L'abbé demanda à voir et applaudit. Le marquis donna aussi son
approbation. Elle comprit par là qu'ils voyaient tous la mort à son
chevet, et qu'il était urgent de régler le sort de Geneviève et de la
soustraire à des entreprises matrimoniales telles que l'on venait d'en
subir.
M. Moisan qui s'entêtait dans sa proposition déjà ancienne, se pencha à
son oreille:
--Voulez-vous que je lui écrive?
--A qui? dit-elle.
--A mon petit notaire... Simple entrevue... engage à rien?...
Le masque de la vieille imaginative se modela selon l'expression d'une
pesante tristesse. Ce n'était pas d'un petit notaire qu'elle avait rêvé
pour sa nièce! Cependant l'abominable tentative des Loupaing lui avait
montré les extrémités où l'on pouvait tomber. Avec les quelques sous
qu'elle laisserait à Geneviève, on mettait en fuite un substitut
vendéen, et on était convoitée par un plâtrier «bien établi». Sous le
«dôme» de son grand front décharné, Mlle Cloque réfléchissait, comme
dans toutes les occasions critiques de sa vie, aux paroles de
Chateaubriand.
--La médiocrité... prononça-t-elle, à demi-voix, se parlant à elle-même.
--S'il vous plaît? fit l'abbé qui avait mal entendu.
--Je dis que j'en parlerai à la petite, monsieur l'abbé. Quand vous
reviendrez me voir, nous reprendrons cela.
Mais un long temps s'écoula avant qu'elle consentît à revenir sur ce
sujet. «Quand je serai tout à fait mieux», disait-elle. Et, comme elle,
s'acharnait à remordre à la vie, ses amis attendaient. Quand elle alla
mieux, ce fut Geneviève qui manqua d'empressement. Pour peu qu'on
insistât, la jeune fille menaçait de rentrer au couvent, de se faire
religieuse. Secrètement, sa tante préférait cette solution, mais elle
n'osait le dire.
Elles passèrent encore un triste hiver, dans la chambre de cretonne,
entre la fenêtre de la rue de la Bourde et celle d'où l'on voyait
Loupaing dont l'hostilité réouverte se manifestait à toute occasion,
plus vive que jamais.
Il avait envoyé la note du petit toit de zinc posé par lui au hangar,
et, faute d'un acquittement immédiat, il était venu en personne, avec
des marteaux et des tenailles, un jour d'averse, et il avait arraché le
toit. Les volailles geignaient sous la pluie; la provision de bois était
trempée. Mariette terrorisée n'osait même plus passer par le porche de
la rue de l'Arsenal, elle avait cessé momentanément de parler aux
femmes.
Il fit froid. Au travers des branches dénudées du catalpa, on vit un
matin la double vasque de la fontaine pleurant des larmes immobiles sur
le bassin glacé, où, par hasard, un balai était pris. Durant de longues
semaines, on regarda chaque jour ce balai au long manche incliné et
gênant. Quelquefois, après l'heure du déjeuner, le dimanche, on
apercevait le voisin, le cou entouré d'un cache-nez, frappant du pied le
sol coriace, s'exercer contre le bâton et l'abandonner en hochant la
tête.
La neige vint doubler l'épaisseur des branches, et le manche à balai
aussi se hérissa de la pure fourrure. Les moineaux s'approchaient, en
pépiant, de la fenêtre où l'on répandait de la croûte de pain, et
Geneviève avait des frissons à les voir poser sur la neige leurs petites
pattes si fines. Pour couper le temps et occuper la jeune fille, on lui
faisait préparer du thé vers les quatre heures, au moment où venait M.
d'Aubrebie. Bien longtemps avant l'heure, l'eau, dans la bouillotte au
coin du feu, chantait. On se levait, à de fréquentes reprises, pour
éloigner un peu la bouillotte. Noël et le jour de l'an, avec les
almanachs, les catalogues et les publications illustrées, singulière
période d'énervement joyeux pour les familles nombreuses, n'apportèrent
aux deux pauvres femmes que des tristesses, en leur rendant l'isolement
plus sensible et en les forçant, à cause des souhaits et des voeux, à
penser davantage à l'avenir.
Enfin, le balai fut retiré de l'eau; on nagea quelque temps dans la boue
gluante; le soleil revint. L'abbé Moisan, ayant reçu de Monseigneur
l'assurance qu'il serait maintenu dans ses fonctions de chapelain, pour
la nouvelle église, et logé, répandait la joie autour de lui. M.
d'Aubrebie apportait à Geneviève des bouquets de violettes. Et elle dit
un jour que l'état de religieuse lui faisait peur.
--Alors il faut te marier, mon enfant.
A ce mot elle avait des tremblements et on entendait se choquer ses
dents de nacre.
--Enfin, soupira-t-elle, il faudra bien!... Mais, d'abord, comment
s'appelle-t-il, votre monsieur?
--Jules Giraud...
Ce seul nom fut la cause d'un retard de trois semaines. On la traita de
folle; on lui dit qu'il était honteux d'avoir, à son âge et dans sa
situation, des répugnances aussi puériles. Rien n'y fit. On crut tout
perdu.
Elle ne concevait pas qu'on épousât un homme qui s'appelait Jules
Giraud. D'abord ce prénom de Jules lui avait toujours porté sur les
nerfs; c'était un nom absurde, tout à fait idiot.
Elle était prête à passer sur bien des choses désagréables: qu'elle
habitât un «trou», elle s'en moquait pas mal; que son mari fût notaire
ou épicier, c'était bien le cadet de ses soucis; mais de crier le nom de
Jules du haut en bas de l'escalier, ou dans un jardin, lui semblait
au-dessus de ses forces. «Giraud,» çà, autant n'en pas parler, c'était
franchement commun, c'était le plus plat des noms. Mais elle
reconnaissait qu'elle n'était elle-même qu'une pauvre petite bourgeoise
au nom très médiocre, presque drôle, et qui faisait rire, au couvent,
les premières années; cela n'était rien. Ce qui importait c'était le nom
qui doit être inséparable de toutes les expressions de tendresse, sans
lesquelles elle n'imaginait pas le mariage.
Le marquis lui vantait «Jules» César. Elle répondait en objectant:
«Jules» Grévy, «Jules» Ferry.
--Le fait est... disait Mlle Cloque, qui avait ces hommes en horreur.
A cause de ces deux personnages, peu s'en fallut qu'elle ne fût de
l'avis de sa nièce.
Tout d'un coup, Geneviève se décida, comme les enfants prennent le
parti de se faire arracher une dent. L'abbé écrivit. Le notaire était
toujours prêt. Une entrevue fut convenue. Toutefois on la remit encore,
parce qu'on voulait avoir auparavant la photographie du jeune homme. On
l'obtint. Il n'était ni bien ni mal.
--C'est ce qu'il faut, dit Geneviève.
Mais elle grimaçait presque, en prononçant ces mots. On eût dit qu'elle
étouffait une sombre colère.
--Voyons! ma fille, personne n'exige que tu te fasse violence...
--Mais non! mais non! je t'assure que je suis décidée.
L'entrevue fut fixée au premier jeudi de mai, boulevard Béranger, au
concert de la musique militaire. C'était le seul endroit où l'on pût se
rencontrer comme par hasard, et passer inaperçus, au milieu de la foule.
Ces demoiselles arrivèrent les premières, très agitées, depuis longtemps
préparées, et se croyant en retard. Les musiciens n'étaient pas là
encore. Quelques rangées de chaises seulement étaient occupées par les
fanatiques. Elles eurent tout loisir pour le choix de leurs places.
Elles s'ingénièrent à ne se fixer ni trop près de la musique, ni trop
loin. Il fallait pouvoir causer sans être gênés par des voisins entassés
chaise contre chaise, éviter aussi de se planter au beau milieu d'une
clairière, ou bien d'aller se reléguer aux endroits éloignés où l'on
n'a pas l'air de venir pour la musique. Cependant il était non moins
nécessaire que ces messieurs, à leur arrivée, les aperçussent aisément.
Il ne manquerait plus qu'elles fussent obligées de leur faire signe!
Elles tâtonnaient; Geneviève énervée dit:
--Mettons-nous là! mettons-nous là, n'importe où.
Elles s'assirent. Elles étaient l'une et l'autre de mauvaise humeur.
Mlle Cloque reprochait à sa nièce le peu de frais de sa toilette.
--Peuh! si tu crois qu'on s'y connaît à la Celle-Saint-Avant!...
C'était le nom du petit endroit où Jules Giraud était notaire.
--Mais, mon enfant, ce jeune homme a peut-être été à Paris?
--Allons donc! est-ce que l'abbé ne nous a pas dit qu'il avait été clerc
à Châtellerault? Il n'a seulement pas fait son droit...
Mlle Cloque avait pris la précaution de garder deux chaises auprès
d'elle:
--Ça fait, dit Geneviève, que si l'on nous voit, il sera clair comme le
jour que nous attendons quelqu'un!
--Mais enfin! ma pauvre enfant, comment veux-tu nous arranger, aussi! Et
s'il n'y a plus de places auprès de nous quand ils arriveront:
faudra-t-il que ce soit nous qui nous dérangions pour les suivre?
En l'espace de quelques minutes, le mail se garnit. La double rangée des
grands ormes balançait ses hautes branches à l'air agréable de mai. Les
chaussées, de chaque côté du large terre-plein, portaient une foule déjà
compacte. Aux fenêtres de jolies maisons donnant sur le boulevard,
paraissaient quelques femmes accoudées. A une centaine de mètres à
peine, en tournant un peu la tête, on pouvait apercevoir, entre deux
bouquets d'arbres du parc, la frise de faïence courant au-dessous d'une
balustrade à l'italienne, qui décorait l'hôtel de Grenaille. Il venait,
des jardins voisins, des odeurs de clématite et de chèvrefeuille.
--Tiens! voici Mlle Cloque et sa charmante jeune fille! prononça la
voix grasse de M. l'abbé Moisan. Mesdemoiselles, voulez-vous me
permettre de vous présenter mon bon ami, M. Jules Giraud, qui était
précisément en train de faire avec moi un petit tour de promenade?
--Si Monsieur veut bien s'asseoir? dit Mlle Cloque, nous avons
justement deux chaises à côté de nous, où nous avions déposé nos
mantilles.
«Mon Dieu! mon Dieu! pensait Geneviève, est-il possible de parler comme
cela! Mieux vaudrait dire carrément que l'on attend, que de prendre des
détours si maladroits.»
Elle avait vu, tout en blâmant le langage de sa tante, que le notaire
avait les cheveux frisés, ce qu'elle n'aimait pas du tout. En outre, il
portait un lorgnon de myope, d'un numéro assez fort, qui déformait
complètement les yeux quand on le regardait de face. Elle pensa:
«C'est horrible: on dirait deux huîtres ouvertes.»
Sa barbe était assez bien, entière, blonde et frisée; mais il sortait de
chez le coiffeur qui lui avait rasé les joues à la tondeuse. Elle le
jugea stupide d'avoir été le chez le coiffeur avant de venir au
rendez-vous. Il avait d'assez jolies dents très blanches, mais presque
point de lèvres ni de moustache: une espèce de malheureux petit bout de
duvet d'un blond si clair qu'on aurait dit qu'il était blanc, et dont
trois ou quatre poils, un peu plus longs, descendaient de chaque côté de
la bouche.
«Jamais, pensa Geneviève, je ne me laisserai embrasser par cet
homme-là.»
Il était en redingote, soigneusement boutonnée, et en chapeau haut de
forme.
«Eh bien! se dit la jeune fille, comment serait-il, s'il venait
officiellement demander ma main?»
Il était surtout terriblement ému. On sentait sa crainte de laisser
échapper quelque sottise devant Geneviève, dans le premier moment, et il
parlait à la tante aussi troublée que lui.
L'abbé Moisan entretenait Geneviève qui n'écoutait que le notaire lancé
à bride abattue à la conquête de Mlle Cloque. Dans sa précipitation,
le malheureux conservait son lent parler tourangeau aux consonnes
lourdes, aux voyelles de brebis bêlante. Geneviève saisit au vol les
mots d'«hiver _rigoureux_», de «saison plus _propice_» et «d'air
_printanier_».
«Il est trop bête, non, décidément, il est trop bête!»
Combien de fois s'était-elle moquée, à Marmoutier, de ces expressions
endimanchées où excellaient les filles de parvenus!
Mlle Cloque s'étant ressaisie, avait dirigé le notaire sur une voie
plus intéressante, et il donnait la description de la Celle-Saint-Avant.
La musique militaire entamait un pas redoublé, et, dans l'intervalle des
éclats de piston, on entendait des «excellente étude... frais
généraux... amortissement... vignobles et sapinières... grande voie
ferrée... clientèle du château... société de l'endroit...» Il faisait
valoir sa marchandise.
Geneviève se refusait à admettre que l'on pût parler de ces choses-là de
prime abord, comme au marché.
Mlle Cloque ayant osé une allusion discrète aux «principes religieux»,
il parla de «sa vieille mère»; il s'étendit sur des détails intimes que
personne ne lui demandait. Il prononça quelques mots dont Geneviève
ignorait complètement la signification: «cadastre» et «main-levée
d'hypothèque légale». Ces termes, qui eussent pu lui être très
désagréables, lui donnèrent cependant à entendre que cet homme
possédait des connaissances techniques, une sorte de science, quelque
chose enfin qui le releva un peu à ses yeux. Mais quelle idée d'aller
parler de cela à une vieille fille qu'on n'a jamais vue!
L'abbé Moisan jugea qu'il était temps d'opérer un contact entre les deux
principaux intéressés. Il remua son siège, le posa de biais, cogna
contre des chaises voisines qu'on recula complaisamment par égard pour
un ecclésiastique; il parvint à faire vis-à-vis au notaire et lui tapa
sur le genou:
--Eh bien! dit-il, j'espère que vous êtes à votre affaire: on sait que
vous vous y connaissez en musique!
--Oh! oh! fit modestement le notaire.
--Monsieur est musicien? demanda Mlle Cloque.
--Oh! mon Dieu, Mademoiselle, je racle un peu de violon... comme tout le
monde...
--Comme tout le monde!... dit l'abbé, ah! que non pas! Ce n'est pas déjà
si commun.
--Et vous, Mademoiselle, dit le jeune homme à Geneviève, vous êtes
musicienne aussi, sans doute?...
C'était la première parole qu'il lui adressait.
Sa voix trébuchait sur un imperceptible trémolo, et, comme il s'était
commandé de profiter de cette occasion de parler, il avait débité cette
phrase sans aucun naturel, mais au contraire, du ton le plus haïssable
dans le genre commun et convenu.
Geneviève n'était aucunement intimidée; elle sentait clairement sa
supériorité sur cet homme. Elle n'éprouvait point de pitié pour lui,
malgré que son émotion fût touchante. Elle le détestait simplement
d'être si bête.
--Je fais de la musique de temps en temps, dit-elle sans complaisance.
J'ai surtout aimé cela autrefois. Mais, maintenant!...
Elle eut un petit geste qui signifiait: «Maintenant, vous savez, ce que
ça m'est égal!...»
Il la regardait en écoutant sa réponse, et, par une sorte d'attention
indéfinissable, il avait ôté son binocle. Elle lui en sut presque gré,
car ses yeux ainsi étaient moins laids, quoiqu'il les fermât à demi, et
que le double sillon rosé creusé par la pince, à la racine du nez,
donnât à leurs environs l'aspect pénible d'une blessure. Ils contenaient
une telle crainte de la minute présente, un tel désir de ne pas inspirer
d'antipathie, une si franche admiration des deux créatures dont on lui
avait des années durant vanté les mérites, enfin un si vif sentiment de
sa propre petitesse en face de cette jeune fille distinguée, que le
coeur de Geneviève fut un moment ébranlé. Elle se dit: «Comme il doit
être bon!» Mais aussitôt: «Jamais je n'aimerai cette tête-là!»
Elle n'ajouta rien à sa petite réponse sèche. Il comprit qu'il lui avait
déplu dès le premier coup d'oeil. Cela acheva de le démoraliser. Il
fallait parler. Il hasarda une réflexion qui parut saugrenue, à propos
de la Marche Indienne de Sellénick accueillie autour d'eux par des
applaudissements. Geneviève en conclut que, comme musicien, il était bon
à conduire les noces de village; et elle le vit, en imagination, faisant
grincer l'archet sur son instrument.
Mlle Cloque qui découvrait au notaire des qualités sérieuses sans
toutefois être séduite par un homme aussi simple, demeurait fort
embarrassée. L'abbé s'efforçait d'insuffler de la chaleur dans
l'entretien; à défaut de paroles heureuses, il remuait sans cesse, de
sorte qu'on remplissait les vides par de petites réflexions sans aucune
portée: «Oh! pardon, Mademoiselle!... J'ai failli vous marcher sur le
pied... On est beaucoup mieux ainsi... Je n'aime pas entendre la musique
de trop près... Si je me mets comme cela, je vais tourner le dos à ces
dames!... Nous aurons peut-être trouvé le moyen de nous caser, quand le
concert sera fini...» On faisait tout ce qu'on pouvait pour sourire à
chaque mot.
L'abbé remua si bien que les deux jeunes gens finirent par se trouver
l'un à côté de l'autre. Alors, il accapara la tante afin de leur
permettre de causer tous les deux.
Jules Giraud prit un parti héroïque. Il jugea qu'il perdrait son temps à
essayer de faire du luxe. Il nommait ainsi dans sa pensée les
tentatives de conversation sur des sujets généraux où il faut être
profond ou élégant si l'on n'est pas capable de singer l'un ou l'autre.
Il dit tout franchement à Geneviève que c'était bien inutile de chercher
midi à quatorze heures quand on avait très peu de temps à rester
ensemble et qu'on savait très bien pourquoi l'on se voyait. Elle fut un
peu surprise de cette netteté; puis elle réfléchit vite que ce qu'il
disait un peu gauchement, était précisément ce qu'elle avait pensé
elle-même. Et elle l'écouta.
Il tremblait moins et s'exprimait mieux. Rien n'est tel que d'aborder de
front le _sujet_. Il servit une partie des renseignements déjà fournis à
la tante, car, livré à lui-même, il n'avait pas une grande variété de
choses à dire et se bornait à ce qui lui semblait essentiel. Elle
entendit à nouveau la série des «frais généraux, des vignobles et
sapinières, de la grande voie ferrée et de la société de l'endroit.» Il
reparla avec une piété très réelle de sa «vieille bonne femme de maman»
qui pleurait de joie à l'idée d'avoir une fille. Il ne cherchait pas à
attendrir, ni à surfaire quoi que ce fût; il étalait avec sincérité le
«tableau de sa situation».
Il n'avait pas escompté l'avenir pour payer son étude. Tout était réglé;
le moindre bénéfice entrerait directement dans le ménage. Il avait tout
à fait repris son assiette, il allait, il allait, sans difficulté, se
sentant appuyé sur le terrain des faits positifs. De plus, et, sans
posséder une sensibilité très aiguë, il devinait la jeune fille plus
attentive. Elle le regardait de temps en temps d'un clin d'oeil bref qui
signifiait: «Oui, oui, je comprends». Mais son regard, alangui par les
longues rêveries et l'ennui, se relevait vers le lointain, semblant
s'accrocher à un oiseau invisible, à une feuille d'arbre, à la frise de
faïence qui se trouvait maintenant juste en face d'elle et qu'un rayon
de soleil rendait étincelante.
--Maintenant, dit-il, Mademoiselle, il s'agira de savoir si tout ça vous
convient?
--Si tout ça me convient? dit-elle, un peu comme si elle descendait d'un
rêve; mais, Monsieur, rien de tout cela ne me fait peur.
--Oh! merci! dit-il.
Il laissa déborder tout son bon coeur dans cette exclamation. Il était
soulagé d'un poids immense. Il respira. Elle sentit une nouvelle fois
l'excellence de cette nature d'homme, et le regarda, le temps d'un
éclair. Il avait de petites gouttelettes qui perlaient sur la surface
très blanche du front. Mais une force qui ne venait pas d'elle, et
qu'elle sentait tomber on ne sait d'où, lui releva les yeux là-bas, sur
le petit point brillant de la frise de faïence.
Le notaire interpréta mal la fuite de ce regard et crut comprendre
qu'elle savait par l'abbé tout ce qui le concernait, et qu'elle
attendait qu'il s'expliquât sur des points qui pouvaient lui «faire
peur». Il poursuivit, moitié souriant, mais une crainte revenue dans son
regard implorant:
--Il faut vous dire, Mademoiselle, que nous ne sommes pas sortis de la
cuisse de Jupiter. Mon «pauvre père», de son vivant, était sabotier.
Elle ne broncha pas à ce mot.
Chez lui, le Tourangeau reprit le dessus quand il ajouta sur un ton de
malice traînante:
--Ce qui ne l'a pas empêché d'amasser quelques sacs d'écus...
Et il rit.
Geneviève pensait aux fleurs de la juive, à la rose de Marie-Joseph, et
à la piqûre rouge au doigt... Cela avait été, là-bas, à cent mètres
d'ici, une après-midi. On entendait aussi la musique militaire.
Le rire de Jules Giraud l'éveilla; elle revint à elle et sourit par
complaisance. C'était bien malgré elle, que, durant un court instant,
elle avait perdu les paroles du notaire.
Il lui dit, rassuré par son sourire:
--Ça ne vous fait pas peur, ça non plus?
--Quoi donc?
--Oh! dit-il, vous ne voulez pas me le faire répéter!