homme; c'est que là, toujours il fait la comparaison de son état présent
avec son état passé; parmi ces pierres écroulées se relèvent et passent les
hommes d'autrefois; ce que regardent les yeux n'est que l'enveloppe de ce
que rêvent sa mémoire et sa pensée. Parfois même le présent est debout à
côté du passé comme à Cesson.
La tour de Cesson (prés de Saint-Brieuc) était jadis une puissante
forteresse; pendant la guerre de la succession de Bretagne, entre Blois et
Montfort, c'était par là qu'arrivaient les Anglais, alliés de Montfort;
Montfort avait-il le dessus, il tenait Cesson, et y recevait ses renforts
d'Angleterre; Blois était-il le plus fort, il s'en emparait et empêchait
les Anglais de débarquer. En trente ans de combats, Cesson passa ainsi
plusieurs fois de l'un à l'autre. Au temps de la Ligue, il devint le
repaire d'un capitaine ligueur qui pillait et rançonnait tout le pays; mais
un jour vint où Henri IV, résolu à remettre toutes choses en ordre, obligea
les gouverneurs de forteresses à se soumettre, ou, quand ils ne se
soumettaient pas, les fit pendre. Le château de Cesson fut alors abattu; il
ne resta debout que la tour du donjon ouverte à tous les vents.
Aujourd'hui elle appartient à un riche propriétaire, ancien représentant,
esprit sagace et instruit, unissant, comme quelques hommes de notre époque,
les idées d'égalité et un instinctif amour du luxe, à la fois démocrate et
châtelain. De même que les seigneurs d'autrefois, il a voulu avoir son
château, un château moderne et un jardin anglais, un jardin malgré le sol
de roc où ne s'enfoncent pas les racines, malgré les ouragans qui arrachent
les arbres, malgré l'air âcre et salin qui, comme sur tous les bords de la
mer, ronge la feuille et penche les branches du côté de la terre; cette
inclinaison uniforme d'un seul côté donne aux rivages de la mer une
solennelle tristesse; l'homme sent que là sa force est impuissante; c'est
une autre main qui courbe ces arbres et leur donne leur pli pour toujours.
Mais lui, dure tête bretonne, avec la ténacité de sa race, il a creusé çà
et là de larges espaces où il a planté des arbres verts; ces pauvres petits
arbres, du fond de ces trous, élèvent timidement la tête de quelques
pouces, jusqu'à ce que l'âpre bise, venant par-dessus, les arrête
brusquement et leur dise aussi en son langage: Tu ne monteras pas plus
haut!
Quant au château, il eut un instant la pensée de le bâtir dans les flancs
de la vieille tour; des divans de soie de son salon, on eût aperçu la
pleine mer par les fenêtres à ogives percées dans un mur de dix pieds; mais
il fut intimidé par cette masse de pierres qui se tiennent à peine et
surplombent au-dessus de sa tête; il désespéra d'atteindre, avec ses petits
étages, le haut de cette ruine découronnée, et il se résigna à construire
son château au pied de la tour, à quelques pas, dans son ombre. Là il a
bâti un pittoresque logis, une sorte de villa italienne, peinte de vives
couleurs, avec une galerie à jour courant le long du toit plat, il y a
rassemblé les stucs et les marbres, les vases et les dorures, tout le luxe
de notre temps.
Mais, lorsqu'on sort de cette jolie et coquette demeure, le contraste des
deux sociétés apparaît saisissant: le petit château, accroupi au bas de la
tour, s'abaisse comme humilié et craintif; tous les détails
s'amoindrissent; il semble qu'à peine un homme passerait par ses portes
étroites; on dirait qu'on le peut saisir à deux mains par les arcs de sa
balustrade comme par des anses, l'enlever de terre, et l'emporter comme un
joujou d'enfant. Et vis-à-vis, au contraire, s'élève la haute tour, montée
sur un énorme monceau de débris écroulés; les grandes pierres de son faîte
pendent dans le vide, et sur l'azur du ciel s'ouvrent les degrés de son
escalier rompu. Dressée à l'extrémité d'un promontoire qui s'avance dans la
mer, de plusieurs lieues, de toute la côte et de l'Océan, on aperçoit sa
masse longue et sombre; tout à l'entour la campagne est nue et sans arbres,
presque sans maisons; ébréchée et crevée, elle s'allonge vers le ciel,
comme un colossal obélisque; au-dessous, à plusieurs centaines de pieds, la
mer frappe de ses vagues sa base de rochers, les vents la battent
incessamment, et de ses flancs s'envolent, en jetant de longs cris, les
oiseaux aux ailes grises, vers l'Océan.
X
Saint-Nazaire.
=Le nouveau port et la nouvelle ville.=
La Bretagne, quelque isolée qu'elle soit par ses moeurs du reste de la
France, n'est pas restée étrangère à l'incessante activité de notre époque:
elle aussi a vu les larges routes traverser ses landes désertes et les
chemins de fer pousser en avant leurs rails rigides, qui tout à l'heure
vont atteindre Brest, au bout de la terre. Mais son oeuvre la plus
importante devait être sur la côte même, au bord de cette mer qui l'attire
et lui donne la vie: ses petits ports ne lui suffisaient plus; au versant
de la presqu'île, à cinquante lieues de Brest, elle a créé un grand port,
Saint-Nazaire.
Il y a dix ans, c'était un village de cinq cents âmes; il n'y avait pas de
port; on n'y voyait que quelques barques de pêcheurs qui se mettaient à
l'abri derrière une petite jetée. Aujourd'hui, c'est une ville de cinq
mille âmes, qui, dans dix ans, en aura trente mille.
Depuis longtemps on se plaignait que les sables empêchaient les grands
navires de remonter la Loire jusqu'à Nantes; ils s'arrêtaient à Paimbeuf,
où ils s'allégeaient d'une partie de leur cargaison. Ce beau fleuve de la
Loire est en effet sillonné et comme parcouru, dans presque tout son cours,
par des sables voyageurs. Près de son embouchure même, à trois lieues de la
mer, où la Loire est large d'une lieue, le chenal n'a parfois pas plus de
deux pieds d'eau; les bateaux à vapeur qui courent chargés de voyageurs
entre ses deux rives basses et verdoyantes, labourent le fond du fleuve
avec leur quille comme une charrue, et laissent en fuyant, derrière eux, de
longs sillons d'une eau troublée et jaunâtre.
Un jour, il est décidé que Saint-Nazaire deviendra un port. Aussitôt, avec
cette ardeur propre à notre âge, on se met à l'oeuvre: la terre est
largement entamée; on creuse un bassin de vingt-quatre pieds de profondeur;
les plus grands navires de commerce y peuvent entrer, même les frégates; le
chemin de fer de Nantes est prolongé jusqu'à Saint-Nazaire; en peu de
temps, vingt rails s'alignent et se croisent au bord du bassin. Cependant,
pour couvrir ce port nouveau, il faut des fortifications: on amoncelle les
terres enlevées des quatorze hectares du bassin, on les élève tout autour
comme des collines; de larges fossés les environnent; bientôt la maçonnerie
les revêtira, ils seront armés de canons; Saint-Nazaire ne sera pas
seulement un port, il sera une ville forte.
Ces immenses travaux sont improvisés en quatre ans, improvisés, mais
parfaits. Vastes quais aux dures assises de granit, larges écluses, lourdes
portes de fer, grues colossales, on enfonce profondément dans le sol, on
attache par des chaînes énormes et redoublées tout cet attirail puissant de
machines, tout ce que l'homme a pu inventer de plus fort pour lutter contre
cette eau légère qui, en léchant les quartiers de roc, les use, les rompt
et les emporte.
Mais le principal restait à faire, la ville: le gouvernement avait
construit le port, les remparts; les particuliers ont bâti la ville; tout
de suite on l'a conçue sur un grand plan: on a vu un Havre nouveau dans
l'avenir, non un avenir de cent ans, mais un avenir prochain, immédiat. En
ce temps-ci, où l'on ne compte plus par mille francs, mais par millions,
les spéculateurs sont accourus; des fortunes se sont élevées en trois
jours; tel champ estimé il y a dix ans quinze mille francs, s'est vendu
sept cent mille; mais rien n'étonne aujourd'hui en fait de révolutions,
nous en vivons.
Voici trois ans que cette ville est commencée, et déjà l'on entrevoit le
développement qu'elle va prendre. On lit, dans les récits des voyageurs, la
création des villes neuves des États-Unis: une bande de pionniers s'avance
vers l'ouest, au bord des forêts et des prairies indéfinies; ils abattent
les arbres séculaires, et, tandis que l'on arrache les souches énormes du
sol, sur le terrain à peine déblayé des maisons s'élèvent, des magasins
s'ouvrent, un chemin de fer relie la ville éloignée aux grands ports de
l'est. De même ici: à côté de l'ancien village, dont les maisons basses
sont entassées autour du petit clocher de la vieille église, une grande
cité sort de terre, neuve et blanche; les quartiers se dessinent, les
maisons se groupent aux carrefours; on suit de l'oeil dans la campagne la
trace des rues longues et larges; une douzaine de maisons, à droite et à
gauche, au commencement, au milieu et au bout, se dressent comme les jalons
alignés de la rue nouvelle; dans les intervalles, des prairies et des blés;
ici une maison haute de quatre étages, avec des boutiques resplendissantes,
peintes et dorées comme à Paris; à côté un champ labouré, une haie chargée
de mûres, une hutte de chaume. Demain, la hutte sera jetée à terre, la haie
arrachée, le champ défoncé, et une autre grande maison s'appuiera à la
maison voisine, on la bordera de trottoirs, on allumera le gaz; voilà une
rue Vivienne. Une vaste place est tracée devant le bassin; il n'y a là
encore que deux ou trois maisons à chaque extrémité; le centre est rempli
de décombres; mais ces maisons, ce sont de grands cafés, des hôtels où la
table est sans cesse dressée et toujours servie: une population active,
ardente, pressée, ouvriers, marins, industriels, voyageurs, va et vient,
remue les moellons, creuse la terre, descend des wagons, débarque des
bateaux à vapeur, charge et décharge les navires; de la jetée à la gare,
c'est tout un peuple fourmillant dans un espace étroit encore.
Déjà les premiers négociants de Nantes y ont des comptoirs, déjà le bassin
est rempli de navires venus de tous les points du monde; on y voit ces
grands clippers américains de dimensions colossales, qui jaugent dix-huit
cents tonneaux et tirent vingt-quatre pieds d'eau, comme des frégates. Déjà
l'on a compris l'insuffisance d'un seul bassin; on en commence un second,
on en projette un troisième. A toute heure, les longs bateaux à vapeur
filent devant vous, pour remorquer les navires, pour transporter les
marchandises et les matériaux nécessaires au service du port; et, au
travers de ce mouvement général, du bruit incessant des chantiers de toutes
sortes, des pelles, des pioches et des marteaux, des chaînes qui crient en
levant les ancres, du murmure sourd des machines çà et là dressées, des
cris d'appel des ouvriers, des chants cadencés des matelots penchés sur le
cabestan, par-dessus même la rumeur aboyante des vagues qui tombent sur le
rivage comme une masse de plomb, à coups égaux, de temps en temps un
sifflet strident, aigu, déchire l'air, et s'élève vers le ciel comme une
plainte de douleur qui s'échappe et se tait tout à coup. C'est le sifflet
du chemin de fer, de la locomotive toujours allumée, toujours prête à
partir, la machine du _mouvement_, c'est son nom, et qui semble dire:
Allons! allons! pressez-vous! avançons!