rejoindre Charles Quint en Espagne, ayant, en passant, salué François
Ier à Cognac, vint à son tour loger à Blaye, et voulut voir aussi ces
tombeaux. J'y étais, avec l'illustre médecin du prince, le docteur
Lange; et comme nous étions l'un et l'autre à la piste de toutes les
curiosités, nous questionnâmes le religieux qui avait tout montré au
prince: si les os de Roland étaient encore entiers dans le sépulcre,
et s'ils étaient aussi grands qu'on le disait. Assurément, la renommée
n'avait point menti d'une syllabe, et il ne fallait pas s'arrêter aux
dimensions du sépulcre; c'est que depuis que ces reliques avaient été
apportées du champ de bataille de Roncevaux, les muscles avaient eu
le temps de se consumer, et le squelette ne tenait plus; mais les os
avaient été déposés liés en fagot, à telles enseignes qu'il avait
fallu creuser le marbre pour pouvoir loger les tibias, qui étaient
entiers. Nous admirâmes beaucoup la taille de Roland, dont, supposé
que le moine dit vrai, les tibias calculés sur la longueur du marbre,
avaient trois pieds de long pour le moins.
«Pendant que nous raisonnions là-dessus, le prince emmena le moine
d'un autre côté, et nous restâmes tout seuls. Le mortier n'était pas
encore repris: si nous ôtions le morceau de marbre? Aussitôt nous
voilà à l'ouvrage; la pierre céda sans difficulté, et tout l'intérieur
du tombeau nous fut découvert... Il n'y avait absolument rien qu'un
tas d'osselets à peu près gros deux fois comme le poing, lequel étant
remué nous offrit à peine un os de la longueur de mon doigt!
«Nous rajustâmes le fragment du marbre, en riant de bon cœur de la
duperie de ce moine ou de son impudence à mentir[341]!»
[341] GÉNIN, _Introduction à la Chanson de Roland_, p. XXII.
LE CHANT D'ALTABIÇAR[342].
Un cri s'est élevé
Du milieu des montagnes des Escaldunac[343],
Et l'homme libre, debout devant sa porte,
A ouvert l'oreille et a dit: «Qui va là? que me veut-on?»
Et le chien qui dormait aux pieds de son maître
S'est levé et a rempli les environs d'Altabiçar de ses aboiements.
Au col d'Ibagnette un bruit retentit;
Il approche, en frôlant, à droite, à gauche, les rochers;
C'est le murmure sourd d'une armée qui vient.
Les nôtres y ont répondu du sommet des montagnes;
Ils ont soufflé dans leurs cornes de bœuf;
Et l'homme libre aiguise ses flèches.
Ils viennent, ils viennent! Quelle haie de lances!
Comme les bannières aux couleurs variées flottent au milieu!
Quels éclairs jaillissent des armes!
Combien sont-ils? Enfant, compte-les bien.
Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze,
douze,
Treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf,
vingt.
Vingt, et des milliers d'autres encore!
On perdrait son temps à les compter.
Unissons nos bras nerveux, déracinons ces rochers,
Lançons-les du haut des montagnes
Jusque sur leurs têtes!
Ecrasons-les, tuons-les!
Et qu'avaient-ils à faire dans nos montagnes, ces hommes du Nord,
Pourquoi sont-ils venus troubler notre paix?
Quand Dieu fait des montagnes, c'est pour que les hommes ne les
franchissent pas.
Mais les rochers en roulant tombent; ils écrasent les bataillons;
Le sang ruisselle, les chairs palpitent;
Oh! combien d'os broyés! quelle mer de sang!
Fuyez, fuyez, ceux à qui il reste de la force et un cheval!
Fuis, roi Carloman, avec tes plumes noires et ta cape rouge.
Ton neveu, ton plus brave, ton chéri, Roland, est étendu mort
là-bas;
Son courage ne lui a servi à rien.
Et maintenant, Escaldunac, laissons les rochers,
Descendons vite en lançant nos flèches a ceux qui fuient.
Ils fuient! ils fuient! Où donc est la haie de lances!
Où sont les bannières aux couleurs variées flottant au milieu?
Les éclairs ne jaillissent plus de leurs armes souillées de sang.
Combien sont-ils? Enfant, compte-les bien!
Vingt, dix-neuf, dix-huit, dix-sept, seize, quinze, quatorze,
treize,
Douze, onze, dix, neuf, huit, sept, six, cinq, quatre, trois,
deux, un.
Un! Il n'y en a même plus un!
C'est fini! homme libre, vous pouvez rentrer avec votre chien,
Embrasser votre femme et vos enfants,
Nettoyer vos flèches, les serrer avec votre corne de bœuf, et
ensuite vous coucher et dormir dessus.
La nuit, les aigles viendront manger ces chairs écrasées,
Et tous ces os blanchiront pendant l'éternité.
[342] Ce chant, que l'on croit être du neuvième siècle ou du
dixième, s'est conservé chez les montagnards des Pyrénées; M.
Eug. de Montglave l'a publié dans le journal de l'Institut
historique, t. I, p. 176.
[343] Basques.
LES CAPITULAIRES DE CHARLEMAGNE.
Les capitulaires de Charlemagne, relatifs à la législation civile et
religieuse, reproduisent à peu près ce que l'on trouve dans les lois
romaines et dans les canons des conciles; mais ceux qui concernent la
législation domestique sont curieux, par le détail des mœurs.
Le capitulaire _De Villis fisci_ se compose de soixante-dix articles,
vraisemblablement recueillis de plusieurs autres capitulaires.
Les intendants du domaine sont tenus d'amener au palais où Charlemagne
se trouvera le jour de la Saint-Martin d'hiver tous les poulains, de
quelque âge qu'ils soient, afin que l'empereur, après avoir entendu la
messe, les passe en revue.
On doit au moins élever dans les basses-cours des principales
métairies cent poules et trente oies.
Il y aura toujours dans ces métairies des moutons et des cochons gras,
et au moins deux bœufs gras, pour être conduits, si besoin est, au
palais.
Les intendants feront saler le lard; ils veilleront à la confection
des cervelas, des andouilles, du vin, du vinaigre, du sirop de mûres,
de la moutarde, du fromage, du beurre, de la bière, de l'hydromel, du
miel et de la cire.
Il faut, pour la dignité des maisons royales, que les intendants y
élèvent des laies, des paons, des faisans, des sarcelles, des
pigeons, des perdrix et des tourterelles.
Les colons des métairies fourniront aux manufactures de l'empereur du
lin et de la laine, du pastel et de la garance, du vermillon, des
instruments à carder, de l'huile et du savon.
Les intendants défendront de fouler la vendange avec les pieds:
Charlemagne et la reine, qui commandent également dans tous ces
détails, veulent que la vendange soit très-propre.
Il est ordonné, par les articles 39 et 65, de vendre au marché, au
profit de l'empereur, les œufs surabondants des métairies et les
poissons des viviers.
Les chariots destinés à l'armée doivent être tenus en bon état; les
litières doivent être couvertes de bon cuir, et si bien cousues qu'on
puisse s'en servir au besoin comme de bateaux pour passer une rivière.
On cultivera dans les jardins de l'empereur et de l'impératrice toutes
sortes de plantes, de légumes et de fleurs: des roses, du baume, de la
sauge, des concombres, des haricots, de la laitue, du cresson alénois,
de la menthe romaine, ordinaire et sauvage, de l'herbe aux chats, des
choux, des oignons, de l'ail et du cerfeuil.
C'était le restaurateur de l'empire d'Occident, le fondateur des
nouvelles études, l'homme qui, du milieu de la France, en étendant ses
deux bras, arrêtait au nord et au midi les dernières armées d'une
invasion de six siècles; c'était Charlemagne enfin qui faisait vendre
au marché les œufs de ses métairies et réglait ainsi avec sa femme
ses affaires de ménage.
Les capitulaires des rois franks jouirent de la plus grande autorité:
les papes les observaient comme des lois; les Germains s'y soumirent
jusqu'au règne des Othons, époque à laquelle les peuples au delà du
Rhin rejetèrent le nom de Franks qu'ils s'étaient glorifiés de porter.
Karle le Chauve, dans l'édit de Pitres (chap. VI), nous apprend
comment se dressait le capitulaire. «La loi, dit ce prince, devient
irréfragable par le consentement de la nation et la constitution du
roi.» La publication des capitulaires, rédigés du consentement des
assemblées nationales, était faite dans les provinces par les évêques
et par les envoyés royaux, _missi dominici_.
Les capitulaires furent obligatoires jusqu'au temps de Philippe le
Bel: alors les ordonnances les remplacèrent. Rhenanus les tira de
l'oubli en 1531: ils avaient été recueillis incomplétement en deux
livres par Angesise, abbé de Fontenelles (et non pas de Lobes), vers
l'an 827. Benoît, de l'église de Mayence, augmenta cette collection en
845. La première édition imprimée des Capitulaires est de Vitus; elle
parut en 1545.
Les assemblées générales où se traitaient les affaires de la nation
avaient lieu deux fois l'an, partout où le roi ou l'empereur les
convoquait. Le roi proposait l'objet du capitulaire: lorsque le temps
était beau, la délibération avait lieu en plein air; sinon, on se
retirait dans des salles préparées exprès. Les évêques, les abbés et
les clercs d'un rang élevé se réunissaient à part; les comtes et les
principaux chefs militaires, de même. Quand les évêques et les comtes
le jugeaient à propos, ils siégeaient ensemble, et le roi se rendait
au milieu d'eux; le peuple était forclos, mais après la foi faite on
l'appelait à la sanction. (HINCMAR, _Hunold_.) La liberté individuelle
du Frank se changeait peu à peu en liberté politique, de ce genre
représentatif inconnu des anciens. Les assemblées du huitième et du
neuvième siècle étaient de véritables états, tels qu'ils reparurent
sous saint Louis et Philippe le Bel; mais les états des Karlovingiens
avaient une base plus large, parce qu'on était plus près de
l'indépendance primitive des barbares: le _peuple_ existait encore
sous les deux premières races; il avait disparu sous la troisième,
pour renaître par les _serfs_ et les _bourgeois_.
Cette liberté politique karlovingiennne perdit bientôt ce qui lui
restait de populaire: elle devint purement aristocratique quand la
division croissante du royaume priva de toute force la royauté.
La justice dans la monarchie franke était administrée de la manière
établie par les Romains; mais les rois chevelus, afin d'arrêter la
corruption de cette justice, instituèrent les _missi dominici_, sorte
de commissaires ambulants qui tenaient des assises, rendaient des
arrêts au nom du souverain, et sévissaient contre les magistrats
prévaricateurs.
CHATEAUBRIAND, _Analyse raisonnée de l'Histoire de France_.
CANONISATION ET CULTE DE CHARLEMAGNE.
Son corps, revêtu du cilice qu'il avait porté en santé, et couvert
par-dessus des habillements impériaux, fut mis dans l'église
d'Aix-la-Chapelle, où il fut en vénération publique à tout l'Occident,
jusqu'à ce qu'en 1165 il fut élevé de terre par les soins de
l'empereur Frédéric Ier, surnommé Barbe-Rousse, pour être mieux exposé
au culte religieux qu'on rendait déjà à sa mémoire. On prétend que ce
fut dans le temps de sa translation qu'il fut canonisé par Pascal III,
antipape, qui tenait l'Église divisée en faveur de l'empereur Frédéric
contre le pape légitime Alexandre III. Cet acte devait être nul, ce
semble, comme étaient tous les autres qui avaient été faits par cet
usurpateur du saint-siége. Cependant, il n'a été ni cassé ni blâmé par
les papes suivants, qui n'ont pas jugé à propos de s'opposer au culte
public de Charlemagne, à qui ils savaient que l'Église romaine avait
des obligations immortelles. Son nom, comme celui d'un saint
confesseur, est inséré dans la plupart des martyrologes de France,
d'Allemagne et des Pays-Bas: l'office de sa fête se trouve dans
plusieurs bréviaires des églises de tous ces pays. Et quoi qu'il ait
été retranché dans celui de Paris, on n'a point laissé de continuer
non-seulement la vacance du Palais et du Châtelet, mais encore la
messe solennelle du jour (28 janvier) en diverses églises de Paris. La
fête semblait s'abolir peu à peu dans l'Université, qui le reconnaît
comme son fondateur, mais elle y fut rétablie sur la fin de l'an 1661.
A. BAILLET, _Les Vies des Saints_, t. II (in-4º, 1739).
LOUIS LE PIEUX[344].
817.
On voyait briller en lui des vertus sacrées qu'il serait trop long
d'énumerer. Il était d'une taille ordinaire; il avait les yeux grands
et brillants, le visage ouvert, le nez long et droit, des lèvres ni
trop épaisses ni trop minces, une poitrine vigoureuse, des épaules
larges, les bras robustes; aussi pour manier l'arc et lancer un
javelot personne ne pouvait-il lui être comparé. Ses mains étaient
longues, ses doigts bien conformés; il avait les jambes longues et
grêles pour leur longueur; il avait aussi les pieds longs, et la voix
mâle. Très-versé dans les langues grecque et latine, il comprenait
cependant le grec mieux qu'il ne le parlait. Quant au latin, il
pouvait le parler aussi bien que sa langue naturelle[345]. Il
connaissait très-bien le sens spirituel et moral des Écritures Saintes
ainsi que leur sens mystique. Il méprisait les poëtes profanes qu'il
avait appris dans sa jeunesse, et ne voulait ni les lire, ni les
entendre, ni les écouter. Il était d'une constitution vigoureuse,
agile, infatigable, lent à la colère, facile à la compassion. Toutes
les fois que, les jours ordinaires, il se rendait à l'église pour
prier, il fléchissait les genoux et touchait le pavé de son front; il
priait humblement et longtemps, quelquefois avec larmes. Toujours orné
de toutes les pieuses vertus, il était d'une générosité dont on
n'avait jamais ouï parler dans les livres anciens ni dans les temps
modernes, tellement qu'il donnait à ses fidèles serviteurs, et à titre
de possession perpétuelle, les domaines royaux qu'il tenait de son
aïeul et de son bisaïeul. Il fit dresser pour ces donations des
décrets qu'il confirma en y apposant son sceau et en les signant de sa
propre main. Il fit cela pendant longtemps. Il était sobre dans son
boire et son manger, simple dans ses vêtements; jamais on ne voyait
briller l'or sur ses habits, si ce n'est dans les fêtes solennelles,
selon l'usage de ses ancêtres. Dans ces jours, il ne portait qu'une
chemise et des hauts-de-chausses brodés en or, avec des franges d'or,
un baudrier et une épée tout brillants d'or, des bottes et un manteau
couverts d'or; enfin il avait sur la tête une couronne resplendissante
d'or, et tenait dans sa main un sceptre d'or. Jamais il ne riait aux
éclats, pas même lorsque, dans les fêtes et pour l'amusement du
peuple, les baladins, les bouffons, les mimes défilaient auprès de sa
table suivis de chanteurs et de joueurs d'instruments: alors le peuple
même, en sa présence, ne riait qu'avec mesure; et pour lui, il ne
montra jamais en riant ses dents blanches. Chaque jour avant ses repas
il faisait distribuer des aumônes. Au mois d'août, époque où les cerfs
sont le plus gras, il s'occupait à les chasser jusqu'à ce que le temps
des sangliers arrivât.
THÉGAN, _Vie et actions de Louis le Pieux_, trad. de M. Guizot.
Thégan, chorévêque (vicaire général) de Trèves, mort vers 845,
était d'origine franque et noble; il était renommé pour sa beauté,
ses vertus, sa science et son éloquence. Au milieu des dissensions
du règne de Louis le Débonnaire, il fut toujours fidèle à
l'empereur. Son histoire est assez bien faite, quoique abrégée, et
s'étend de 813 à 835.
[344] Les contemporains ont tous appelé Louis le Débonnaire Louis
le Pieux.
[345] Le tudesque.
BAPTÊME DE HÉROLD LE DANOIS[346].
826.
Dès que tout est prêt pour la cérémonie sacrée, Louis et Hérold se
rendent dans le saint temple. César[347], par respect pour le
Seigneur, reçoit lui-même Hérold quand il sort de l'onde
régénératrice, et le revêt de sa propre main de vêtements blancs.
L'impératrice Judith, dans tout l'éclat de sa beauté[348], tire de la
source sacrée la reine, femme d'Hérold, et la couvre des habits de
chrétienne. Lothaire, déjà césar, fils de l'auguste Louis, aide de
même le fils d'Hérold à sortir des eaux baptismales; à leur exemple,
les grands de l'empire en font autant pour les hommes distingués de la
suite du roi danois, qu'ils habillent eux-mêmes, et la foule tire de
l'eau sainte beaucoup d'autres d'un moindre rang. O grand Louis!
quelle foule immense d'adorateurs tu gagnes au Seigneur! Quelle sainte
odeur s'émane d'une telle action et s'élève jusqu'au Christ? Ces
conquêtes, prince, que tu arraches à la gueule du loup dévorant, pour
les donner à Dieu, te seront comptées pour l'éternité.
[346] Hérold, chef danois, fut baptisé dans l'église de
Saint-Alban, à Mayence, avec sa femme et beaucoup de Danois.
Louis le Débonnaire lui donna un comté dans la Frise. (_Vie de
Louis le Débonnaire_ par L'Astronome.)
[347] L'empereur.
[348] L'empereur avait choisi entre toutes les filles des
seigneurs de son empire, réunies de tous côtés, la belle Judith,
fille du noble comte Guelfe. (Voy. L'Astronome.)
Hérold, couvert de vêtements blancs et le cœur régénéré, se rend sous
le toit éclatant de son illustre parrain. Le tout-puissant empereur le
comble alors des plus magnifiques présents que puisse produire la
terre des Franks. D'après ses ordres, Hérold revêt une chlamyde tissue
de pourpre écarlate et de pierres précieuses, autour de laquelle
circule une broderie d'or; il ceint l'épée fameuse que César lui-même
portait à son côté et qu'entourent des cercles d'or symétriquement
disposés; à chacun de ses bras sont attachées des chaînes d'or; des
courroies enrichies de pierres précieuses entourent ses cuisses; une
superbe couronne, ornement dû à son rang, couvre sa tête; des
brodequins d'or renferment ses pieds; sur ses larges épaules brillent
des vêtements d'or, et des gantelets blancs ornent ses mains. L'épouse
de ce prince reçoit de l'impératrice Judith des dons non moins dignes
de son rang et d'agréables parures. Elle passe une tunique entièrement
brodée d'or et de pierreries, et aussi riche qu'ont pu la fabriquer
tous les efforts de l'art de Minerve; un bandeau entouré de pierres
précieuses ceint sa tête; un large collier tombe sur son sein
naissant; un cercle d'or flexible et tordu entoure son cou; ses bras
sont serrés dans des bracelets tels que les portent les femmes; des
cercles minces et pliants, d'or et de pierres précieuses, couvrent ses
cuisses, et une cape d'or tombe sur ses épaules. Lothaire ne met pas
un empressement moins pieux à parer le fils d'Hérold de vêtements
enrichis d'or; le reste de la foule des Danois est également revêtu
d'habits franks, que leur distribue la religieuse munificence de
César.
Tout cependant est préparé pour les saintes cérémonies de la messe;
déjà le signal accoutumé appelle le peuple dans l'enceinte des murs
sacrés. Dans le chœur brille un clergé nombreux et revêtu de riches
ornements, et dans le magnifique sanctuaire tout respire un ordre
admirable. La foule des prêtres se distingue par sa fidélité aux
doctrines de Clément[349], et les pieux lévites se font remarquer par
leur tenue régulière. C'est Theuton qui dirige, avec son habileté
ordinaire, le chœur des chantres; c'est Adhalwit qui porte en main la
baguette, en frappe la foule des assistants et ouvre ainsi un passage
honorable à César, à ses grands, à sa femme et à ses enfants. Le
glorieux empereur, toujours empressé d'assister fréquemment aux saints
offices, se rend à l'entrée de la basilique en traversant de larges
salles de son palais resplendissant d'or et de pierreries
éblouissantes; il s'avance la joie sur le front, et s'appuie sur les
bras de ses fidèles serviteurs. Hilduin est à sa droite; Hélisachar le
soutient à gauche; et devant lui marche Gerung, qui porte le bâton,
marque de sa charge[350], et protége les pas du monarque, dont la tête
est ornée d'une couronne d'or. Par derrière viennent le pieux Lothaire
et Hérold, couverts d'une toge et parés des dons éclatants qu'ils ont
reçus. Charles, encore enfant, tout brillant d'or et de beauté,
précède, plein de gaieté, les pas de son père, et de ses pieds il
frappe fièrement le marbre. Cependant Judith, couverte des ornements
royaux, s'avance dans tout l'éclat d'une parure magnifique; deux des
grands jouissent du suprême honneur de l'escorter; ce sont Matfried et
Hugues; tous deux, la couronne en tête et vêtus d'habits tout
brillants d'or, accompagnent avec respect les pas de leur auguste
maîtresse. Derrière elle, et à peu de distance, vient enfin l'épouse
d'Hérold étalant avec plaisir les présents de la pieuse impératrice.
Après, on voit Friedgies[351] que suit une foule de disciples, tous
vêtus de blanc et distingués par leur science et leur foi. Au dernier
rang marche avec ordre le reste de la jeunesse danoise, parée des
habits qu'elle tient de la munificence de César.
[349] Le pape saint Clément Ier, auquel on a attribué des
ouvrages qui contiennent beaucoup de détails sur les devoirs des
prêtres. (Dom Bouquet.)
Aussitôt que l'empereur, après cette marche solennelle, est arrivé à
l'église, il adresse, suivant sa coutume, ses vœux au Seigneur;
sur-le-champ, le clairon de Theuton fait entendre le son clair qui
sert de signal, et au même instant les clercs et tout le chœur lui
répondent et entonnent le chant. Hérold, sa femme, ses enfants, ses
compagnons contemplent avec étonnement le dôme immense de la maison de
Dieu, et n'admirent pas moins le clergé, l'intérieur du temple, les
prêtres et la pompe du service religieux. Ce qui les frappe plus
encore, ce sont les immenses richesses de notre roi, à l'ordre duquel
semble se réunir ce que la terre produit de plus précieux. «Eh bien,
illustre Hérold, dis, je t'en conjure, ce que tu préfères maintenant,
ou de la foi de notre monarque, ou de tes misérables idoles. Jette
donc dans les flammes tous ces dieux faits d'or et d'argent; c'est
ainsi que tu assureras à toi et aux tiens une éternelle gloire. Si
dans ces statues il s'en trouve de fer, dont on puisse se servir pour
cultiver les champs, ordonne qu'on en fabrique des socs, et en ouvrant
le sein de la terre elles te seront plus utiles que de telles
divinités avec toute leur puissance...»
[350] Celle de portier en chef du palais.
[351] Chancelier de l'empereur et abbé de Saint-Martin de Tours.
Cependant on préparait avec soin d'immenses provisions, des mets
divers et des vins de toutes les espèces pour le maître du monde. D'un
côté, Pierre, le chef des pannetiers, de l'autre, Gunton, qui préside
aux cuisines, ne perdent pas un instant à faire disposer les tables
avec l'ordre et le luxe accoutumés. Sur des toisons, dont la blancheur
le dispute à la neige, on étend des nappes blanches, et les mets sont
dressés dans des plats de marbre. Pierre distribue, comme le veut sa
charge, les dons de Cérès, et Gunton sert les viandes. Entre chaque
plat sont placés des vases d'or; le jeune et actif Othon commande aux
échansons et fait préparer les doux présents de Bacchus.
Dès que les cérémonies du culte respectueux adressé au Très-Haut sont
terminées, César, tout brillant d'or, se dispose à reprendre le chemin
qu'il a suivi pour se rendre au temple. Son épouse, ses enfants, et
tout son cortége, couverts de vêtements resplendissants d'or, et enfin
les clercs habillés de blanc, imitent son exemple, et le pieux
monarque se rend d'un pas grave à son palais, où l'attend un festin
préparé avec un soin digne du chef de l'empire. Radieux, il se place
sur un lit[352]; par son ordre, la belle Judith se met à ses côtés,
après avoir embrassé ses augustes genoux; le césar Lothaire et Hérold,
l'hôte royal, s'étendent de leur côté sur un même lit, comme l'a voulu
Louis. Les Danois admirent la prodigalité des mets et tout ce qui
compose le service de la table, le nombre des officiers, ainsi que la
beauté des enfants qui servent César. Ce jour, si heureux à juste
titre pour les Franks et les Danois régénérés par le baptême, sera
pour eux dans la suite l'objet de fêtes qui en rappelleront la
mémoire.
[352] L'usage des Romains de manger couchés sur des lits était
encore conservé.