La mer.
=Brest.--Douarnenez.--Le bec du Raz.--Légende de la ville d'Is.=
Nous aimons tous la mer; tous, nous nous arrêtons avec admiration devant sa
plaine immense: nul qui, la première fois, ne soit remué à son aspect; nul
qui ne rêve de la revoir une fois qu'il l'a vue. Pour quelques-uns elle est
une amie; dès qu'ils y reviennent, de loin ils se hâtent, comme on court
vers un être cher après son absence. En face de la mer, les âmes tendres
sont plus rêveuses, les esprits puissants plus méditatifs, les plus
insensibles même s'étonnent. Sur un rocher, au bord des flots, les élégants
et les futiles du monde, aussi bien que les philosophes, s'asseoient et,
des heures entières, immobiles, remplis d'idées inexprimées, demeurent là,
à la regarder.
Qu'y a-t-il donc de commun entre nous, ô hommes, et la mer? quel charme ont
ces flots qui passent? quelle cause de cet universel attrait? Est-ce son
immensité? Le ciel aussi est immense, et il n'est donné qu'aux Augustin de
l'absorber dans sa contemplation de la sérénité des cieux. Est-ce son
uniformité? Le désert aussi est uniforme, et on le traverse, on ne s'arrête
pas. Non, ce qui, en la mer, attire, attache, c'est le mouvement, parce
qu'il est l'image de l'action, de ce que cherchent partout les hommes qui,
lorsqu'ils ne peuvent agir, ont besoin de voir agir. Le reflux emmène la
mer, je la suis s'éloignant, je la suis revenant; je sais qu'elle ne
manquera pas, je l'attends, et, avec elle, le mouvement toujours le même,
toujours nouveau, toujours vivant. Parfois mon regard s'arrête à un point
obscur, à une voile qui s'enfonce derrière la courbe de l'horizon; mais,
toujours je me reprends à contempler ces flots qui se succèdent à mes
pieds, et dont pas un ne revient après qu'on l'a vu.
Nous levons les yeux au ciel, car c'est l'espoir, l'avenir; là est la vraie
vie immuable, éternelle, et qui, par cela même, est l'action éternelle. Ce
regard que nous lançons au ciel est une aspiration, un geste de l'âme qui
se porte vers l'idéal; et il ne dure pas, c'est un éclair. Mais le mal qui
est en nous demeure, la soif de l'infini; et, enveloppés par le corps, ne
pouvant pénétrer l'infini même, nous en poursuivons le signe et
l'imparfaite image ici-bas dans ce qui s'en rapproche le plus, la mer. La
mer semble tenir sa vie d'elle-même, elle nous fascine, et nous la
regardons avec une insistante insatiabilité, comme si, par cette
contemplation tenace, nous allions saisir le secret de la vie infinie,
l'arrêter et la fixer.
La Manche, resserrée entre la grande et la petite Bretagne, est plus agitée
que l'Océan; ses vagues, pressées et battant le rivage d'un mouvement plus
violent et plus saccadé, ont découpé les côtes du nord de la Bretagne comme
le ciseleur taille l'ivoire en mille dessins variés: c'est une suite de
criques, d'anses, de baies creusées dans les terres, de caps et de
promontoires qui s'avancent dans la mer, de petites îles et de rochers nus
semés sur la plaine azurée et que le flot entoure d'une écume argentée.
Telle est la côte qui regarde l'Angleterre; au point où le rivage fait un
coude et monte vers le nord pour former la presqu'île de Normandie, la mer,
au contraire, rase le bord plutôt qu'elle ne le heurte; sur quelques points
même, elle s'est retirée: autrefois elle brisait ses flots contre les murs
de Dol; depuis des siècles elle s'est éloignée jusqu'à près de trois
lieues; où jadis revenaient incessamment les vagues qui ne s'épuisent pas,
s'étend une longue plaine sans rides, presque au niveau de la mer dont elle
est la suite et le prolongement sans transition, on dirait que la terre a
bu toute l'eau; et elle est devenue fraîche, fertile, richement cultivée,
semée de milliers de beaux arbres.
Mais la mer, dominatrice hautaine, en se retirant, a laissé une marque de
la souveraineté qu'elle a eue sur cette terre. Au milieu de la plaine
s'élève, à plusieurs centaines de pieds, un amas de rochers escarpés du
côté de l'Océan, à pans rudement coupés et portant les traces des tempêtes
qui les ont âprement taillés: on l'appelle le Mont-Dol, tant il paraît haut
sur ce sol nivelé comme avec la main. Isolé dans la plaine verdoyante qui
ressemble à un jardin, ce monceau de rocs est encore une île.
De son sommet on embrasse une vaste étendue: devant soi la baie de Cancale
tout entière, à gauche la côte de Bretagne qui fuit vers l'ouest, à droite
celle de Normandie qui monte vers le nord, et dans la mer même, tour à tour
île et presqu'île, le mont Saint-Michel, bâti sur les rochers et s'élançant
en pointe comme une pyramide. Le mont Saint-Michel est une forteresse; le
Mont-Dol, au contraire, est un lieu de prière et de secours. Sur le point
le plus élevé, les Bretons ont élevé une statue de la Vierge; de fort loin
en mer, on voit se dessiner sur le ciel sa forme blanche. De cet écueil où
jadis se brisaient les navires, aujourd'hui la Vierge clémente dirige les
matelots et leur indique la route du port.
A l'ouest, la côte de Bretagne a un autre caractère en face de
l'Atlantique, elle est largement et profondément ouverte: là, l'Océan a
toute sa puissance, rien ne l'arrête, ses longues lames viennent du fond de
l'horizon sans obstacle, jusqu'à cette terre qui semble se détacher en
avant pour leur résister. Ainsi qu'un fort de granit, le Finistère a devant
lui une armée qui l'assiège et l'assaille incessamment de ses vagues
innombrables, lutte de la force immobile contre l'action qui ne se repose
pas. En ce combat qui dure depuis des siècles, la terre, si rude qu'elle
soit, a été vaincue: l'Océan, avançant d'un mouvement lent et continu, pied
à pied, gagne un peu chaque jour; il sape, il ronge, il mine; il s'insinue
patiemment par les plus faibles endroits. Ici, s'enfonçant dans le sol, il
perce des puits ouverts en entonnoirs, de hautes arcades sous lesquelles il
passe comme un triomphateur, en élevant sa rumeur qui ressemble à celle
d'un peuple; là, il creuse des grottes profondes, des cavernes sonores dont
il heurte le fond d'un coup sourd de ses lames, comme un bélier qui bat une
muraille. Tels le _Trou du Diable_ et les _Grottes de Morgatte_, dans la
presqu'île de Crozon, que la mer a taillées largement dans le roc.
Mais, à de certains jours, jours d'attaque générale, la mer ramasse toutes
ses forces, hérisse son dos de vagues et se précipite contre la terre d'un
élan si violent et si emporté qu'elle franchit d'un coup les remparts de
granit; l'enceinte est entamée, la brèche est ouverte, une vaste étendue
s'efface sous les flots. L'assaut de la mer a réussi, la voilà établie en
cette place, elle n'en sortira plus. De l'ancienne enceinte de la terre, il
ne reste çà et là que quelques rochers isolés (Ouessant, Sein, Belle-Ile,
Houat, Hoedic, etc.), bastions séparés du corps de la place, perdus au
milieu de l'ennemi, et destinés, tôt ou tard, à être engloutis.
C'est ainsi qu'ont été découpées dans la masse de la presqu'île les grandes
baies de Brest, de Douarnenez et d'Audierne.
A Brest, la mer n'a pu rompre qu'une petite langue de terre, mais,
s'élançant par cette passe étroite (le Goulet), elle a étendu sa nappe
profonde jusque bien avant dans les terres et a formé cette rade immense où
eussent manoeuvré à l'aise les trois mille vaisseaux de Xerxès, abri sûr,
préparé de longue main pour les flottes, et où le génie de Richelieu fonda
le plus puissant arsenal de la France.
Le port de Brest, lorsque nous le vîmes pour la première fois, était rempli
de vaisseaux qui revenaient de Crimée, et avaient fait la campagne de
Sébastopol et de la Baltique. On débarquait tous les jours des bombes, des
boulets, des fragments de fer rouillés et brunis, ramassés sur les champs
de bataille. Dans les conversations des marins et des soldats, à chaque
instant retentissaient les noms glorieux d'Inkermann, Traktir, la
Tchernaïa, Malakoff, et ces grands souvenirs, évoqués par ceux qui avaient
fait cette histoire, donnaient au discours un air héroïque; il semblait
entendre des éclats de clairons. Sur la poupe des vaisseaux on lisait des
noms immortels: _Austerlitz, Napoléon, du Guesclin, Jean-Bart, Duquesne, la
Reine Blanche, Louis XIV_; çà et là se dressaient muettes les canonnières
formidables: la canonnière, une masse sombre, large de proue et de poupe,
épaisse de bordage, un bloc noir de fer, avec un court et gros tuyau au
milieu; elle marche, pas un homme n'apparaît sur le pont, elle semble
voguer seule par sa propre impulsion; on dirait un monstre, un de ces
grands cétacés que l'on voit flotter à la surface de la mer. En face des
murailles ennemies elle s'arrête; tout à coup, de ses sabords jaillissent
des boulets énormes dans un nuage de fumée; elle frémit et résonne avec un
bruit sourd en ses flancs de fer. L'ennemi étonné qui l'examinait
curieusement, aux entailles qu'elle fait dans ses murs, reconnaît une
machine de guerre[1]. A son tour, il riposte, mais sur la carapace de fer
les boulets ricochent et vont tomber dans les flots; la plus lourde bombe
imprime à peine une trace à ces plaques impénétrables. Ce n'est pas un
vaisseau de guerre, c'est une citadelle d'airain, comme en rêvent les
conteurs de combats de géants; elle vomit le feu, les génies qui le lancent
sont invisibles.
[Note 1: Les Russes, à Kynburn, prirent un instant les canonnières
pour des _chalands_, gros bateaux de transport.]
Tout ce port était animé d'un mouvement puissant et fort, comme un corps
robuste où la vie ne s'arrête pas. Entre les grands navires, par d'étroites
passes et de sinueux canaux, circulaient en tous sens des barques de toute
forme et de toute grandeur, et la svelte baleinière aux avirons flexibles,
volant rapide comme un oiseau, et les larges chalands, pesamment chargés,
que vingt-quatre vigoureux rameurs, les bras tendus sur leurs longues
rames, se baissant et se relevant d'un mouvement uniforme, font avancer
péniblement. Le long du quai, des bandes de forçats halaient des barques
que guidait un autre forçat, seul debout à l'arrière: une corde passée sur
l'épaule, penchés à la file, ils allaient d'un pas lent et lourd, sans
hâte, sans ardeur. Pourquoi s'efforcer? mollesse et ardeur sont également
indifférents; pourquoi se hâter? le temps pour eux ne marche ni plus ni
moins vite, ils ont devant eux l'éternité. Tandis que ces hommes avilis
passaient près de nous, couverts d'ignobles casaques, la tête à demi cachée
sous leurs bonnets jaunes, figures pâles et rayées de rides basses, à
l'oeil terne, à la bouche déformée, physionomies sinistres ou abruties; en
entendant le chant monotone qui règle leurs pas pesants et qu'accompagne le
cliquetis lugubre des chaînes, une horreur secrète nous serrait le coeur,
nous détournions les yeux et nous nous écartions de ce spectacle terrible;
et eux, nous les sentions nous poursuivre de leurs longs regards, enflammés
d'envie, de désirs féroces et d'une haine furieuse contre ces heureux de la
société dont ils étaient séparés comme des damnés.
Sur les larges quais étaient amoncelés les munitions et le matériel de
guerre, les canons de toute grandeur, rangés en lignes rigides, et
allongeant leurs cous noirs et lustrés, depuis les légères pièces de
campagne jusqu'aux lancastres dont la gueule engloutirait le corps d'un
homme, les boulets entassés en piles régulières, les bombes monstrueuses
que deux hommes portent avec peine, et les ancres colossales qui dressent à
quinze pieds en l'air leurs dents de fer, et dont on lit le poids énorme
écrit sur leurs tiges: _huit mille livres, dix mille livres_; et les grands
câbles de fer couchés au pied des ancres, que l'on ne peut soulever qu'à
l'aide d'une machine, et que la mer, d'un coup de ses vagues, casse comme
un fil de soie en ses heures de colère; et, tout le long du port, les
magasins, les hôpitaux, les casernes, les ateliers où les masses de fer
sortent toutes rouges de la fournaise, et, aplaties sous les marteaux
pesants, s'allongent en longues bandes que manient, enroulent et tordent
les forgerons demi-nus, haletants, et passant comme des spectres aux lueurs
d'un brasier étincelant.
Longtemps on suit les sinuosités de ce port qui s'enfonce dans les terres,
au milieu de ce formidable appareil de guerre, entre les magasins aux
hautes murailles, aux mille fenêtres, et les vaisseaux aux mâts pressés,
qui s'élèvent comme des citadelles. Qui connaît Paris et son prodigieux
labeur, les révolutions de ses quartiers brusquement coupés en larges
trouées; qui a vu, à l'Exposition universelle, les colossales machines de
l'industrie remuant leurs longs leviers et tournant leurs grandes roues qui
broyaient en mille sens les produits infinis de la matière, s'étonne encore
et est comme épouvanté de cette active puissance de l'homme, de cette
ardeur incessante, acharnée à accumuler les moyens de destruction et les
machines de mort, de cette formidable usine de la guerre, enserrée en des
remparts de granit et où s'entassent sans relâche les engins de fer depuis
deux cents ans.
Tel était Sébastopol! nous disaient les marins: sa rade, se prolongeant
dans les terres, pouvait aussi contenir toute une flotte, son port était
aussi vaste que Brest; ses bassins, ses magasins, ses arsenaux étaient
aussi bâtis en granit, ses forts taillés dans le rocher. En quelques jours,
toute cette force a été anéantie: les assises de roc des bassins ont été
brisées et précipitées dans la mer, les magasins, renversés de leur faîte,
ont sauté en l'air; ces longues rangées de constructions massives,
casernes, ateliers, arsenaux, tout ce Brest que vous voyez, supposez-le
secoué en ses fondements par les mains de Titans souterrains, arraché de sa
base, et, forts, bastions, quartiers entiers bouleversés de fond en comble,
_foulés aux pieds comme la moisson dans l'aire_[1], voilà Sébastopol
aujourd'hui: des blocs de granit entassés et laissés là pêle-mêle par la
tempête de la guerre!
[Note 1: Isaïe, XXI, 10.]
La rade de Brest est ouverte à l'extrémité de la Bretagne, en face même de
l'Océan; de l'autre côté de la presqu'île, la mer a déchiré et emporté une
longue bande de terre et a formé ainsi la baie d'Audierne qui regarde le
golfe de Gascogne. Cette baie, peu profonde, battue à la fois des vents de
l'ouest et du sud, est inhospitalière aux matelots; mais, comme s'il eût
voulu diminuer pour les vaisseaux les chances de naufrage, entre la rade de
Brest et la baie d'Audierne, Dieu leur a préparé une autre retraite, la
baie de Douarnenez, aussi vaste et aussi sûre que la rade de Brest, et d'un
accès plus facile. La rade de Brest est fermée par un goulet étroit, afin
de garder les vaisseaux de guerre; la baie de Douarnenez s'ouvre par une
large passe, on y entre et l'on en sort aisément, elle est propre au
commerce, aux petits navires et aux bateaux; arrondissant en un vaste
demi-cercle sa courbe grandiose, c'est moins la mer qu'un bassin de pêche.
Trois ou quatre petits ports s'abritent au fond des anses, et dans ces
petits ports semble se cacher tout un peuple de pêcheurs aux aguets prêt à
s'élancer dès qu'une proie est signalée, et dès qu'il l'a saisie, revenant
vite, chargé de butin, le déposer dans ses magasins, comme la fourmi.
Le principal de ces ports, Douarnenez, fournit des sardines à presque toute
la France. Comme les villes de bains, il a deux physionomies; il y a le
Douarnenez d'hiver et celui d'été: l'hiver, c'est un bourg de quinze cents
habitants; l'été, pendant la saison de la pêche, c'est une ville de dix
mille âmes. Veut-on avoir une idée de cette pêche: qu'on sache que
Douarnenez et les trois petits ports groupés comme des faubourgs à ses
côtés, Lequet, Triboul et Porut (leurs noms ne se trouvent sur aucune
carte), emploient à la pêche de la sardine plus de huit cent cinquante
barques, et que chaque barque, montée de cinq à six hommes, rapporte chaque
jour de quinze à vingt-cinq mille sardines: la pêche durant quatre mois,
que l'on calcule quelles brèches ces huit cent cinquante barques ouvrent
dans l'incommensurable armée qui, tous les ans, vient invariablement
s'engouffrer dans la baie; et pourtant, malgré ses pertes sans nombre,
cette armée, continuant sa marche, est encore pour les côtes plus éloignées
une mine féconde, les marins du golfe de Gascogne puisent encore à pleins
filets dans ses rangs inépuisables; et chaque été, en un ordre immuable,
sans qu'aucune révolution vienne à l'encontre, recommence le même mouvement
par le même chemin, et des millions de petits poissons descendent en
colonnes serrées le long des côtes, pour servir de nourriture à l'homme
indifférent devant ce spectacle incessant de la providence de Dieu!
Le matin, toutes ces barques légères dressent leurs petits mâts, et,
tendant leurs voiles au vent, elles partent ensemble, sous le clair soleil,
comme une volée d'oiseaux. Pendant la première heure, la baie est toute
couverte de points blancs, pâquerettes semées sur la mer bleue. Puis la
svelte escadrille s'avance de plus en plus vers la haute mer, et le dernier
petit point blanc disparaît. En l'absence des pêcheurs, la ville
silencieuse semble déserte: la pêche sera-t-elle bonne? un orage ne se
lèvera-t-il pas? Mais le soleil s'abaisse, et les voiles reparaissent au
loin, fendant l'onde plus lentement sous leur charge lourde: la ville alors
se réveille, les portes des maisons s'ouvrent et les rues se remplissent,
le mouvement est général; les femmes, avec leurs paniers, se hâtent,
descendant au port, et dès que la flotille, s'alignant en rangs pressés,
touche le rivage, elles s'élancent et envahissent les bateaux, comme si
elles les prenaient à l'abordage: un va-et-vient rapide s'établit aussitôt
des barques au rivage, on entasse le poisson dans les paniers, on s'appelle
et on crie, les prix se débattent, c'est le marché. Bientôt les lanternes
et les flambeaux s'allument, chaque barque en est éclairée; en un clin
d'oeil une illumination s'improvise, des milliers d'étincelles s'agitent
sur les vagues mouvantes, et l'on voit les jeunes filles aux jupes
retroussées, le panier sur la tête, courir d'un pied agile sur la planche
étroite et frêle, comme des ombres.
Au delà de Douarnenez, et en tendant vers l'ouest, la terre, resserrée
entre deux baies, s'allonge comme un grand fer de lance vers l'Océan:
c'est, avec la côte de Penmark, le point le plus inculte de la Bretagne, le
_bec du Raz_: à mesure que l'on avance, les collines diminuent de hauteur,
le sol s'abaisse, et tout, avec le sol, semble s'affaisser. Les maisons, à
peine hautes d'un étage, sont comme accroupies, les arbres, battus des
vents de la mer, chétifs et étiolés, ne s'élèvent qu'à quelques pieds
au-dessus des toits. Des champs de sarrasin, où il y a plus de pierres que
de terre, sont entourés de petits murs de cailloux amoncelés sans ordre; et
ces petits murs bas, croisant à l'infini leurs lignes blanches, ressemblent
à des milliers de tombes d'un cimetière abandonné.
Des landes pâles recouvrent comme d'un manteau sombre la plaine morne et
déserte; çà et là pointe une croix ou le clocher aigu d'une chapelle. Des
moutons noirs paissent une herbe rare dans d'étroites enceintes; un cheval
isolé tourne autour du pieu où il est attaché; de distance en distance
apparaît debout un pâtre immobile; à son attitude, à sa forme vague qui se
dessine sur le ciel gris et que la perspective allonge, on ne sait si c'est
un être vivant ou quelque débris druidique; on est près de le prendre pour
un menhir.
Puis, plus de maisons, plus de champs, plus même les petits murs de pierres
entassées: la lande partout, des sables et des pierres, une terre arrondie
en mamelons qui montent et s'abaissent par grandes vagues, comme la mer.
Enfin, d'un point plus élevé, on aperçoit tout à coup la mer, non plus
seulement à droite et à gauche, mais partout, devant soi, faisant le tour
de l'horizon à perte de vue. Des blocs de rochers énormes s'avancent
longuement parmi les flots, comme si la terre voulait faire un pas de plus
et poser son pied de granit dans l'Océan. Rien que la mer, et, sur cette
mer nue, un navire perdu dans l'immensité.
Encore quelques pas, vous voilà au bord: un tapage, un bruit continu, une
rumeur incessante, sourde et déchirante à la fois, comme d'un canon qui
gronderait au loin. Ce sont les vagues qui roulent sur les écueils, s'y
déchirent en larges nappes, et, pressées l'une par l'autre, viennent
frapper les rocs à pic du rivage, leur donner l'assaut et monter contre
leur muraille impassible, pour retomber à leurs pieds en glauques remous,
mugissant et grondant comme des lionnes à demi domptées.
Au pied de ces rochers on s'arrête un instant, puis, poussé par cette
curiosité infinie de l'homme qui tend toujours plus avant, on les veut
franchir. On escalade leurs sommets aigus, leurs aiguilles dentelées, leurs
assises penchantes. Et là, comme dans les montagnes, en ces vastes
solitudes de la mer, la distance trompe; on croyait n'avoir devant soi que
quelques rocs; ils grandissent en approchant, le but recule à mesure qu'on
le croit toucher; après ces rocs, d'autres encore. Et, quand, montant,
descendant, se baissant çà et là pour cueillir _l'oeillet de poëte_, petite
fleur d'un rose pâle qui croît sur une mousse rèche et rase, on est parvenu
à quelque angle hérissé, quand, en s'accrochant à une aspérité de la
pierre, on se penche au bord de l'abîme où bouillonne et bruit et tempête
la vague verdâtre, on écoute ce fracas formidable, on regarde cette onde
vivante, sans se fatiguer, sans s'en rassasier; on est comme enivré de
cette rumeur qui, depuis des siècles, toujours la même, a été écoutée des
Bretons et des Celtes, et qui, aujourd'hui comme alors, emplit l'âme d'une
terreur secrète et d'une tristesse solennelle.
C'est là le bec du Raz: à cette masse de rocs que battent les flots sans
cesse irrités, et qui gît, étendue comme le squelette d'un géant exhumé,
finit la terre. C'est bien ainsi qu'on se figure l'antique Armorique, âpre,
inculte, sol dur que percent à chaque pas les rocs et les pierres, des
côtes escarpées, la mer sauvage, et à l'horizon, une île montant de la mer,
l'île de Sein, retraite des Druides mystiques qui vivaient séparés des
hommes et ne communiquaient qu'avec le ciel.
Cette côte de rochers n'a pas toujours eu cet aspect désolé: la baie de
Douarnenez est une des conquêtes de l'Océan. Les terribles cataclysmes ont,
de tout temps, été considérés par les peuples comme des effets de la colère
de Dieu, la punition des crimes de leurs pères. La science qui examine ces
rocs et ces rivages, qui sonde les flots des mers, prétend expliquer les
révolutions de la terre par quelque mouvement naturel. Quand quelques
hommes, échappés aux lames rapides, plus rapides que les plus vites
coursiers, reviennent après la tempête et interrogent d'un pas hésitant le
sol bouleversé, ils trouvent, à la place des lieux qu'ils cherchaient la
mer, la mer qui étend au loin sa plaine sans fin et sans fond; où était une
ville, les flots; la vague maintenant apaisée, comme dans les vers du
poëte, baise amoureusement le rivage, et sous cette eau étincelant au
soleil, rien de ce qui est englouti ne paraît.
Le sentiment de la justice divine alors s'éveille dans les coeurs; ils se
disent que ce peuple, emporté tout d'un coup et sans rémission, n'a pu être
frappé sans l'avoir mérité: les actions du passé se lèvent devant eux, et
des fantômes paraissent dans l'air, montrant du doigt l'abîme. Alors, on se
rappelle le mot de l'antique vieillard: que Dieu punit les peuples des
crimes de ses rois. Les pères en transmettent le souvenir à leurs enfants,
et ceux-ci le répètent aux générations qui suivent, et ainsi se perpétue la
tradition vivante, immortelle, qui ne sépare pas le crime de la peine, la
cause de l'effet, bien autrement véritable que la science, qui change sans
cesse ses systèmes.
Ainsi l'on raconte comment se forma cette vaste baie de Douarnenez. Ici (en
quel lieu précis, les savants l'ignorent, mais le peuple le sait),
existait, il y a quinze siècles, au temps déjà du christianisme, une ville
riche, capitale d'un État puissant, une ville qui s'appelait d'un nom de
forme hiéroglyphique, IS. Face à face de la mer, Is n'était séparé des
vagues toujours menaçantes que par une digue élevée dont les écluses se
fermaient par une porte unique, et le roi avait une clef d'argent pour
ouvrir cette porte, quand il en était besoin. Le roi de ce temps-là,
Gradlon, était sage et prudent. Il avait été instruit à la vérité par un
saint, Corentin, dont Quimper a ajouté le nom au sien, comme un talisman;
mais la fille de Gradlon, Dahut, était de la race des Messalines; elle
_avait pris pour ses pages les sept péchés capitaux_, et, comme Marguerite
de Bourgogne, elle avait sa Tour de Nesle, sur les rochers dominant les
flots. Là, elle se faisait amener, chaque nuit, des amants masqués; ses
voluptés étaient sauvages, elle aimait à jeter les cris du plaisir au
milieu des rugissements des tempêtes: au matin, un ressort du masque
subitement pressé brisait les vertèbres de l'amant de la nuit, et son corps
était précipité dans un gouffre.
Mais un jour, Dieu la frappa de démence: lasse de posséder de faciles
voluptés, elle voulut, ainsi que Néron, jouir d'un spectacle inattendu,
d'une cité tout entière se débattant, comme une bacchante, dans l'ivresse
du désespoir. Ce ne fut pas le feu qu'elle lança sur la ville: elle déroba
au roi son père la clef d'argent de la porte des écluses, et elle l'ouvrit
à l'Océan; l'Océan s'élança aussitôt hurlant et bondissant. Elle eut, sans
doute, pendant quelques instants devant elle un de ces tableaux de maisons
croulantes, de morts instantanées, de déchirantes agonies, désastres sans
nombre, que rêvent certains hommes, mélange de sauvagerie et de
civilisation, qui artistes en leurs féroces instincts, se donnent, une fois
dans leur vie, la joie de contempler de _sublimes horreurs!_ mais, quand
elle se fut rassasiée des tortures de toutes ces victimes, de cette ville
sombrant comme un vaisseau, à son tour elle eut peur; le flot grandissant
roulait vers elle; elle jeta un cri d'angoisse, le cri du coupable qui tout
à coup sent les griffes du châtiment, ce cri qui venge en un seul instant
l'humanité et atteste la justice de Dieu. Ce cri désespéré, Gradlon, son
père, l'entendit; sur un cheval rapide, il accourut au secours de sa fille,
l'atteignit, la mit en croupe, et, tournant bride aussitôt, reprit sur une
langue étroite de terre, entre les flots montant toujours, sa course
précipitée. Mais tandis que, froide de terreur, elle étreignait Gradlon de
ses mains crispées, elle entendit dans les airs une voix surnaturelle qui
disait à son père: «Si tu te veux sauver, lâche ce démon! jette-le aux
flots qui le demandent!» C'était comme le _Coeur mort qui bat_, dans la
fiction du poëte, le remords qui appelait lui-même le châtiment; et alors
éperdue, jetant derrière elle un regard sur le gouffre mouvant, elle fut
fascinée par le mugissant abîme, elle ouvrit tout grands ses bras, elle
tomba en arrière, et, comme une bête féroce affamée, le flot bondissant la
dévora.
L'Océan, aussitôt calmé, dès qu'il eut englouti sa proie, arrêta subitement
sa course, ses vagues soulevées s'aplanirent, et il ne fit pas un pas au
delà du lieu où le crime, saisi vivant, avait disparu.
De la ville d'Is, il ne resta rien; où s'élevaient ses tours et bien par
delà, s'étendit la mer profonde, la baie de Douarnenez, que, semblable à
une dent de fer mordant dans la mer, ferme le bec du Raz. Longtemps à la
mer basse, apparurent sur la plage humide de grands débris, de larges
quartiers de pierres chargées de sculptures étranges, et de signes écrits
en une langue inconnue. Puis, peu à peu, l'Océan en ses rudes secousses
emmena ces ruines éparses au fond de ses abîmes, et la plage déserte ne fut
plus qu'une surface de sable uni.
Parfois encore pourtant, le pêcheur avancé dans la haute mer, en retirant
son ancre, la sent heurter des pierres sous les flots, et, retenant le
câble tendu, il s'avance étonné en ligne droite, comme le long d'un pan de
muraille. Ces murs, c'est la ville d'Is submergée. Elle est là, au fond des
flots, à jamais perdue, et l'oeil de l'homme ne la verra plus. Puis, à la
nuit, quand il s'apprête pour le retour, au milieu du choc retentissant des
vagues qui se combattent au bec du Raz, il entend dans l'ombre des clameurs
désolées et de lamentables sanglots, les cris immortellement désespérés des
amants d'une nuit de Dahut.
Là-bas, un courant terrible entraîne les navires, les lance contre les
écueils, les brise dans les nuits sombres, et la mer rejette les cadavres
sur le rivage. Le pêcheur alors ouvre sa voile au vent, et il s'enfuit, en
faisant le signe de la croix, loin de cette côte maudite, qui s'appelle
d'un nom sinistre, _baie des Trépassés_, de ce chaos de rocs où la mer
s'engouffre en des abîmes, et que la foi des peuples a nommé l'_Enfer_.