VI

Saint-Ilan.

=Colonie agricole.--un poëte et un soldat bretons.=

Lorsque l'on suit la côte âpre et haute de la baie de Saint-Brieuc, à une

lieue environ de la ville on aperçoit une flèche neuve et élégamment

découpée qui domine la campagne: c'est la chapelle de Saint-Ilan, et cette

chapelle indique aussitôt quelle pensée a inspiré cette colonie

d'agriculteurs et d'orphelins, asile de charité ouvert au repentir, à la

renaissance morale et au dévoûment.

Bientôt apparaissent les toits d'ardoises de la ferme, les étables, les

ateliers, les bâtiments d'exploitation groupés sur une pente douce qui

descend à la mer. Tout alentour, les champs sont mieux cultivés, les arbres

plus vigoureux, les prairies plus vertes et plus fraîches: on sent partout

une sollicitude intelligente et toujours présente. Dans les sentiers

sinueux passent, conduisant de beaux attelages, des hommes, de jeunes

garçons, vêtus de la blouse uniforme du travail: à leur air, à leur tenue

régulière, on reconnaît que ce ne sont pas des paysans ordinaires; en les

disciplinant la règle les a ennoblis. Les enfants ont une allure heureuse,

le visage gai, un regard ouvert qui semble interroger et vouloir saisir la

réponse; les hommes, une démarche grave, une physionomie sereine et

sérieuse à la fois, quelque chose de concentré et d'ardent, comme on se

figure les premiers chrétiens: ce sont, en effet, des chrétiens, et les

enfants, des orphelins, de pauvres petits abandonnés, retirés du

vagabondage ou du vice, rendus par la religion et le travail à la vie de

l'âme et à la santé du corps; les _frères laboureurs_, d'énergiques

successeurs des moines qui défrichèrent du même coup, en Bretagne, les

champs et les coeurs. Et ces frères, et ces orphelins guidés par quelques

prêtres, composent cette colonie de Saint-Ilan fondée par un poëte[1],

ruche d'où se sont déjà élancés des essaims nombreux d'agriculteurs, mère

féconde dont les enfants sont destinés à couvrir un jour l'Armorique de

leurs associations laborieuses, réalisant, sans emphase et sans discours,

l'alliance fraternelle du riche et du pauvre, avec la charrue et sous le

signe de la croix.

[Note 1: M. Ach. du Clésieux.]

Près de la ferme est l'habitation du fondateur de la colonie, le _naïf

manoir_[1] entouré et surmonté de grands arbres entre lesquels on voit la

mer. Partout un silence immense, ce silence des champs qui étonne

l'habitant des populeuses cités, qui d'abord l'attriste, mais dont ensuite

il se sent pénétré, dont il jouit et goûte la saine quiétude; le silence

sur la terre, et dans l'éloignement le bruit de la mer, ce murmure des

flots qui ne cesse jamais, qui est toujours le même, et que le coeur

écoute, toujours attentif et également charmé de cette plainte monotone,

lui qui change incessamment.

[Note 1: M. Sainte-Beuve.]

On entre dans cette paisible demeure; un petit salon, sanctuaire de la

famille, est décoré de tableaux recueillis avec un soin délicat et sous

l'inspiration d'une pensée unique: des sujets religieux, une vue de Rome,

le _forum_ semé de ruines, image immortelle de la société païenne détruite,

quelques portraits, celui de Brétignières, un des fondateurs de Mettray, du

prince Théodore Galitzin, qui déposa 25,000 francs sur la première pierre

de la chapelle de Saint-Ilan, et, à une place choisie, présent

inappréciable du peintre, une reproduction excellente du _Saint Augustin et

sainte Monique_ d'Ary Scheffer. Tous deux, la mère sainte, et le fils, ce

_Platon purifié_, selon le mot du grand philosophe chrétien[1], ils

conversent un soir, appuyés à une fenêtre, les yeux au ciel, reflétant en

leurs regards l'infini des cieux; les sublimes pensées montent de leur âme,

ils ont cette aspiration de l'immortalité qui, dans les natures élues, se

change en une passion épurée, et les soulève de la terre et les

transfigure, comme si déjà elles vivaient de la vie éternelle.

[Note 1: Saint Thomas d'Aquin.]

Cabinet d'étude, lieu de retraite et de prière, là on se recueille et l'on

médite; voyageur venu des grandes villes, une atmosphère calme descend sur

vous et vous enveloppe; vous sentez un apaisement inaccoutumé.

Là, passe la meilleure partie de ses jours le poëte qui, naguère, au temps

des vives luttes littéraires, combattit au premier rang, et qui, sorti

jeune encore de la bataille, a fait de la charité la mission et le but de

sa vie. Souvent il se mêle à ces frères laboureurs, à ces enfants qu'il

instruit par sa parole et son exemple, s'occupant aux travaux des champs,

sous le ciel, à cette culture de la terre qui assainit le corps, et d'où

l'on revient toujours le coeur content et le front dégagé; la vaste étendue

des champs qui s'enfoncent à l'horizon, la terre où le germe croît sans

bruit, donnent le sentiment d'une force puissante qui produit sans hâte,

avec sérénité. Le soir, il retrouve autour de son foyer la famille réunie,

l'épouse pieuse, les filles belles de cette beauté éclatante et ferme des

filles de la mer, ses domestiques vieillis dans la maison, ou qu'il a vus

naître, et à qui il parle avec cette familiarité, ce tutoiement du maître

respecté qui, au lieu de blesser, attache. C'est une vraie demeure

bretonne; on y a des sentiments bretons, l'amour du sol, un noble orgueil

de la vieille race armoricaine, et comme un reste de cette fierté nationale

qui semble protester et revendiquer son antique gloire.

Je la vois encore, la belle jeune fille, à qui nous étrangers de France,

nous demandions un soir une chanson de son pays. Elle commença un chant de

guerre, _Lez-Breiz_, le Chevalier breton, héroïque récit d'une lutte corps

à corps de Bretons contre Français, et où les Bretons étaient vainqueurs:

Entre deux seigneurs, un Franc, un Breton,

S'apprête un combat, combat de renom.

Coupé en courtes strophes, tantôt le chant retentissait cadencé comme le

pas d'un cheval de guerre qui fait sonner l'armure, tantôt il semblait

suivre les coups répétés des épées sur les casques d'acier. Et la jeune

Bretonne, aux yeux brillants, debout près du piano muet, sans autre

accompagnement que le murmure de la mer qui se brisait au pied des murs,

s'animait en cette bataille, de sa main tendue donnant le signal:

J'aperçois Lez-Breiz, suivi de ses gens,

Bataillon nombreux armé jusqu'aux dents;

ou de sa voix fière entonnant l'hymne du triomphe de Lez-Breiz:

Treize combattants tombés sous ses coups!

L'insolent Lorgnez, le premier de tous.

Lez-Breiz sur leurs corps s'en vint s'accouder,

Et se délassait à les regarder[1].

[Note 1: A. Brizeux, _Histoires poétiques_.]

Et nous, souriant à cet enthousiasme, nous admirions sa beauté pure, et

cette noble jeune fille nous apparaissait comme la figure idéale de la

Bretagne des anciens âges, célébrant les chocs chevaleresques et chantant

d'héroïques morts.

Ou bien, ce sont d'autres scènes d'un caractère antique: à la fin du repas

qui rassemble la famille, entre dans la salle un ancien soldat, naguère

vaillant serviteur du grand Empereur, aujourd'hui contre-maître de

Saint-Ilan. Le poëte, d'un regard affectueux et cordial, lui montre une

place entre ses deux filles; et le vieux soldat, qui porte sur sa poitrine

la croix qu'il a payée du prix de ses blessures, s'asseoit à la table

hospitalière où on lui sert une coupe d'un vin qui réjouit son coeur. La

tête droite, la physionomie grave, de cette gravité que donne l'habitude de

l'obéissance, le regard calme et ferme, il se tient immobile et attentif,

en cette placidité propre aux vieux soldats qui, à la fin de leur vie, se

recueillent silencieux dans le souvenir des combats éloignés.

Quelques mots du poëte raniment ces souvenirs profonds, les étrangers

l'interrogent, et le grenadier de la vieille garde ouvre les pages depuis

longtemps fermées du livre de son passé. On se sent grandir à ces récits de

guerre, de ces combats qu'on n'a pas livrés, mais qui réveillent en nous

les plus nobles sentiments: l'amour de la patrie et de la gloire, le

dévoûment et le mépris de la mort. Il dit les guerres homériques où il se

trouva, le siège de Saragosse, cet assaut des murs, des rues, des maisons,

où les assiégés furent dignes de leurs vainqueurs, la campagne de France,

Champ-Aubert, Montmirail, derniers grands coups d'aile de l'aigle blessé au

haut des airs. Il était du petit nombre des soldats d'élite qui

accompagnèrent l'Empereur à l'île d'Elbe. Il l'avait vu solitaire et

soucieux errer sur la grève, s'arrêter au bord de la mer, du côté de la

France, fixant sur l'horizon son long regard, comme s'il eût voulu passer

par delà. Et quelques jours après c'était le départ, et la marche rapide à

travers la France, et la troupe fidèle grossissant dans sa course,

entraînant avec elle les volontés et les coeurs, puis courant vers le nord

heurter les nations, et se dissipant et s'évanouissant enfin aux coups de

la foudre.

Et, après avoir rappelé ces luttes de géants, ces efforts d'un héros qui

combat le monde et ce désastre sans retour, lorsque ses lèvres se

fermaient, le vieux soldat demeurait accablé et morne; les yeux baissés, il

écoutait comme les derniers bruits de la bataille, la rumeur lointaine

d'une armée qui fuit dans les ombres.

Le poëte, alors, pressant sa main d'une étreinte affectueuse: Marc

Jaffrain, j'ai fait pour toi des vers; un jour, quinze ans aujourd'hui se

sont passés,

Je te dis: d'un projet je sens la noble envie:

Veux-tu m'abandonner le reste de ta vie?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Une larme brilla dans ton oeil expressif,

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et ton front devint fier comme un jour de combat.

Puis, bientôt poursuivant notre obscure conquête,

D'un groupe d'orphelins tu marchas à la tête.

Le matin, le clairon annonçait le réveil;

Je te vois, devançant le lever du soleil,

Guider tes vingt enfants à l'âpre labourage,

Et par des chants pieux ranimer leur courage.

La journée à sa fin, tu t'asseyais alors,

Ton devoir s'appliquait aux travaux du dehors,

Le mien était d'ouvrir à ces intelligences

Les régions de l'âme et des humbles sciences;

Et, lorsque finissait l'heure de la leçon,

Prenant sur tes genoux le plus petit garçon,

Retenant mieux que lui le sens de la parole,

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

D'un jour rempli goûtant le repos plein de charmes,

Que de fois je serrai ta main forte avec larmes!

Et, depuis, le Seigneur a béni nos travaux[1].

[Note 1: UNE VOIX DANS LA FOULE: _à Marc Jaffrain_.]

Et le poëte encore dit la troupe d'orphelins, qui _au signal du travail a

saisi la charrue_, la _terre fécondée_ par les sueurs, la pensée marchant

_dans des sentiers nouveaux_, les _biens réparateurs_ répandus _par la

grâce d'en haut_, l'oeuvre enfin, _complète et bénie_,

Dont après vous, mon Dieu, le fondateur c'est lui!

Et, tandis que passaient devant ses yeux, dans une langue harmonieuse, ces

quinze ans de travaux, de vive ardeur et de dévoûment, un naïf sourire

éclairait le front du vieux soldat; il se réjouissait de ce bien qu'il

avait fait, et que, semblable aux enfants, aux poëtes, aux âmes noblement

douées, il avait déjà oublié.

Le paysage qui encadre ces scènes familières ou héroïques, a une grandeur

solennelle: c'est la mer, la mer immense, _barrant et nivelant l'horizon

sous sa ligne sombre_, comme dit le poëte[1]; à de certaines heures, après

qu'elle s'est retirée à une longue distance, en laissant nue sa grève de

sable fin où se dessinent mille méandres, elle revient précipitée,

grandissant à chaque pas, envahissant en peu d'instants le vaste espace

lentement délaissé. Alors le père: Allons, à cheval! à cheval!

[Note 1: Amédée Pommier.]

Ma grande fille, heureuse avec tes dix-huit ans!

en avant dans la mer! Vis-à-vis de ces flots qui s'avancent d'un

irrésistible mouvement, l'homme a comme un désir sauvage de lutter avec

eux; un fier instinct le pousse, il semble qu'il veuille faire sentir aux

éléments sa supériorité et sa force souveraine. Et, le front battu par la

brise, aspirant l'haleine amère, tous deux vont au-devant de la masse d'eau

vivante et profonde, et un cri de mâle volupté s'échappe de leurs lèvres:

Ta joie, ô jeune fille, est l'azur du ciel même!

La vague où nos chevaux entrent jusqu'au poitrail,

Fait naître sur ta joue un reflet de corail,

Quand tu t'émeus de ce baptême[1].

[Note 1: A. du Clésieux, _Promenade_.]

Ainsi se passe la vie du poëte, face à face avec la nature, vie de la

famille et du travail qui garde comme un souvenir des scènes de la Bible et

d'Homère, ou mieux encore de l'existence indépendante des nobles Bretons

des premiers siècles, bardes, agriculteurs et guerriers. C'est la vraie vie

de l'homme, simple et fortifiante, et qu'un autre poëte, il y a longtemps

déjà, idéalisa en ces beaux vers:

. . . . Sur un rocher, devant l'éternité,

Devant son grand miroir et son fidèle emblème,

Devant votre Océan, près des grèves qu'il aime,

Vous êtes resté seul à veiller, à guérir,

A prier pour renaître, à finir de mourir,

A jeter le passé, vain naufrage, à l'écume,

A noyer dans les flots vos dépôts d'amertume;

Repuisant la jeunesse au vrai soleil d'amour;

Patriarche d'ailleurs pour tous ceux d'alentour,

Donnant, les instruisant, et dans vos jours de joie

Chantant sur une lyre![1] . . . . . .

[Note 1: Sainte-Beuve, _Pensées d'août, à Ach. du Clésieux_.]

Parfois, après plusieurs années d'absence, le poëte vient à Paris; il passe

quelques soirs dans ce monde des salons agité par tant de passions

diverses, qui espère si vite, qui désespère plus vite encore. Les projets

précipités, les oeuvres commencées, les monuments qui surgissent du sol,

ces quartiers neufs qui s'improvisent, ce luxe bruyant, cette foule

toujours empressée, ces joies, ces abattements sans mesure, cette vie

ardente qui se remue, gronde et éclate en rumeurs confuses, passent devant

lui comme un éblouissement. Quelle mêlée, quels contrastes! Bien et mal,

charité sincère et vanités de charité; oubli de l'âme, de l'éternité, et

aspirations à la foi; la même foule se ruant aux théâtres pour y savourer

les âpres émotions des filles de marbre, et se pressant dans les temples,

suspendue à la parole d'un prêtre qui lui dévoile ses vices secrets; se

rassasiant, en sa soif immodérée de plaisir, de voluptés sans les goûter;

et presque au même instant, à la voix d'un orateur, au chant d'un poëte, se

recueillant attentive, écoutant d'une oreille délicate et charmée les

accents inspirés qui réveillent en elle les sublimes sentiments, longtemps

assoupis, jamais éteints, qu'il suffit de remuer pour qu'il en jaillisse

une flamme comme d'un foyer immortel!

Et lui, nouveau venu, étranger à cette mêlée, au bord de cette tempête de

la vie sociale, plus émouvante que la tempête des flots qui battent ses

grèves, il s'anime, son coeur bat vivement à ces vives impressions; et,

parmi ces _voix de la foule_, lui aussi il jette sa voix, cri énergique du

_vates_, poëte et devin, essayant d'arrêter cette foule qui court au hasard

et qui prodigue chacun de ses jours comme si chaque jour n'avait pas de

fin. Il écoute, il contemple la rumeur de cette fournaise où mugissent

mille matériaux en fusion, ce qui surgit à la surface, ce qui vole en

l'air, ce qui fait éclater les applaudissements ou est accueilli par les

huées. Et ce _Paris, bourse, mode, sermon, théâtre, charité, faux plaisir,

ni vice ni vertu_[1], le drame du siècle, il en trace à grands traits une

large fresque, comme ce tableau de naufrage que le peintre antique avait

suspendu sur le rivage au bord des vagues bruissantes.

[Note 1: Titres des principales pièces du volume de poésies

intitulé: _Une voix dans la foule_.]

De toutes les cités ô cité souveraine,

Paris, qui t'a donné ton fier bandeau de reine

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Tes foules éveillant, comme au loin les rameurs,

De sourds mugissements ou de vastes clameurs?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le travail t'embrassant, quand sa grande aile s'ouvre,

Depuis le Panthéon jusqu'aux sommets du Louvre,

Animant les marteaux, la scie et les leviers,

Et ne laissant dormir aucun de tes quartiers;

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Tes orchestres géants, tes fêtes colossales,

Tout ce tumulte enfin, ce brillant coloris

Qui rend belle à ton front ta couronne, ô Paris!

Cette voix, ainsi que son modèle, a ses cris d'enthousiasme et de douleur,

de désolation et de dédain, d'admiration et de colère; mais elle ne se

confond pas avec toutes les autres. Ces émotions profondes du poëte, elles

ne vibrent pas du même son que les émotions de la multitude, elles ont un

accent étrange, inaccoutumé, et qui, par sa dissonnance, les fait entendre

au-dessus de l'universelle clameur. Ce poëte est un chrétien agissant; il

possède ces vertus chrétiennes qu'a ignorées le monde antique: il juge, il

condamne, mais il aime; il s'émeut des douleurs de l'humanité, de ses

vices, de ses erreurs, il sait ce que valent les _coeurs souffrants_, les

_coeurs aimés_; d'une voix douce et tendre il les encourage et les console;

il fait briller la lumière immortelle aux yeux des faibles et des égarés,

et il les entraîne après lui dans son aspiration vers Dieu.

La Bretagne. Paysages et Récits. · 第 9 / 41 题