«Quelques jours après, le prince palatin Frédéric, qui allait

rejoindre Charles Quint en Espagne, ayant, en passant, salué François

Ier à Cognac, vint à son tour loger à Blaye, et voulut voir aussi ces

tombeaux. J'y étais, avec l'illustre médecin du prince, le docteur

Lange; et comme nous étions l'un et l'autre à la piste de toutes les

curiosités, nous questionnâmes le religieux qui avait tout montré au

prince: si les os de Roland étaient encore entiers dans le sépulcre,

et s'ils étaient aussi grands qu'on le disait. Assurément, la renommée

n'avait point menti d'une syllabe, et il ne fallait pas s'arrêter aux

dimensions du sépulcre; c'est que depuis que ces reliques avaient été

apportées du champ de bataille de Roncevaux, les muscles avaient eu

le temps de se consumer, et le squelette ne tenait plus; mais les os

avaient été déposés liés en fagot, à telles enseignes qu'il avait

fallu creuser le marbre pour pouvoir loger les tibias, qui étaient

entiers. Nous admirâmes beaucoup la taille de Roland, dont, supposé

que le moine dit vrai, les tibias calculés sur la longueur du marbre,

avaient trois pieds de long pour le moins.

«Pendant que nous raisonnions là-dessus, le prince emmena le moine

d'un autre côté, et nous restâmes tout seuls. Le mortier n'était pas

encore repris: si nous ôtions le morceau de marbre? Aussitôt nous

voilà à l'ouvrage; la pierre céda sans difficulté, et tout l'intérieur

du tombeau nous fut découvert... Il n'y avait absolument rien qu'un

tas d'osselets à peu près gros deux fois comme le poing, lequel étant

remué nous offrit à peine un os de la longueur de mon doigt!

«Nous rajustâmes le fragment du marbre, en riant de bon cœur de la

duperie de ce moine ou de son impudence à mentir[341]!»

[341] GÉNIN, _Introduction à la Chanson de Roland_, p. XXII.

LE CHANT D'ALTABIÇAR[342].

Un cri s'est élevé

Du milieu des montagnes des Escaldunac[343],

Et l'homme libre, debout devant sa porte,

A ouvert l'oreille et a dit: «Qui va là? que me veut-on?»

Et le chien qui dormait aux pieds de son maître

S'est levé et a rempli les environs d'Altabiçar de ses aboiements.

Au col d'Ibagnette un bruit retentit;

Il approche, en frôlant, à droite, à gauche, les rochers;

C'est le murmure sourd d'une armée qui vient.

Les nôtres y ont répondu du sommet des montagnes;

Ils ont soufflé dans leurs cornes de bœuf;

Et l'homme libre aiguise ses flèches.

Ils viennent, ils viennent! Quelle haie de lances!

Comme les bannières aux couleurs variées flottent au milieu!

Quels éclairs jaillissent des armes!

Combien sont-ils? Enfant, compte-les bien.

Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze,

douze,

Treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf,

vingt.

Vingt, et des milliers d'autres encore!

On perdrait son temps à les compter.

Unissons nos bras nerveux, déracinons ces rochers,

Lançons-les du haut des montagnes

Jusque sur leurs têtes!

Ecrasons-les, tuons-les!

Et qu'avaient-ils à faire dans nos montagnes, ces hommes du Nord,

Pourquoi sont-ils venus troubler notre paix?

Quand Dieu fait des montagnes, c'est pour que les hommes ne les

franchissent pas.

Mais les rochers en roulant tombent; ils écrasent les bataillons;

Le sang ruisselle, les chairs palpitent;

Oh! combien d'os broyés! quelle mer de sang!

Fuyez, fuyez, ceux à qui il reste de la force et un cheval!

Fuis, roi Carloman, avec tes plumes noires et ta cape rouge.

Ton neveu, ton plus brave, ton chéri, Roland, est étendu mort

là-bas;

Son courage ne lui a servi à rien.

Et maintenant, Escaldunac, laissons les rochers,

Descendons vite en lançant nos flèches a ceux qui fuient.

Ils fuient! ils fuient! Où donc est la haie de lances!

Où sont les bannières aux couleurs variées flottant au milieu?

Les éclairs ne jaillissent plus de leurs armes souillées de sang.

Combien sont-ils? Enfant, compte-les bien!

Vingt, dix-neuf, dix-huit, dix-sept, seize, quinze, quatorze,

treize,

Douze, onze, dix, neuf, huit, sept, six, cinq, quatre, trois,

deux, un.

Un! Il n'y en a même plus un!

C'est fini! homme libre, vous pouvez rentrer avec votre chien,

Embrasser votre femme et vos enfants,

Nettoyer vos flèches, les serrer avec votre corne de bœuf, et

ensuite vous coucher et dormir dessus.

La nuit, les aigles viendront manger ces chairs écrasées,

Et tous ces os blanchiront pendant l'éternité.

[342] Ce chant, que l'on croit être du neuvième siècle ou du

dixième, s'est conservé chez les montagnards des Pyrénées; M.

Eug. de Montglave l'a publié dans le journal de l'Institut

historique, t. I, p. 176.

[343] Basques.

LES CAPITULAIRES DE CHARLEMAGNE.

Les capitulaires de Charlemagne, relatifs à la législation civile et

religieuse, reproduisent à peu près ce que l'on trouve dans les lois

romaines et dans les canons des conciles; mais ceux qui concernent la

législation domestique sont curieux, par le détail des mœurs.

Le capitulaire _De Villis fisci_ se compose de soixante-dix articles,

vraisemblablement recueillis de plusieurs autres capitulaires.

Les intendants du domaine sont tenus d'amener au palais où Charlemagne

se trouvera le jour de la Saint-Martin d'hiver tous les poulains, de

quelque âge qu'ils soient, afin que l'empereur, après avoir entendu la

messe, les passe en revue.

On doit au moins élever dans les basses-cours des principales

métairies cent poules et trente oies.

Il y aura toujours dans ces métairies des moutons et des cochons gras,

et au moins deux bœufs gras, pour être conduits, si besoin est, au

palais.

Les intendants feront saler le lard; ils veilleront à la confection

des cervelas, des andouilles, du vin, du vinaigre, du sirop de mûres,

de la moutarde, du fromage, du beurre, de la bière, de l'hydromel, du

miel et de la cire.

Il faut, pour la dignité des maisons royales, que les intendants y

élèvent des laies, des paons, des faisans, des sarcelles, des

pigeons, des perdrix et des tourterelles.

Les colons des métairies fourniront aux manufactures de l'empereur du

lin et de la laine, du pastel et de la garance, du vermillon, des

instruments à carder, de l'huile et du savon.

Les intendants défendront de fouler la vendange avec les pieds:

Charlemagne et la reine, qui commandent également dans tous ces

détails, veulent que la vendange soit très-propre.

Il est ordonné, par les articles 39 et 65, de vendre au marché, au

profit de l'empereur, les œufs surabondants des métairies et les

poissons des viviers.

Les chariots destinés à l'armée doivent être tenus en bon état; les

litières doivent être couvertes de bon cuir, et si bien cousues qu'on

puisse s'en servir au besoin comme de bateaux pour passer une rivière.

On cultivera dans les jardins de l'empereur et de l'impératrice toutes

sortes de plantes, de légumes et de fleurs: des roses, du baume, de la

sauge, des concombres, des haricots, de la laitue, du cresson alénois,

de la menthe romaine, ordinaire et sauvage, de l'herbe aux chats, des

choux, des oignons, de l'ail et du cerfeuil.

C'était le restaurateur de l'empire d'Occident, le fondateur des

nouvelles études, l'homme qui, du milieu de la France, en étendant ses

deux bras, arrêtait au nord et au midi les dernières armées d'une

invasion de six siècles; c'était Charlemagne enfin qui faisait vendre

au marché les œufs de ses métairies et réglait ainsi avec sa femme

ses affaires de ménage.

Les capitulaires des rois franks jouirent de la plus grande autorité:

les papes les observaient comme des lois; les Germains s'y soumirent

jusqu'au règne des Othons, époque à laquelle les peuples au delà du

Rhin rejetèrent le nom de Franks qu'ils s'étaient glorifiés de porter.

Karle le Chauve, dans l'édit de Pitres (chap. VI), nous apprend

comment se dressait le capitulaire. «La loi, dit ce prince, devient

irréfragable par le consentement de la nation et la constitution du

roi.» La publication des capitulaires, rédigés du consentement des

assemblées nationales, était faite dans les provinces par les évêques

et par les envoyés royaux, _missi dominici_.

Les capitulaires furent obligatoires jusqu'au temps de Philippe le

Bel: alors les ordonnances les remplacèrent. Rhenanus les tira de

l'oubli en 1531: ils avaient été recueillis incomplétement en deux

livres par Angesise, abbé de Fontenelles (et non pas de Lobes), vers

l'an 827. Benoît, de l'église de Mayence, augmenta cette collection en

845. La première édition imprimée des Capitulaires est de Vitus; elle

parut en 1545.

Les assemblées générales où se traitaient les affaires de la nation

avaient lieu deux fois l'an, partout où le roi ou l'empereur les

convoquait. Le roi proposait l'objet du capitulaire: lorsque le temps

était beau, la délibération avait lieu en plein air; sinon, on se

retirait dans des salles préparées exprès. Les évêques, les abbés et

les clercs d'un rang élevé se réunissaient à part; les comtes et les

principaux chefs militaires, de même. Quand les évêques et les comtes

le jugeaient à propos, ils siégeaient ensemble, et le roi se rendait

au milieu d'eux; le peuple était forclos, mais après la foi faite on

l'appelait à la sanction. (HINCMAR, _Hunold_.) La liberté individuelle

du Frank se changeait peu à peu en liberté politique, de ce genre

représentatif inconnu des anciens. Les assemblées du huitième et du

neuvième siècle étaient de véritables états, tels qu'ils reparurent

sous saint Louis et Philippe le Bel; mais les états des Karlovingiens

avaient une base plus large, parce qu'on était plus près de

l'indépendance primitive des barbares: le _peuple_ existait encore

sous les deux premières races; il avait disparu sous la troisième,

pour renaître par les _serfs_ et les _bourgeois_.

Cette liberté politique karlovingiennne perdit bientôt ce qui lui

restait de populaire: elle devint purement aristocratique quand la

division croissante du royaume priva de toute force la royauté.

La justice dans la monarchie franke était administrée de la manière

établie par les Romains; mais les rois chevelus, afin d'arrêter la

corruption de cette justice, instituèrent les _missi dominici_, sorte

de commissaires ambulants qui tenaient des assises, rendaient des

arrêts au nom du souverain, et sévissaient contre les magistrats

prévaricateurs.

CHATEAUBRIAND, _Analyse raisonnée de l'Histoire de France_.

CANONISATION ET CULTE DE CHARLEMAGNE.

Son corps, revêtu du cilice qu'il avait porté en santé, et couvert

par-dessus des habillements impériaux, fut mis dans l'église

d'Aix-la-Chapelle, où il fut en vénération publique à tout l'Occident,

jusqu'à ce qu'en 1165 il fut élevé de terre par les soins de

l'empereur Frédéric Ier, surnommé Barbe-Rousse, pour être mieux exposé

au culte religieux qu'on rendait déjà à sa mémoire. On prétend que ce

fut dans le temps de sa translation qu'il fut canonisé par Pascal III,

antipape, qui tenait l'Église divisée en faveur de l'empereur Frédéric

contre le pape légitime Alexandre III. Cet acte devait être nul, ce

semble, comme étaient tous les autres qui avaient été faits par cet

usurpateur du saint-siége. Cependant, il n'a été ni cassé ni blâmé par

les papes suivants, qui n'ont pas jugé à propos de s'opposer au culte

public de Charlemagne, à qui ils savaient que l'Église romaine avait

des obligations immortelles. Son nom, comme celui d'un saint

confesseur, est inséré dans la plupart des martyrologes de France,

d'Allemagne et des Pays-Bas: l'office de sa fête se trouve dans

plusieurs bréviaires des églises de tous ces pays. Et quoi qu'il ait

été retranché dans celui de Paris, on n'a point laissé de continuer

non-seulement la vacance du Palais et du Châtelet, mais encore la

messe solennelle du jour (28 janvier) en diverses églises de Paris. La

fête semblait s'abolir peu à peu dans l'Université, qui le reconnaît

comme son fondateur, mais elle y fut rétablie sur la fin de l'an 1661.

A. BAILLET, _Les Vies des Saints_, t. II (in-4º, 1739).

LOUIS LE PIEUX[344].

817.

On voyait briller en lui des vertus sacrées qu'il serait trop long

d'énumerer. Il était d'une taille ordinaire; il avait les yeux grands

et brillants, le visage ouvert, le nez long et droit, des lèvres ni

trop épaisses ni trop minces, une poitrine vigoureuse, des épaules

larges, les bras robustes; aussi pour manier l'arc et lancer un

javelot personne ne pouvait-il lui être comparé. Ses mains étaient

longues, ses doigts bien conformés; il avait les jambes longues et

grêles pour leur longueur; il avait aussi les pieds longs, et la voix

mâle. Très-versé dans les langues grecque et latine, il comprenait

cependant le grec mieux qu'il ne le parlait. Quant au latin, il

pouvait le parler aussi bien que sa langue naturelle[345]. Il

connaissait très-bien le sens spirituel et moral des Écritures Saintes

ainsi que leur sens mystique. Il méprisait les poëtes profanes qu'il

avait appris dans sa jeunesse, et ne voulait ni les lire, ni les

entendre, ni les écouter. Il était d'une constitution vigoureuse,

agile, infatigable, lent à la colère, facile à la compassion. Toutes

les fois que, les jours ordinaires, il se rendait à l'église pour

prier, il fléchissait les genoux et touchait le pavé de son front; il

priait humblement et longtemps, quelquefois avec larmes. Toujours orné

de toutes les pieuses vertus, il était d'une générosité dont on

n'avait jamais ouï parler dans les livres anciens ni dans les temps

modernes, tellement qu'il donnait à ses fidèles serviteurs, et à titre

de possession perpétuelle, les domaines royaux qu'il tenait de son

aïeul et de son bisaïeul. Il fit dresser pour ces donations des

décrets qu'il confirma en y apposant son sceau et en les signant de sa

propre main. Il fit cela pendant longtemps. Il était sobre dans son

boire et son manger, simple dans ses vêtements; jamais on ne voyait

briller l'or sur ses habits, si ce n'est dans les fêtes solennelles,

selon l'usage de ses ancêtres. Dans ces jours, il ne portait qu'une

chemise et des hauts-de-chausses brodés en or, avec des franges d'or,

un baudrier et une épée tout brillants d'or, des bottes et un manteau

couverts d'or; enfin il avait sur la tête une couronne resplendissante

d'or, et tenait dans sa main un sceptre d'or. Jamais il ne riait aux

éclats, pas même lorsque, dans les fêtes et pour l'amusement du

peuple, les baladins, les bouffons, les mimes défilaient auprès de sa

table suivis de chanteurs et de joueurs d'instruments: alors le peuple

même, en sa présence, ne riait qu'avec mesure; et pour lui, il ne

montra jamais en riant ses dents blanches. Chaque jour avant ses repas

il faisait distribuer des aumônes. Au mois d'août, époque où les cerfs

sont le plus gras, il s'occupait à les chasser jusqu'à ce que le temps

des sangliers arrivât.

THÉGAN, _Vie et actions de Louis le Pieux_, trad. de M. Guizot.

Thégan, chorévêque (vicaire général) de Trèves, mort vers 845,

était d'origine franque et noble; il était renommé pour sa beauté,

ses vertus, sa science et son éloquence. Au milieu des dissensions

du règne de Louis le Débonnaire, il fut toujours fidèle à

l'empereur. Son histoire est assez bien faite, quoique abrégée, et

s'étend de 813 à 835.

[344] Les contemporains ont tous appelé Louis le Débonnaire Louis

le Pieux.

[345] Le tudesque.

BAPTÊME DE HÉROLD LE DANOIS[346].

826.

Dès que tout est prêt pour la cérémonie sacrée, Louis et Hérold se

rendent dans le saint temple. César[347], par respect pour le

Seigneur, reçoit lui-même Hérold quand il sort de l'onde

régénératrice, et le revêt de sa propre main de vêtements blancs.

L'impératrice Judith, dans tout l'éclat de sa beauté[348], tire de la

source sacrée la reine, femme d'Hérold, et la couvre des habits de

chrétienne. Lothaire, déjà césar, fils de l'auguste Louis, aide de

même le fils d'Hérold à sortir des eaux baptismales; à leur exemple,

les grands de l'empire en font autant pour les hommes distingués de la

suite du roi danois, qu'ils habillent eux-mêmes, et la foule tire de

l'eau sainte beaucoup d'autres d'un moindre rang. O grand Louis!

quelle foule immense d'adorateurs tu gagnes au Seigneur! Quelle sainte

odeur s'émane d'une telle action et s'élève jusqu'au Christ? Ces

conquêtes, prince, que tu arraches à la gueule du loup dévorant, pour

les donner à Dieu, te seront comptées pour l'éternité.

[346] Hérold, chef danois, fut baptisé dans l'église de

Saint-Alban, à Mayence, avec sa femme et beaucoup de Danois.

Louis le Débonnaire lui donna un comté dans la Frise. (_Vie de

Louis le Débonnaire_ par L'Astronome.)

[347] L'empereur.

[348] L'empereur avait choisi entre toutes les filles des

seigneurs de son empire, réunies de tous côtés, la belle Judith,

fille du noble comte Guelfe. (Voy. L'Astronome.)

Hérold, couvert de vêtements blancs et le cœur régénéré, se rend sous

le toit éclatant de son illustre parrain. Le tout-puissant empereur le

comble alors des plus magnifiques présents que puisse produire la

terre des Franks. D'après ses ordres, Hérold revêt une chlamyde tissue

de pourpre écarlate et de pierres précieuses, autour de laquelle

circule une broderie d'or; il ceint l'épée fameuse que César lui-même

portait à son côté et qu'entourent des cercles d'or symétriquement

disposés; à chacun de ses bras sont attachées des chaînes d'or; des

courroies enrichies de pierres précieuses entourent ses cuisses; une

superbe couronne, ornement dû à son rang, couvre sa tête; des

brodequins d'or renferment ses pieds; sur ses larges épaules brillent

des vêtements d'or, et des gantelets blancs ornent ses mains. L'épouse

de ce prince reçoit de l'impératrice Judith des dons non moins dignes

de son rang et d'agréables parures. Elle passe une tunique entièrement

brodée d'or et de pierreries, et aussi riche qu'ont pu la fabriquer

tous les efforts de l'art de Minerve; un bandeau entouré de pierres

précieuses ceint sa tête; un large collier tombe sur son sein

naissant; un cercle d'or flexible et tordu entoure son cou; ses bras

sont serrés dans des bracelets tels que les portent les femmes; des

cercles minces et pliants, d'or et de pierres précieuses, couvrent ses

cuisses, et une cape d'or tombe sur ses épaules. Lothaire ne met pas

un empressement moins pieux à parer le fils d'Hérold de vêtements

enrichis d'or; le reste de la foule des Danois est également revêtu

d'habits franks, que leur distribue la religieuse munificence de

César.

Tout cependant est préparé pour les saintes cérémonies de la messe;

déjà le signal accoutumé appelle le peuple dans l'enceinte des murs

sacrés. Dans le chœur brille un clergé nombreux et revêtu de riches

ornements, et dans le magnifique sanctuaire tout respire un ordre

admirable. La foule des prêtres se distingue par sa fidélité aux

doctrines de Clément[349], et les pieux lévites se font remarquer par

leur tenue régulière. C'est Theuton qui dirige, avec son habileté

ordinaire, le chœur des chantres; c'est Adhalwit qui porte en main la

baguette, en frappe la foule des assistants et ouvre ainsi un passage

honorable à César, à ses grands, à sa femme et à ses enfants. Le

glorieux empereur, toujours empressé d'assister fréquemment aux saints

offices, se rend à l'entrée de la basilique en traversant de larges

salles de son palais resplendissant d'or et de pierreries

éblouissantes; il s'avance la joie sur le front, et s'appuie sur les

bras de ses fidèles serviteurs. Hilduin est à sa droite; Hélisachar le

soutient à gauche; et devant lui marche Gerung, qui porte le bâton,

marque de sa charge[350], et protége les pas du monarque, dont la tête

est ornée d'une couronne d'or. Par derrière viennent le pieux Lothaire

et Hérold, couverts d'une toge et parés des dons éclatants qu'ils ont

reçus. Charles, encore enfant, tout brillant d'or et de beauté,

précède, plein de gaieté, les pas de son père, et de ses pieds il

frappe fièrement le marbre. Cependant Judith, couverte des ornements

royaux, s'avance dans tout l'éclat d'une parure magnifique; deux des

grands jouissent du suprême honneur de l'escorter; ce sont Matfried et

Hugues; tous deux, la couronne en tête et vêtus d'habits tout

brillants d'or, accompagnent avec respect les pas de leur auguste

maîtresse. Derrière elle, et à peu de distance, vient enfin l'épouse

d'Hérold étalant avec plaisir les présents de la pieuse impératrice.

Après, on voit Friedgies[351] que suit une foule de disciples, tous

vêtus de blanc et distingués par leur science et leur foi. Au dernier

rang marche avec ordre le reste de la jeunesse danoise, parée des

habits qu'elle tient de la munificence de César.

[349] Le pape saint Clément Ier, auquel on a attribué des

ouvrages qui contiennent beaucoup de détails sur les devoirs des

prêtres. (Dom Bouquet.)

Aussitôt que l'empereur, après cette marche solennelle, est arrivé à

l'église, il adresse, suivant sa coutume, ses vœux au Seigneur;

sur-le-champ, le clairon de Theuton fait entendre le son clair qui

sert de signal, et au même instant les clercs et tout le chœur lui

répondent et entonnent le chant. Hérold, sa femme, ses enfants, ses

compagnons contemplent avec étonnement le dôme immense de la maison de

Dieu, et n'admirent pas moins le clergé, l'intérieur du temple, les

prêtres et la pompe du service religieux. Ce qui les frappe plus

encore, ce sont les immenses richesses de notre roi, à l'ordre duquel

semble se réunir ce que la terre produit de plus précieux. «Eh bien,

illustre Hérold, dis, je t'en conjure, ce que tu préfères maintenant,

ou de la foi de notre monarque, ou de tes misérables idoles. Jette

donc dans les flammes tous ces dieux faits d'or et d'argent; c'est

ainsi que tu assureras à toi et aux tiens une éternelle gloire. Si

dans ces statues il s'en trouve de fer, dont on puisse se servir pour

cultiver les champs, ordonne qu'on en fabrique des socs, et en ouvrant

le sein de la terre elles te seront plus utiles que de telles

divinités avec toute leur puissance...»

[350] Celle de portier en chef du palais.

[351] Chancelier de l'empereur et abbé de Saint-Martin de Tours.

Cependant on préparait avec soin d'immenses provisions, des mets

divers et des vins de toutes les espèces pour le maître du monde. D'un

côté, Pierre, le chef des pannetiers, de l'autre, Gunton, qui préside

aux cuisines, ne perdent pas un instant à faire disposer les tables

avec l'ordre et le luxe accoutumés. Sur des toisons, dont la blancheur

le dispute à la neige, on étend des nappes blanches, et les mets sont

dressés dans des plats de marbre. Pierre distribue, comme le veut sa

charge, les dons de Cérès, et Gunton sert les viandes. Entre chaque

plat sont placés des vases d'or; le jeune et actif Othon commande aux

échansons et fait préparer les doux présents de Bacchus.

Dès que les cérémonies du culte respectueux adressé au Très-Haut sont

terminées, César, tout brillant d'or, se dispose à reprendre le chemin

qu'il a suivi pour se rendre au temple. Son épouse, ses enfants, et

tout son cortége, couverts de vêtements resplendissants d'or, et enfin

les clercs habillés de blanc, imitent son exemple, et le pieux

monarque se rend d'un pas grave à son palais, où l'attend un festin

préparé avec un soin digne du chef de l'empire. Radieux, il se place

sur un lit[352]; par son ordre, la belle Judith se met à ses côtés,

après avoir embrassé ses augustes genoux; le césar Lothaire et Hérold,

l'hôte royal, s'étendent de leur côté sur un même lit, comme l'a voulu

Louis. Les Danois admirent la prodigalité des mets et tout ce qui

compose le service de la table, le nombre des officiers, ainsi que la

beauté des enfants qui servent César. Ce jour, si heureux à juste

titre pour les Franks et les Danois régénérés par le baptême, sera

pour eux dans la suite l'objet de fêtes qui en rappelleront la

mémoire.

[352] L'usage des Romains de manger couchés sur des lits était

encore conservé.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 1/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 34 / 35 段