IV

Quiberon.

=Le combat.--Le fort Penthièvre.--La prison.--Le jugement.--Le champ des

martyrs.=

Nos rivages, comme la Grèce antique, ont leur histoire: les jeunes citoyens

du Nouveau Monde, pour qui nous sommes des anciens, en longeant la côte

armoricaine, se montrent, du haut de leurs navires, un petit coin de terre,

une presqu'île étroite et avancée dans la mer: Quiberon, Carnac, Auray, ces

bourgs et ces villages celtiques ont vu de pathétiques événements, ont

entendu sonner d'illustres noms. A Auray, la dernière bataille des deux

compétiteurs de Bretagne, Charles de Blois et Monfort, le choc de trois

chevaleries, Anglais, Français, Bretons, Chandos et du Guesclin; à

Quiberon, la rencontre de deux armées, de deux drapeaux, symboles de deux

sociétés, gentilshommes descendants des preux chevaliers, républicains

commandés par un fils de palefrenier, Hoche; puis l'immolation des débris

de l'ancienne noblesse, massacre suprême qui ferme l'ère rouge de la

Terreur, comme une large effusion de sang termine un long sacrifice; voilà

les faits et les noms: magnanimité, courage, nobles paroles, sentiments

sublimes, l'antiquité n'a rien de plus grand; nous n'avons rien à lui

envier.

C'est ici, à l'entrée de la presqu'île de Quiberon, près de Carnac, que

débarquèrent, à la fin du siècle dernier, des exilés français venant, les

armes à la main, reconquérir leur patrie.

On ne voit pas sans étonnement dans l'histoire cette tentative des émigrés:

c'est en 1795, la grande guerre de Vendée est finie, les principaux chefs,

Bonchamps, d'Elbée, La Rochejaquelein, Cathelineau, sont morts; Stofflet et

Charette seuls résistent à peine à la tête d'une poignée d'hommes,

poursuivis, traqués, chaque jour près de succomber. Mais les exilés

aisément s'abusent: loin de la patrie, les événements sont passés avant de

retentir à leurs oreilles, comme l'éclair du canon se voit avant qu'on

entende le coup. Tant que la guerre de Vendée fut dans sa force, ils y

attachèrent peu d'importance: quand les cent mille hommes qui avaient

franchi la Loire eurent été tués et dispersés, quand le fer et l'incendie

des colonnes infernales eurent saccagé le Bocage, les princes exilés

croyaient encore la Vendée en armes; alors arrivait à Charette, du fond de

l'Europe, cette lettre de Suwarow, écrite avec une emphase orientale, mais

non sans grandeur; alors le comte de Provence envoyait à Charette et à

Stofflet des cordons et des brevets de généraux; alors on rêvait une

expédition décisive dans l'Ouest, et l'on décidait une descente des émigrés

en Bretagne.

Tout, cependant, n'était pas contraire à cette entreprise: si Stofflet et

Charette étaient réduits à une grande faiblesse, leur résistance tenait la

Vendée en éveil; un secours inattendu, un premier succès pouvait la

remettre debout; les chouans, disséminés par toute la Bretagne, occupaient

une armée entière: on n'avait pas jugé trop grands les talents de Hoche

contre Tinténiac et Cadoudal; leurs bandes éparses se levaient tout à coup

devant et derrière les républicains comme ces globes fulminants, semés sur

le sol, qui éclatent sous les pas. L'état de la France aussi semblait

favorable: maintenant que les décemvirs sanguinaires n'existaient plus, on

souffrait impatiemment le joug de la Convention; on avait horreur et mépris

de ces hommes qu'on ne craignait plus. Le pays d'ailleurs où l'on projetait

de descendre était un pays ami: dès qu'une armée régulière y mettrait le

pied, autour d'elle se rallieraient cinquante mille chouans aguerris;

l'Ouest tout entier se lèverait; les républicains, dans cette haute marée

populaire, seraient engloutis; les Vendéens, naguère, s'étaient avancés

jusqu'à soixante lieues de Paris; cette fois, dès le premier jour et sans

tirer l'épée, l'armée libératrice se retrouverait aussi près; un prince

apparaîtrait à sa tête, et, aux acclamations des peuples, elle marcherait à

grands pas vers Paris, à qui elle ramènerait la paix et ses rois.

Telles étaient les espérances et les illusions. Pour l'accomplissement de

ces grands desseins, rien n'avait été épargné; les préparatifs furent

dignes du but. L'Angleterre donna son aide: quelques-uns ont prétendu

qu'elle avait saisi avec empressement l'occasion d'anéantir les restes de

l'ancienne marine française; on l'a calomniée, on ne la comprenait pas: un

plus pressant intérêt la poussait; l'ennemi d'alors, c'était la République.

Vaisseaux, argent, munitions, elle fournit tout aux émigrés, en abondance,

sans compter. Les républicains furent étonnés de l'immense matériel d'armes

et d'approvisionnements de toute sorte qu'ils trouvèrent après la victoire:

les commissaires demandaient _quatre mille voitures_ pendant quinze jours

pour transporter ces richesses; Hoche les estimait, dans sa lettre à la

Convention, à _plusieurs centaines de millions_.

Quant aux émigrés, la nouvelle de ces puissants préparatifs les avait

partout ranimés: il en vint des extrémités de l'Europe. Un corps entier

qui, depuis trois ans, faisait la guerre en Allemagne, arriva des bords de

l'Elbe, sous le commandement de Sombreuil; tous les anciens officiers de la

marine royale accoururent. «On a trouvé, écrivait Hoche, plus de six cents

épées avec l'ancre sur la garde.» Les Bretons, surtout, étaient en grand

nombre; ils allaient revoir leur pays, leurs familles, combattre, mourir du

moins sur le sol où ils étaient nés. On composa cinq régiments, dont

plusieurs portaient de beaux noms: _Rohan, Damas, Loyal-Émigrant_;

l'artillerie avait pour chef un militaire savant et éprouvé, le comte de

Rotalier. L'enthousiasme était haut comme les espérances; beaucoup

d'officiers convertirent leur fortune en or, et l'emportèrent avec eux,

nobles joueurs qui risquaient tout sur un dernier coup de dés; enfin,

spectacle héroïque et touchant, on voyait marcher en ligne une compagnie de

vieux officiers, tous chevaliers de Saint-Louis[1], qui portaient le

mousquet et recevaient la paye comme de simples soldats; ils étaient cent

vingt, tous âgés de plus de soixante ans, et leur chef en avait

soixante-douze. On a vanté l'enthousiasme des républicains; celui qui

animait ces vieillards était aussi grand et plus admirable; car

l'enthousiasme et le désintéressement sont naturels à la jeunesse; mais

eux, dans la vieillesse et après les épreuves de la vie, ils avaient gardé

entières ces vaillantes et généreuses vertus.

[Note 1: Ils portaient la croix de Saint-Louis suspendue à un ruban

de laine, faute, dit Puisaye, de moyens d'en payer un de soie.]

Oui, les moyens étaient immenses et les qualités magnanimes: mais ici, dès

le début, même avant le départ, se révèlent les défauts qui feront tout

échouer, défauts de cette génération élevée par le siècle du doute, et que

Dieu semble avoir condamnée et aveuglée jusqu'au bord du précipice, pour

qu'elle y pût immanquablement tomber. Ils avaient le courage, le dévoûment,

l'héroïsme, il leur manquait la décision, la netteté de vues; il ne se

trouva pas un homme pour conduire ces bras: Puisaye, négociateur,

diplomate, plutôt que général, perdit promptement la tête; d'Hervilly,

officier de détails, n'avait ni initiative ni idées d'ensemble; Sombreuil

arriva trop tard. Le commandement, d'ailleurs, était partagé: Puisaye est

le chef nominal; d'Hervilly le chef militaire; les chouans ne reconnaissent

que Puisaye, les émigrés n'obéissent qu'à d'Hervilly. Puis, au lieu de

partir tous ensemble, en une masse compacte, capable d'un énergique effort,

ils se divisent: le deuxième corps ne quitte l'Angleterre que trois

semaines après le premier; celui-ci débarque le 27 juin, celui-là le 15

juillet, le troisième, le plus considérable, qui emmène le comte d'Artois,

attendra, avant de partir, quelque succès. C'est celui qui vint, deux mois

plus tard, faire une inutile descente à l'Ile-Dieu. Enfin, pour compléter

leurs régiments, ils enrôlent des soldats républicains, prisonniers en

Angleterre: ces émigrés fidèles, qui ne connaissent qu'un serment, ne

songent pas que ces soldats, qui s'engagent afin de sortir de prison, au

moindre échec vont déserter.

Leurs premiers pas, pourtant, furent heureux: la mer était libre; les

vaisseaux anglais avaient repoussé l'escadre de Villaret-Joyeuse sortie de

Brest pour leur barrer le chemin. Ils abordèrent sans obstacle au fond de

la baie de Quiberon. Là, après quatre ans d'exil, cinq mille Français

mirent le pied sur le sol de la patrie et ceux qui ont survécu nous ont dit

leur enivrement en touchant cette terre sacrée. Dès qu'elle fut en vue, des

cris de joie et d'amour éclatèrent sur les vaisseaux; plusieurs se jetèrent

dans les flots, pour l'atteindre plus tôt, et l'embrassèrent, avec des

transports et des larmes, comme une mère. Leur arrivée avait été signalée;

les populations environnantes étaient accourues, apportant à l'armée des

vivres et des provisions: «Vieillards, femmes, enfants, jusqu'aux genoux

dans le sable, s'attelaient aux canons... la plage retentissait des cris

incessamment répétés: «Vive notre religion! vive notre roi[1]!» En se

retrouvant et se mêlant ensemble, parents, compatriotes et compagnons

d'armes, il semblait aux uns et aux autres qu'un souffle invincible les

allait porter en avant, et balayer les champs devant eux.

[Note 1: Puisaye, _Mémoires_, édit. de Londres, 1807, t. VI.]

Les troupes républicaines, en effet, plièrent tout de suite, et cédèrent le

terrain. Elles étaient en petit nombre; ordre leur fut donné de se retirer

sur Quimper, afin de couvrir Brest. La Convention s'attendait à perdre la

Bretagne d'un seul coup. Presque à la fois sont occupés les villes et les

bourgs avoisinants: Carnac, Mendon, Landevan, Auray; en quelques heures,

dix-sept mille chouans arrivent, rompus à la guerre par trois années de

combats, soldats par le coeur et par les actes, sinon par l'habit.

Mais qui les arrête? pourquoi cette ardente armée reste-t-elle comme fixée

au sol? C'est que déjà éclate parmi eux la désunion, la désunion qui

accompagne toujours l'exil; alors aussi apparaît la petitesse de vues du

chef. Habitué aux troupes régulières, d'Hervilly ne dissimule pas son

dédain pour ces paysans. Quoi! pas de discipline! ils ne savent ni se

mettre en rang, ni manoeuvrer! on ne saurait s'avancer sans les avoir

formés; il leur faut apprendre à porter l'uniforme, à marcher au pas. En

vain Puisaye s'indigne de ces lenteurs, il n'a pas l'audace de s'emparer du

commandement. Les chouans, qui avaient bien soutenu le choc des régiments

républicains, sans connaître la charge en douze temps, se voyant méprisés,

murmurent ou s'éloignent. On laisse se consumer sur place cette fièvre

française qui fait tout plier, quand on la laisse se jeter au dehors. Et

ainsi, dix jours se passent, dix jours en luttes intestines, en paroles

aigres, en mesquines opérations. On quitte ce petit bourg et l'on reprend

celui-là; avant même d'avoir combattu, on doute du succès; il faut attendre

le second corps d'armée; il faut un refuge, en cas de défaite, et, au lieu

de pousser devant soi, par ce pays ami où chaque homme que l'on rencontre

serait un soldat ou un hôte, où la petite armée républicaine eût été

étouffée dans la foule, on se retire prudemment d'Auray, on se cantonne

dans l'étroite presqu'île de Quiberon, et dans le fort Penthièvre qui la

ferme; on recule à quatre lieues en arrière du point qu'on occupait au

débarquement.

Ces dix jours décidèrent du sort de l'expédition. Les chouans du centre ne

voyant pas s'approcher l'armée émigrée, n'osent bouger; Hoche qui craignait

un soulèvement général rassemble en hâte tous ses soldats; il va aux

émigrés qui ne viennent pas à lui; le 5 juillet, il est en face d'eux, et

le 7, déjà il les a repoussés dans la presqu'île de Quiberon; il les tient

là acculés à une impasse, sur une misérable langue de terre de deux lieues

de long et de quelques cents mètres de large, entre deux précipices des

flots.

Maintenant l'heure des conseils est passée, celle de l'action est venue;

ils n'ont plus qu'à se battre et à mourir. C'est leur beau moment, et l'on

va reconnaître la noblesse française, imprévoyante, téméraire comme la

jeunesse, mais toujours vaillante et chevaleresque, et perdant la vie avec

magnanimité, à Quiberon, comme à Azincourt et à Crécy.

Ils sont enfermés, il faut sortir de la presqu'île: après une première

tentative infructueuse et mal combinée (le 8 juillet), un plan est formé

pour forcer le camp de Hoche: deux détachements, descendant à quelques

lieues de là, à droite et à gauche, feront un détour, et par derrière

attaqueront les républicains; à un signal donné, le gros de l'armée émigrée

sortira du fort Penthièvre et les assaillira de front: pris entre deux feux

par des troupes supérieures en nombre, Hoche ne peut résister (16 juillet).

Mais, voilà qu'il arrive de ces malentendus qui déjouent les projets les

plus habilement conçus, de ces accidents qui ne sont pas des coups de

hasard, mais que Dieu jette à l'encontre des capitaines quand il les veut

perdre. Le premier détachement est détourné de son chemin par un

contre-ordre venu on ne sait d'où[1], il s'égare à dix lieues de là; son

chef même, Tinténiac, est tué; la seconde troupe à peine a mis pied à terre

qu'elle est obligée de se rembarquer; les deux attaques sur les flancs et

les derrières des républicains manquent ainsi à la fois; le signal qui

devait avertir de ce contre-temps n'est pas aperçu.

[Note 1: Des agents de l'intérieur.]

Cependant les émigrés, dans leur impatience, sortent de la presqu'île; ils

ne veulent même pas attendre ce renfort tant désiré, le corps de Sombreuil,

quinze cents vieux soldats qui viennent d'arriver et vont débarquer. Ils

marchent en rangs épais contre le camp de Hoche placé sur une hauteur et

défendu par de formidables retranchements; Hoche les laisse s'approcher;

puis, tout à coup, à quelques pas, une batterie se démasque, et une

décharge meurtrière, en un instant, en abat des centaines; les rangs sont

hachés en tronçons. Se figure-t-on la stupeur et l'effroi à cette surprise?

Mais ici, ces gentilshommes, qui dédaignaient les paysans, vont leur

prouver du moins qu'ils sont dignes de les commander. Un moment troublés et

désunis, bientôt ils se reforment, et, comme si des trouées sanglantes ne

les avaient diminués, ils alignent leurs rangs, et du même pas, du même pas

qu'auparavant, ni plus vite, ni plus lentement, ils continuent à monter

vers ce rempart d'où plonge un feu de mitraille qui les décime. Les

républicains, les voyant de ce rempart, marcher impassibles et en bon

ordre, ne pouvaient retenir leur admiration: «Il semblait, leur

disaient-ils après la défaite, que vous marchiez à la parade.--On s'est

battu des deux côtés avec énergie, écrivait Hoche, ces hommes égarés se

sont souvenus qu'ils étaient Français et qu'ils avaient des Français devant

eux.»

C'est que la plupart étaient des officiers, et ces officiers, qui avaient

toute leur vie crié _en avant!_ à leurs soldats, soldats aujourd'hui, ne

savaient pas reculer. De soixante-douze officiers de Royal-Marine, il en

périt quarante-trois; de cette troupe héroïque de cent vingt vieux

vétérans, chevaliers de Saint-Louis, il en resta soixante-douze couchés par

terre. Il fallut enfin céder; qu'était le plus intrépide courage contre des

feux de peloton? Ils auraient tous péri, dès ce jour-là, sans la prévoyance

du comte de Rotalier; avec ses canons, il arrêta la poursuite des

républicains, et, couvrant la retraite des émigrés, les sauva au moins pour

cette fois[1].

[Note 1: Son fils tomba près de lui: «Enlevez cet officier,»

dit-il, et il continua à commander.]

Le reste ressemble à toutes les histoires d'infortunes achevées; les

premières mailles déchirées, le tissu se rompt jusqu'au bout. Du 16 au 20

juillet, chaque jour, chaque nuit, les soldats enrôlés en Angleterre

désertent par bandes au camp de Hoche; celui-ci n'a entre son armée et les

émigrés que le fort Penthièvre, et la garnison de ce fort est composée

presque entièrement d'anciens républicains; la trahison, bientôt, le lui

livre: quand, une nuit, ses soldats se présentent au pied des murs, ceux du

dedans leur tendent la crosse de leurs fusils pour les aider à escalader

les rochers. Et alors, c'est une débandade générale, déroute non d'une

armée, mais d'une population entière, paysans, femmes et enfants qui,

depuis quelques jours, s'étaient réfugiés dans la presqu'île. Tous fuient

devant les bataillons vainqueurs qui débordent sur cet étroit espace, tous

fuient, et ils n'ont devant eux que la mer, une mer bouleversée par la

tempête, et une côte de rocs où les bateaux de secours ne peuvent aborder.

Il ne fallut pas de grands efforts pour venir à bout de cette foule

éperdue; sauf quelques-uns qui s'échappèrent, on les prit par milliers, et

on les emmena comme des troupeaux.

A cette heure, les deux généraux ont disparu: Puisaye s'est hâté d'aller

mettre ses papiers à l'abri sur la flotte anglaise; d'Hervilly a eu

l'honneur d'être blessé mortellement le 16, à l'attaque du camp, réparant

ses fautes par la mort du soldat.

Une seule troupe avait pu se rallier, celle de Sombreuil, récemment

débarquée, un millier d'hommes environ, la plupart gentilshommes ou anciens

soldats. Après avoir défendu le terrain, pied à pied, contre des forces

sans cesse croissantes, ils étaient arrivés à l'extrémité de la presqu'île,

près de Portaliguen; là, réunis derrière un petit mur à demi écroulé, entre

la mer agitée par l'orage et les rangs redoublés d'une armée nombreuse,

n'ayant plus qu'une ou deux cartouches par homme; ce n'est pas de se rendre

que leur vient la pensée; «Sombreuil tint conseil, raconte l'un d'eux, et

il fut alors unanimement décidé que nous sortirions tous du fort, et que,

secondés par le feu très-vif que faisaient les frégates anglaises, nous

nous précipiterions, l'épée à la main, dans les rangs républicains, où du

moins, si la victoire ne secondait pas notre courage, nous trouverions une

mort glorieuse... Déjà Sombreuil donnait l'ordre d'ouvrir les portes[1];»

mais, à leur attitude, les républicains eux-mêmes s'émeuvent. Cette poignée

d'hommes va-t-elle donc périr? Sûrs de la victoire, ils n'ont que de la

pitié: «Rendez-vous, braves émigrés, s'écrient-ils, il ne vous sera pas

fait de mal! nous sommes tous Français!...» Ah! si ce ne furent pas les

généraux qui le jetèrent, ce cri des soldats était la voix généreuse de

Français qui reconnaissent des hommes de leur sang, et leur pardonnent!

Sombreuil, alors, sortit du fort, un général républicain s'avança, et

quelques paroles s'échangèrent rapidement entre eux.

[Note 1: _Ma sortie de Quiberon_, par L.V. de la V... g... o... (le

vicomte de la Villegourio).]

C'est là ce qu'on a appelé la capitulation de Quiberon, niée et affirmée

avec une égale passion par les partis contraires, parce qu'elle fut suivie

du massacre des émigrés.

J'ai lu, avec une attention exacte et scrupuleuse, avec l'ardent désir de

chercher la vérité, tous les récits qui ont été écrits de ce moment

solennel, et les relations émues des émigrés qui s'échappèrent plus tard

des prisons[1], et les écrivains hostiles aux royalistes, tels que le

biographe de Hoche, Dourille, et l'impartiale narration des _Victoires et

conquêtes_, où l'on sent une âme toute française, et l'historien de la

Révolution, M. Thiers, qui juge les événements en homme d'État, et les

pages sincères de Rouget de Lisle, qui accompagna Tallien de Quiberon à

Paris, et qui peint en traits saisissants les hésitations et les angoisses

du proconsul préoccupé de la conduite qu'il doit tenir, et le discours

enfin de Tallien, quelques jours après, à la Convention; j'ai recueilli en

Bretagne, sur les lieux mêmes, les traditions et les souvenirs; et la

conviction m'a été donnée qu'il y eut une capitulation, non pas

capitulation régulière, le temps et les circonstances ne le permettaient

pas, mais une capitulation conditionnelle, et les conditions mêmes que l'on

imposait sont la preuve d'une convention proposée et acceptée.

[Note 1: Tous, séparés par les distances et les années, s'accordent

sur le fait qu'il y eut capitulation.]

Entre ces récits, celui qui porte le plus le caractère de la vérité est la

relation de Chaumereix, qui, lui, écrit, non à la distance de longues

années, mais peu de temps après son évasion, dans l'année même[1]:

«Sombreuil, dit-il, s'avança vers Hoche: Les hommes que je commande sont

déterminés à périr sous les ruines du fort, mais si vous voulez les laisser

rembarquer, vous épargnerez le sang français. Le général Hoche lui

répondit: Je ne puis permettre le rembarquement, mais si vous voulez mettre

bas les armes, vous serez traités comme des prisonniers de guerre.--Les

émigrés seront-ils compris dans cette capitulation? ajouta Sombreuil.--Oui,

dit le général Hoche, tout ce qui mettra bas les armes. Puis apprenant son

nom: Quant à vous, Monsieur, je ne puis rien vous promettre.--Aussi,

répondit Sombreuil, n'est-ce pas pour moi que j'ai voulu capituler, je

mourrai content, si je sauve la vie à mes braves compagnons d'armes.»

[Note 1: _Relation_ de M. de Chaumereix, officier de la marine,

Londres, 1795.]

Et il se retire, il rapporte à ses compagnons sa conversation avec le

général républicain[1], et, sur sa parole, les émigrés mettent aussitôt bas

les armes.

[Note 1: Il n'est pas certain que le général républicain qui

conféra avec Sombreuil fut Hoche; quelques relations nomment le

général Humbert; mais cela ne change rien au fait.]

Tel est ce récit d'un témoin oculaire, et la suite des événements confirme

sa véracité. Une frégate anglaise s'était approchée du rivage et tirait de

meurtrières bordées sur les républicains: «Du moins, Monsieur, faites

cesser le feu des Anglais!» s'écria Hoche. Après avoir réservé la vie du

jeune capitaine, il demande à Sombreuil d'épargner ses troupes, fortifiant

son engagement d'une seconde condition. Et s'il n'y avait pas accord, que

signifie la conduite de Hoche et de Tallien? pourquoi hésitent-ils à

fusiller immédiatement ces émigrés? la loi n'était-elle pas formelle? Mais

non, ils attendent la décision de la Convention: Tallien court à Paris; et

là, son discours se tourne contre lui-même: «Les émigrés, dit-il,

envoyèrent plusieurs parlementaires; mais quelle relation pouvait exister

entre nous et ces rebelles? Qu'y avait-il de commun entre nous que la

vengeance et la mort?» Les applaudissements l'ont enivré[1]; il ne sent pas

que son récit atteste son mensonge; car quels hommes consentiraient à se

rendre à des vainqueurs qui repoussent les parlementaires? Et, quand

l'ordre arrive à Auray de les juger, voyez-vous la stupéfaction, la

douleur, l'indignation de la population, de l'armée, des généraux! Devant

la commission militaire, entendez-vous Sombreuil: «Prêt à paraître devant

Dieu, je jure qu'il y a eu capitulation, et qu'on a promis de traiter les

émigrés en prisonniers de guerre!» Et, se tournant vers les soldats

présents en foule: «J'en appelle à votre témoignage, grenadiers!--C'est

vrai, répondent-ils.» Et à ce serment d'un soldat, la commission militaire

se sépare, elle ne les jugera pas, elle ne s'en reconnaît pas le droit! Et

tous les autres officiers de l'armée refusent de juger les émigrés; on est

obligé de changer la garnison d'Auray; pour former une commission, il faut

que l'on choisisse des étrangers; c'est à des officiers de la légion belge

qu'est donnée la mission de condamner ces Français!

[Note 1: C'était le 9 thermidor, anniversaire de la chute de

Robespierre. L'entrée de Tallien fut une ovation.]

L'iniquité retombe sur Tallien et la Convention: Quoique un an se fût

écoulé depuis la chute de Robespierre, c'était bien toujours la même

assemblée, de son premier jour à son dernier, soumise à deux basses

passions, la haine et la peur, la haine chez quelques-uns, la peur chez le

plus grand nombre. Les soldats furent magnanimes, les législateurs féroces.

Hoche leur écrivit: «L'humanité ne peut-elle élever la voix? Songez-y,

citoyens représentants, cinq mille Français!» Pas un ne se leva pour

l'appuyer. Tallien craignait d'être soupçonné de royalisme, beaucoup de

ceux qui l'écoutaient pouvaient être aussi suspectés; les Montagnards les

regardaient, ils baissèrent les yeux et laissèrent exécuter une loi qu'ils

abhorraient; pour être atroces, il leur suffit de se taire! Si ce massacre

eût dû se faire à Paris, ils ne l'auraient pas osé; l'opinion leur

défendait de frapper encore; mais la mort à cent cinquante lieues, la mort

qu'on ne voit pas donner, cette mort est facile à résoudre! Qu'étaient

quelques milliers d'hommes pour cette assemblée qui en avait tant fait

égorger? leur mort ne lui apporta pas un remords de plus!

Ici, ce n'est plus de l'histoire, c'est une tragédie, une des scènes

pathétiques de ce drame de la Terreur qui se joua quatorze mois de suite

tous les jours, et qui chaque jour était dénoué par le même acteur, le

bourreau.

Tous ceux qui ont raconté les derniers moments des victimes sont des

émigrés échappés au même sort; et, dans les récits de tous on retrouve le

même sentiment; soit qu'ils écrivent le lendemain du désastre, comme

Chaumereix, ou de longues années après, comme la Villegourio, le Charron,

Montbron, Villeneuve, ou Berthier de Grandry, c'est la même tristesse

calme, tant elle est profonde[1]. Ils ne récriminent pas, ils n'ont ni

emportement ni amertume: la haine contre leurs bourreaux, le dédain pour

leurs chefs inhabiles ou imprudents, toutes les basses ou mesquines

passions se sont envolées de leur âme, une seule impression demeure. Ces

victimes, leurs compagnons d'armes, ces officiers qui avaient combattu dans

l'Amérique et les Indes, ces jeunes gens, fleur de l'armée, ces enfants de

quatorze ans, ce jeune Talhouet, qui se battait près de son frère, et à

qui, prisonnier, sa mère s'attachait avec des étreintes désespérées,

qu'elle couvrait de son corps, comme si, en se mettant entre lui et la

mort, la mort ne pouvait atteindre ce fruit de ses entrailles; ces paroles

sublimes, ces actes héroïques, d'autant plus héroïques qu'il semblait

qu'ils dussent être à jamais ignorés, puisque tous devaient périr; ces

prisonniers, emmenés de Quiberon à Auray, la nuit, par des chemins mal

frayés, avec une faible escorte[2], et à qui les officiers républicains

disaient: Sauvez-vous! profitez de la nuit! et qui refusent, et dont pas un

ne manque à l'appel en arrivant à Auray [quelques-uns s'égarèrent, les

lignes de soldats se rompant à chaque instant, ils appelaient et se

joignaient à l'escorte. Car ils avaient donné leur parole, et ils

comptaient la vie pour rien et d'honneur pour tout[3]]; et ces dernières

nuits, dans la chapelle qu'ils appellent l'_antichambre de la mort_; ce

jeune Coatudavel qui, n'ayant que six mois de plus que l'âge où l'on

accordait un sursis, refuse de se rajeunir devant ses juges, _pour ne pas

sauver sa vie par un mensonge_; ce domestique qui ne veut pas vivre sans

son maître et qui le suit à la mort; cet autre domestique Malherbe,

l'histoire a conservé son nom, qui à cet instant suprême, se sent animé du

souffle de Dieu, et, comme inspiré, exhorte à la mort ses compagnons

étonnés de son éloquence, et les conjure de pardonner à leurs assassins; et

ces vieillards, vétérans des anciennes guerres, qui avaient retrouvé la

force de leur maturité pour marcher contre les batteries, et qui,

aujourd'hui, découvrant leurs cheveux blancs, lisaient à haute voix la

prière des agonisants, et rappelaient aux plus jeunes les grandes pensées

de la religion et ses immortelles espérances; et ce prêtre se levant au

milieu des prisonniers: «Chevaliers chrétiens, toujours fidèles à Dieu et

au roi, faites un acte de contrition, vos péchés vous sont remis!» et les

soldats républicains qui les gardaient, tombant à genoux à ce spectacle, et

répétant les prières des morts avec eux; et ces appels de chaque jour qui

retiraient vingt, trente, quarante victimes du groupe chaque jour plus

rétréci; et, à une heure que l'on connaissait, le silence se faisant

instantanément dans la prison, chacun immobile, dans une attente qui

serrait le coeur, et, tout à coup, l'air déchiré par une fusillade

éclatante, la fusillade qui jetait morts par terre ceux qui tout à l'heure

venaient de sortir vivants; et ces admirables femmes de Vannes, de Lorient,

d'Auray, soeurs de charité volontaires[4], qui envahirent littéralement la

prison, qui intercédèrent pour obtenir la faveur de servir les

prisonniers,--car ils demeurèrent douze jours dans l'attente de leur sort,

douze jours d'anxiété, mais aussi d'espoir: la plupart étaient jeunes et ne

pouvaient se faire à l'idée de mourir; ces femmes dévouées qui, plusieurs

fois le jour, leur venaient apporter le pain, le vin, les vêtements, et, ce

qui vaut mieux, les douces et consolantes paroles, les soins de la mère, de

la soeur, de l'épouse, et qui savaient même, don charmant qui n'appartient

qu'à la femme, mêler à leurs encouragements cette gaîté légère qui soutient

le coeur et amène le sourire d'un instant sur les mornes visages, comme

entre deux nuages une échappée de soleil; voilà les scènes, les paroles,

les souvenirs que nous ont retracés ceux qu'une amitié vigilante ou un sort

heureux préserva, ou plutôt que Dieu voulut garder pour que ces belles

actions fussent racontées, pour qu'il fût montré une fois de plus à quelle

force et à quelle sublimité l'homme se peut élever par le sentiment du

devoir et par la foi!

[Note 1: Voy. l'_Expédition de Quiberon_, par Villeneuve de la

Roche-Barnaud; _Récit de l'évasion d'un officier pris à Quiberon_,

par le comte de Montbron; _Relation_ de M. de Chaumereix, officier

de marine; _Témoignage d'un royaliste; Ma sortie de Quiberon_, par

le V. de la V...g...o; _Expédition de Quiberon_, par le baron

Charron; _Récit sommaire de la déplorable affaire de Quiberon_, par

le chevalier Berthier de Grandry (dans la _Revue de Bretagne et de

Vendée_); _Relation du désastre de Quiberon_, par M. de la Touche.

Le récit de leur évasion, des obstacles et des dangers qu'ils ont

surmontés, est une des pages les plus émouvantes de l'histoire de

la Révolution.]

[Note 2: Ce n'étaient pas les royalistes, disait plus tard un

officier républicain, qui étaient nos prisonniers, c'était nous qui

étions les leurs, s'ils l'avaient voulu.]

[Note 3: Chaumereix.]

[Note 4: Ce furent mesdames Leconte, Fougère, Tanguy (femme du

peuple, qui fit confectionner des vêtements à ses frais pour les

prisonniers), Humphry, Hémon, Kerdu, Brunet, Guillevin, Duparc, Le

Normand, Glain, Béar, Lauzer, Vial. Une partie de ces noms avait

été donnée par M. Théodore Muret (_Histoire des guerres de

l'Ouest_); la liste en a été complétée par la _Revue de Bretagne et

de Vendée_.]

Entre toutes ces victimes de nos dissensions civiles, il en est une qui

excite un intérêt plus attendrissant, Sombreuil: il était jeune, beau,

brave; il avait quitté sa fiancée, ne voulant l'épouser qu'au retour de

cette expédition: il brûlait de cet amour de la gloire qui va bien à la

jeunesse; il rêvait de lauriers à déposer aux pieds de celle qu'il aimait.

Membre de cette famille qui avait tant de fierté et un coeur si haut, digne

fils de celui qui commandait les Invalides, digne frère de celle qui but un

verre de sang le 2 septembre pour sauver son père, il était prédestiné à la

mort. Tallien, en le voyant, ne put retenir un mot de regret: «Votre

famille est bien malheureuse!» lui dit-il. En s'exemptant lui-même de la

capitulation, il était déjà condamné; mais il inspirait une sympathie

universelle; les généraux semblaient lui fournir les moyens de se sauver:

une sorte de liberté lui était donnée, il n'était pas renfermé comme les

autres prisonniers, les officiers républicains le faisaient manger à leur

table; mais leurs sentiments et les siens étaient trop contraires; bientôt

il refusa ces marques de préférence, et retourna avec ses compagnons à la

tête desquels il ne devait plus marcher que pour aller à la mort.

Là encore, dans la prison, il exerçait, par sa grandeur d'âme, une

suprématie involontaire; les prisonniers prenaient courage en voyant sa

sérénité. Cette sérénité pourtant se démentit un jour: tandis que la

liberté où on laisse les émigrés leur donne un plus vif espoir, tout à coup

arrive l'ordre de les mettre en jugement. A ce moment, le jeune capitaine

fut saisi d'une de ces douleurs violente et soudaines qui bouleversent

l'âme jusqu'en ses profondeurs: c'est lui qui cause la mort de ces braves

gens; sans sa condescendance, ils eussent péri, mais dans les rangs de

l'ennemi, glorieusement et en soldats! Ses pensées furent troublées par un

mouvement de folie; car tout homme qui se résout à se donner la mort est

frappé dans sa raison; l'amour de la vie est l'amour le plus naturel et le

plus fort; qui n'aime plus ce don sacré de la vie ne s'aime plus, et qui ne

s'aime plus a perdu le sens de lui-même. Dans son désespoir, il saisit un

pistolet et se l'appuya sur le front; Dieu ne permit pas que cette grande

âme se souillât par un crime. Mais alors le remords le transforma, il se

jeta aux pieds de l'évêque de Dol, et il ne fut plus que chrétien. Et quand

la sentence fut prononcée, tous les deux on les vit, le vieil évêque aux

cheveux blancs, suivi de ses prêtres vénérables qui s'avançaient sur deux

lignes en chantant des psaumes, entre les rangs des prisonniers agenouillés

et courbés sous la bénédiction du vieillard, et Sombreuil, la tête haute,

marchant le premier de ses officiers. Les soldats qui l'escortaient étaient

émus de pitié en le voyant si tranquille et si fier. Puis, au lieu du

supplice, des mots simples, d'un Français et d'un chrétien, de ces mots

comme on en trouve dans l'histoire des grands hommes, qu'on se rappelle et

qui élèvent l'âme: il ne veut pas qu'on lui bande les yeux: «J'ai

l'habitude de regarder mon ennemi en face!» Quand on lui commande de se

mettre à genoux: «Je m'agenouille devant Dieu, dont j'adore la justice,

mais je me relève devant vous qui n'êtes que des hommes!» Ces paroles du

jeune capitaine, le soir on les répétait parmi les fidèles royalistes

emprisonnés et parmi les officiers républicains, et les uns et les autres,

en le louant, disaient: «La France a perdu un de ses nobles enfants, qui

eût été grand pour la gloire de la patrie!»

Après lui, les autres prisonniers furent rapidement immolés: «Ils ont mis

le pied sur la terre natale, la terre natale les dévorera!» avait dit

Tallien: trois commissions fonctionnaient à la fois, à Auray, à Vannes et à

Quiberon. A Vannes, on les jugeait douze par douze; en un seul jour, de

_cent trente-sept_ renfermés le matin dans la prison, il n'en resta, le

soir, que _huit_. Dans une prairie, non loin d'Auray, on les emmenait vingt

par vingt, au bord d'une fosse ouverte: les soldats, attristés et

obéissants, se hâtaient d'accomplir leur tâche de bourreaux, et

s'éloignaient aussitôt de ce champ de carnage; les fosses étaient à peine

recouvertes; souvent les chiens les venaient fouiller, et l'on voyait les

corbeaux voler dans l'air emportant une affreuse pâture.

Plus tard, leurs ossements furent recueillis par une pieuse charité, et on

les montre au voyageur, amoncelés sous le monument de marbre qui leur a été

élevé près d'Auray, à la _Chartreuse_. Mais ces marbres, ces statues et ces

inscriptions touchent moins que le lieu même où ils ont péri: j'ai vu ce

champ qu'on appelle d'un nom sacré, le _Champ des martyrs_, une prairie

longue, verte, entourée de haies; à l'entour, la campagne est solitaire et

silencieuse. Il n'y a là rien d'eux que leur souvenir, et cette inscription

au fronton d'un petit temple: _Hic ceciderunt, là ils sont tombés_! C'est

une catastrophe capitale, le dernier coup qui frappe la noblesse française

est le plus terrible, il l'atteint au coeur. Pendant deux ans, la

Révolution l'avait décimée en détail; cette fois, elle frappa de cette arme

que souhaitait un empereur romain pour trancher d'un seul coup des milliers

de têtes. L'ancienne armée, celle qui avait combattu contre le grand

Frédéric et avec Washington, l'ancienne marine, qui avait vaincu sous

d'Estaing, d'Estrées et Lamothe-Piquet, disparurent; plusieurs grandes

familles, en perdant leurs fils en un même jour, furent éteintes. Parmi les

noms inscrits sur le monument de la Chartreuse, se lisent les plus beaux de

notre histoire: La Rochefoucauld, Broglie, Fénelon, Montesquiou, Chevreuse,

d'Aiguillon, Damas, Beaufort, Beaumont, Bellegarde, Lamoignon, un La

Peyrouse, parent du célèbre navigateur, Foucault, des anciens intendants de

Bretagne, d'Avaray, Caradec, un frère de Charlotte Corday, plusieurs fils

des plus anciennes familles de Bretagne, Lantivy, Goulaine, Cornullier,

Coëtlosquet, Chasteignier, du Bois-Hue, la Landelle, de la famille de

l'écrivain, la Houssaye, Kergariou, Kermoysan, Langle, dont l'aïeul était

au combat des Trente, Lanoue, descendant de Lanoue-Bras-de-fer, capitaine

de Henri IV, et Brisson, du loyal et courageux président Brisson au temps

de la Ligue, Salvert, Savatte, d'Hervilly, Talhouet, Soulange,

d'Arbouville, de la famille du général qui s'est illustré en Afrique, la

Voltaye, deux Villeneuve, La Roche-Barnaud, frère de celui qui fut sauvé,

Largentaye, Lambertrie, Navailles, parent de ce Navailles qui osa noblement

résister à Louis XIV, Lusignan, des anciens rois de Jérusalem, Kérolan,

Vauquelin, Rougé, Tronjolly, Gesril du Papeu, qui, au moment de la

capitulation, se jeta à la nage pour aller porter l'ordre à la frégate

anglaise de cesser le feu, et revint, autre Régulus, partager le sort de

ses compagnons, etc., etc.

«La _Chartreuse_ occupe la place de la chapelle que le duc de Bretagne Jean

IV avait érigée sur le champ de bataille d'Auray. Ainsi la même terre

recouvre les compagnons de du Guesclin et les compagnons de Sombreuil[1].»

[Note 1: _Revue de Bretagne et de Vendée_.]

Pendant les exécutions, des femmes veillaient aux environs, prêtes à

secourir ceux qui parviendraient à se sauver; une vingtaine à peu près

eurent ce bonheur; on cite Fournier de Boisairault d'Oiron, qui se jeta à

terre au moment où l'on tira et qui s'échappa; un autre, un jeune homme,

Rieux, le dernier rejeton d'une des plus illustres familles bretonnes,

s'élança des rangs des victimes et s'enfuit à travers les champs et les

marais; il avait franchi une petite rivière à la nage, et était près

d'atteindre un bois où on l'attendait, quand une balle le frappa; il tomba

au lieu même où, quatre cents ans auparavant, son aïeul, le maréchal de

Rieux, était mort à côté de Charles de Blois[1].

[Note 1: Le P. Arthur Martin, _Pèlerinage à Sainte-Anne d'Auray_.]

«Les émigrés de Quiberon, a dit Napoléon, sont descendus les armes à la

main sur le sol de la patrie, mais ils l'ont fait pour la cause de leur

roi, ils étaient salariés de nos ennemis, cela est vrai, mais ils l'étaient

pour la cause de leur roi; la France donna la mort à leur action et des

larmes à leur courage; tout dévoûment est héroïque[1].»

[Note 1: _Mémoires_.]

Un poëte viendra, un jour, qui redira ces scènes pathétiques, et, comme

Shakespeare, déroulera l'histoire des guerres civiles de la patrie,

l'épopée de nos gloires et de nos malheurs, de nos héros et de nos martyrs;

et il lui suffira, pour être sublime, de représenter la vérité.

V

Les Rochers.--Combourg.

=Madame de Sévigné et Chateaubriand.=

En sortant de Vitré, on suit un joli chemin qui serpente; à un détour, on

longe un mur qui soutient une terrasse; une simple barrière, au bout de ce

mur, sépare le chemin d'un vaste préau: on est arrivé. Ce préau c'est la

grande cour; à droite, la chapelle, ronde comme un pigeonnier; à gauche,

les servitudes; au fond des bâtiments en équerre, au milieu desquels

s'élève une tour à plusieurs pans, le château. Les gravures en donnent une

assez exacte idée; c'est plus qu'une maison, et ce n'est pas tout à fait un

château. A peine depuis deux siècles y a-t-on touché. A l'exception de la

teinte grise dont le temps a recouvert la pierre, tel il devait être au

temps de madame de Sévigné.

Rien de plus simple, et, pourtant, combien cette modeste demeure émeut plus

que ces grands châteaux que l'on rencontre partout et qui s'étalent

somptueusement dans leur architecture neuve! C'est qu'ici, il y a une âme

qui vivifie tout, et qui donne un sens à ce que l'on voit. On n'est point

ici étranger et isolé, on marche accompagné d'une personne que l'on ne voit

pas et qui cependant est présente, cette charmante femme, si vive et si

gaie que tous ceux avec qui elle avait commerce en étaient animés et

réjouis, une de ces femmes autour desquelles on se groupe, qui, en quelque

lieu qu'elles aillent, et dès le premier moment, deviennent le centre d'un

monde et exercent, sans y songer et naturellement, le prestige d'une douce

et légitime royauté.

Aussitôt, et par un soudain mouvement de l'esprit, ses lettres, ses récits

reviennent en notre pensée. C'est dans cette cour qu'un dimanche, à

l'instant où elle finissait d'écrire à sa fille quelques-unes de ces lignes

d'une tendresse qui ressemble à la passion, en regardant par la fenêtre,

elle vit arriver un grand et nombreux train de seigneurs, «quatre carrosses

à six chevaux, avec cinquante gardes à cheval, plusieurs chevaux de main,

et plusieurs pages à cheval. C'étaient M. de Chaulnes, M. de Rohan, M. de

Lavardin, MM. de Coëtlogon, de Lokmaria, les barons de Guais, les évêques

de Rennes, de Saint-Malo...» On suit cette brillante société dans le salon.

Ce salon, à peu de détails près, est le même qu'en 1672; au

rez-de-chaussée, éclairé à la fois par la cour et par le jardin, tout en

boiserie, selon le style du temps, ce qui avait autrement de grandeur que

nos papiers peints moirés et lustrés; une vaste cheminée, large, profonde,

avec de beaux chenets de bronze qui, ainsi que tout ce qui se faisait dans

ce temps, semblent faits pour durer des siècles; sur la cheminée une de ces

hautes pendules incrustées d'écaille et de cuivre, comme on en voit dans

les palais de Louis XIV; puis, suspendus aux panneaux, dans de vieux cadres

sculptés, les portraits brunis de toute cette famille de guerriers, de

magistrats, de fins et spirituels courtisans, de saintes même, les Rabutin,

les Sévigné, les Coulanges, les Chantal, noble et grave compagnie parmi

laquelle elle vivait, et avec qui, lorsqu'elle levait les yeux de son

papier, elle échangeait des pensées et continuait la causerie étincelante,

gracieuse et attachante de ces lettres que l'on se passait de main en main

et dont on s'arrachait des copies.

Du salon on entre de plain pied dans le jardin, un vaste jardin carré, à

grandes allées droites, «tout à fait sur le dessin de Lenôtre» avec des

arbres artistement taillés et une double ligne d'orangers vieux déjà de son

temps, un vrai jardin français, avec une terrasse à l'une des extrémités.

Les Rochers sont situés sur un plateau et la terrasse en est le point le

plus élevé: de là, on embrasse toute la campagne d'alentour, arrondie comme

un vaste cirque, basse au premier plan, puis montant en pente douce jusqu'à

l'horizon. Cette campagne a un aspect monotone: ce ne sont que bois et

landes; à peine une ou deux maisons et un clocher au milieu des arbres:

tout fait silence, on est au bout du monde, dans un désert. Et, en se

retournant, on a devant soi le jardin fermé par les arbres du parc comme

par un rideau, le jardin plat et sans voix dont la solitude prolonge la

tristesse du paysage: bientôt, le calme universel qui plane autour de vous

envahit et domine l'âme, on n'a plus envie de parler, et l'on ralentit le

pas.

Dans le parc, même solitude: le mail a été abattu, mais ils existent

toujours ces vieux arbres qu'elle-même avait plantés, qu'elle avait vus

«pas plus hauts que cela,» et qui avaient formé ces belles avenues

couvertes dont elle disait: «C'est passer une galerie que d'aller au bout.»

C'est là qu'elle se sauve dès le matin, emportant avec elle un «petit

livre, un livre de dévotion et un livre d'histoire,» Tacite, la _Vie de

saint Thomas de Cantorbéry_, le Tasse, les _Iconoclastes_, et surtout et le

plus souvent Nicole, Nicole qui est «de la même étoffe que Pascal,» qu'elle

ne se lasse pas de louer, de recommander à sa fille et à ses amis, et dont

elle voudrait, tant elle s'en trouve l'esprit nourri, «faire un bouillon

pour l'avaler.» Là, elle passe des jours «toute seule, tête à tête, rêvant

un peu à Dieu, à sa providence, possédant son âme,» allant du livre de

dévotion au livre d'histoire, «cela fait du divertissement,» de temps en

temps interrompant sa lecture pour admirer «ces beaux arbres devenus grands

et droits,» ces longues allées «où l'on est mieux que dans une chambre,» où

il ne vient personne, et dont «rien n'égale le silence, la tranquillité et

la solitude.»

Vous figurez-vous cette grande dame habituée à la conversation des plus

beaux esprits de Paris et de Versailles, que le gouverneur de Bretagne et

la princesse de Tarente, et tout ce qu'il y avait de distingué aux États de

Bretagne, venaient chercher, emmener malgré elle, et dont il semblait qu'on

ne pouvait se passer, la voyez-vous absorbée et ravie par la tristesse de

ces bois solitaires? afin de la mieux savourer «marchant à l'aventure,»

prêtant l'oreille au chant de mille oiseaux, au murmure des feuilles, «ah!

la jolie chose qu'une feuille qui chante!» et s'arrêtant au bout d'une

allée «où le couchant fait des merveilles!»

Ce n'était pas une mode alors d'affecter pour la nature une admiration qui

dégénère en une adoration impie; on n'en parlait pas pour faire des

phrases; mais, ainsi que ces grands hommes dont le génie se fortifie par

les contrastes, ainsi que Molière, si plaisant au théâtre, si morne dans le

monde, cette femme éblouissante de gaîté sentait naïvement la poésie du

spectacle de la terre, sentiment fatal aux coeurs faibles, aux caractères

faux, mais qui élève les âmes droites et sainement trempées.

Elle restait tard en ces bois: «Je n'en reviens pas que la nuit ne soit

bien déclarée, que le feu et les flambeaux ne rendent ma chambre d'un bon

air.» Cette chambre est une pièce au rez-de-chaussée, longue, à panneaux de

boiserie comme le salon, et éclairée par une seule fenêtre: au fond, le

lit; le long des murs, des fauteuils de soie cramoisie; près de la fenêtre,

le secrétaire ouvert, et l'écritoire de laque et le registre où elle

recueillait les meilleures pensées des auteurs; puis, dans un angle, le

cabinet avec l'étroite psyché drapée, et les boîtes et les petits

ustensiles de toilette, et le petit fauteuil rond et bas où elle s'asseyait

pour se faire poudrer: tout cela y est encore. Voilà le lieu choisi, séparé

des grands appartements où elle se retire le soir, «une bonne chambre avec

un grand feu.»

Ce n'est plus le temps de la rêverie vagabonde, c'est l'heure de la

méditation et des fortes lectures: elle les fait le plus souvent en

compagnie de son fils ou de l'abbé, ou de quelqu'un de ces familiers que

l'on avait au XVIIe siècle, intermédiaires entre le serviteur et le maître,

dont on disait _un tel, gentilhomme appartenant à M. le Prince_, et que

l'on traitait, à qui l'on parlait avec une simplicité aimable qui mettait à

l'aise sans humilier. Elle préférait lire à deux, car «il y a une grande

différence entre lire seule ou avec des gens qui relèvent les beaux

endroits et qui réveillent l'attention.» Et ces livres (elle fait observer

qu'elle garde pour le soir tout ce qu'elle a de plus gros), ce sont des

histoires, Amyot, Josèphe, Davila, Guichardin, des traités de philosophie,

Pascal, Descartes, Mallebranche, ou les Pères, les _Homélies_ de saint

Chrysostome, saint Hilaire, saint Prosper, Abbadie, les _Variations_. Elle

a sous la main les moralistes, les poëtes, les ascètes, qu'elle a apportés

de Paris, et rangés dans son cabinet; peu de romans; et si elle «se laisse

prendre à la glu de la Calprenède et de sa Cléopâtre,» ce n'est qu'un

moment, un souvenir de jeunesse, et elle s'en excuse comme d'une faiblesse.

Telles étaient les études habituelles aux femmes de la plus haute société

de ce temps, des études sérieuses, solides, presque viriles; la plupart, et

madame de Sévigné la première, savaient et parlaient plusieurs langues,

l'italien, l'espagnol, quelques-unes le latin. Et ces études, elles les

continuaient non-seulement jusqu'à l'âge où elles se mariaient, mais toute

leur vie, non pour s'en prévaloir, mais pour être capables de converser

avec les hommes, de connaître les choses les plus utiles au vrai but de la

vie, pour s'améliorer et se perfectionner. De là cette sûreté de jugement,

cette justesse de goût, cette langue exacte, pleine, nourrie, qui

s'unissaient à la grâce, à la légèreté, à la délicatesse propres à la

femme, et rendaient leur conversation si aimable et leur commerce si

attachant. Parfois, une marquise de La Fayette, une madame de Sévigné,

écrivait un petit livre de récits, de portraits faits d'après les modèles

qui avaient passé autour d'elle, ou des lettres, mémoires improvisés, qui

mettaient en scène le roi, et la cour, et la ville, et toute cette société,

la plus brillante de notre histoire; et, dans ce petit livre qu'on avouait

à peine, dans ces lettres écrites sans effort, au vol de la plume, les

juges les plus difficiles reconnaissaient, et la postérité admire en

s'étonnant la fine observation et la peinture fidèle des hommes, des

moeurs, des caractères, et la pensée, l'éloquence, le style précis, la

force comique, mieux encore le véritable esprit et le charme, les plus

rares qualités des grands écrivains.

Madame de Sévigné n'a pas décrit son château; si elle jette çà et là

quelques mots sur son parc, son jardin, sa chambre, son mail, c'est à

propos de ce qui se passe, de ce qu'elle fait. Une préoccupation vaniteuse

ne la fait pas parler; elle ne pouvait moins dire, et, cependant, par ce

peu de mots, elle donne une idée exacte et vraie de ce qui est; lorsqu'on

va chez elle, ce que l'on attendait, on le trouve. M. de Chateaubriand, au

contraire, s'est attaché à faire un imposant tableau du lieu où il passa sa

jeunesse: pour le haut personnage qu'il y va peindre, il faut un cadre

colossal. Le Combourg qui reste dans l'esprit après la lecture de ses

Mémoires, c'est un château immense, aux vastes salles sans nombre, un

désert de pierres, _où auraient été à l'aise cent chevaliers avec leur

suite_; du village il est à peine question; on voit seule la terrible

forteresse, noire, menaçante, isolée, surgir du milieu des bois. Les

habitants de ce sombre manoir prennent alors une proportion énorme: le

père, dur, silencieux, redouté de toute sa famille, renfermé le jour, et

n'apparaissant que quelques heures le soir, comme un spectre dont la

présence comprime les sentiments, les voeux et jusqu'aux paroles de sa

femme et de ses enfants; la mère brisée et mourante sous cette étreinte de

fer; la soeur rêvant mélancoliquement d'une passion fatale qu'elle combat

sans savoir comment la nommer; le fils enfin, triste, inquiet, sauvage

comme Hippolyte, passant ses journées dans les bois, et, un fusil à la

main, s'enivrant de l'indépendance des landes désertes. On dirait d'une

famille des temps homériques, d'un de ces clans perdus dans une gorge de

montagnes, qui communique à peine avec le reste du monde, et dont les fils

sont déjà des héros: par son aire haut montée, par ses premiers coups

d'aile, par ses penchants de roi, il a voulu se montrer aigle dès le

commencement.

A l'exception de quelques bois qui ont été abattus, rien n'a changé à

Combourg: la grande allée près du préau, les servitudes, le préau même, les

marronniers au pied du perron, le château, sont intacts; l'impression que

l'on reçoit n'est pourtant pas tout à fait d'accord avec celle des

_Mémoires_. En arrivant dans le bourg, ce n'est pas sans étonnement qu'on

le trouve à la fois si considérable et si rapproché du château: c'est, non

pas un petit village, mais presque une petite ville, aux rues larges, aux

maisons des XVe et XVIe siècles, en pierres de taille, séparées, isolées

l'une de l'autre par d'étroites ruelles, comme dans plusieurs villes de

Bretagne, ce qui leur donne l'apparence de logis féodaux. Le portail de

l'avant-cour du château s'ouvre directement sur l'une des rues; le château

est ainsi, sauf la grandeur, comme une des maisons du bourg. Il en fait

partie intégrante; ce voisinage amoindrit un peu son importance.

Vu du préau, le château, avec ses grosses tours rondes, ses toits aigus,

ses mâchecoulis, sa façade morne percée de deux ou trois fenêtres, son haut

perron, a un aspect imposant; mais, à l'intérieur, l'effet n'est plus le

même. La salle qui sert de vestibule est basse et mesquine, la cour petite,

étroite, comme ces cours des maisons de Paris qui ressemblent à des puits

entre de hautes murailles. On rencontre deux ou trois pièces qui seraient

grandes à la ville, mais pas une de ces vastes salles des vraiment grands

châteaux de Clisson, de Tiffauges ou même de Sucinio; le reste n'est que

chambres de dimension médiocre et petits cabinets dans les tours; on

cherche cette multitude de chambres dont parle M. de Chateaubriand, on les

a vite comptées et visitées: non-seulement cent chevaliers et leur suite

n'y auraient pas été à l'aise, mais, on le peut affirmer, trente personnes

y seraient gênées.

Cette exagération sur un point si facile à vérifier donne quelques doutes

sur le reste. Puis, en parcourant le château, on vous montre la chambre de

Chateaubriand enfant: c'est une petite chambre, ronde, dans une tour, à

fenêtres étroites, qui l'empêchent d'être sombre plutôt qu'elles ne

l'éclairent. On y a apporté les meubles qu'il avait dans sa chambre à

Paris, en ses dernières années: un petit lit de fer, des rideaux de calicot

attachés à un ciel-de-lit en fer, un crucifix de fer, un encrier de fer, un

bénitier de fer, une table du bois le plus commun. Voilà les meubles de M.

de Chateaubriand, ancien ministre, ancien ambassadeur! Quoi! c'est là la

table où il écrivit cette pompeuse description du château de ses pères, et

où, tout en protestant n'y attacher aucune importance, il eut soin de

rédiger, en tête de ses mémoires, une si complète généalogie de sa famille!

tant d'orgueil avec un mobilier plus modeste que celui d'une cellule de

moine! A la fois la superbe montant au faîte et s'écriant: Voyez comme je

suis grand! et l'humilité descendant plus bas que le dernier des visiteurs!

On ne s'abuse pas à cette simplicité affectée; ce n'est pas l'imagination

qui l'a égaré; il y a parti pris: il a voulu forcer l'admiration par un

contraste sensible à tout le monde; il faut, comme en face de son tombeau,

que l'on dise: Quelle modestie! Oui, la modestie de ce philosophe au

manteau de mendiant dont les trous laissaient voir son orgueil, cette

humilité s'étale si publiquement qu'elle produit le même effet que la plus

dédaigneuse fierté: on en est blessé, on la dédaigne aussi et l'on n'en

tient compte.

Il est des écrivains qui gagnent à être fréquentés; telle est madame de

Sévigné. L'homme n'aime rien tant que de trouver l'homme dans un auteur;

c'est ce qui fait le charme des anciens, de Plutarque en particulier, et

madame de Sévigné, en écrivant, est restée femme. M. de Chateaubriand, au

contraire, tend sans cesse à ne pas paraître homme, il pose comme un être

en dehors, au-dessus de l'humanité; il ne songe qu'à se faire admirer; il

n'a ni naturel ni naïveté, on sent partout l'effort, dans son style comme

dans sa vie: aussi n'inspire-t-il pas de sympathie; on consent parfois à

l'admirer, on ne parvient pas à l'aimer; et l'on ne va pas volontiers

chercher un maître qui vous parle toujours de haut. Madame de Sévigné se

fait tout d'abord aimer, ce n'est qu'en second lieu qu'on l'admire, et,

plus on la connaît, plus on désire la visiter.

La Bretagne. Paysages et Récits. · 第 8 / 41 题