Quand les païens voient que les Français diminuent, ils en ont et

orgueil et reconfort; ils se disent: «L'empereur a tort.» Le

Marganice, sur un cheval bai, qu'il pique de ses éperons d'or, frappe

Olivier par derrière, au milieu du dos, lui crève son haubert blanc et

lui plante son épieu dans la poitrine, et dit après: «Vous avez reçu

un fort coup! Mal vous en a pris que Charlemagne vous ait laissé dans

les défilés! S'il nous a fait du mal, il n'aura pas à s'en vanter, car

sur vous seul j'ai bien vengé les nôtres!»--Olivier sent qu'il est

frappé à mort; il tient toujours Hauteclaire à l'acier bruni; il

frappe sur le casque d'or de Marganice, en démolit les fleurs et les

cristaux, fend la tête jusqu'aux dents, brandit son coup et l'abat

mort, et dit après: «Païen, maudit sois-tu! Je ne dis pas que Charles

n'y perde, mais ni à ta femme, ni à une autre du royaume dont tu fus,

tu n'iras te vanter de m'avoir enlevé pour un denier vaillant, ni

d'avoir fait tort à moi ou à d'autres.» Après il appelle Roland à son

secours.

En avant!

Olivier sent qu'il est blessé à mort; il n'aura plus d'autre occasion

de se venger; il se jette dans la mêlée et y frappe en brave,

tranchant lances, écus, pieds, poings, selles et côtes. Qui l'eût vu

couper en morceaux les Sarrasins, jeter par terre un mort sur un

autre, d'un bon guerrier conserverait le souvenir. Olivier ne veut pas

oublier la devise de Charles; il crie Montjoie d'une voix forte et

claire, et appelle Roland son ami et son pair: «Sire compagnon, lui

dit-il, joignez-vous à moi; car à notre grand deuil nous serons

aujourd'hui séparés.»

En avant!

Roland regarde Olivier au visage; le teint est livide, décoloré et

pâle. Le sang vermeil lui coule partout le corps et descend sur la

terre en ruisseaux. «Dieu, dit le comte, que faire maintenant! Sire

compagnon, ta noblesse est malheureuse; jamais nul ne sera qui te

vaille! Eh, douce France, tu demeureras aujourd'hui privée de bons

soldats, confondue et chétive. L'empereur en aura grand dommage! A ce

mot, sur son cheval il se pâme.»

En avant!

Roland est pâmé sur son cheval et Olivier est blessé à mort; il a tant

saigné que les yeux en sont troubles; de loin ni de près, il ne peut

voir assez clair pour reconnaître quelqu'un; comme il a rencontré son

compagnon, il le frappe sur le casque doré et le fend jusqu'au nasal,

mais il ne touche pas la tête. A ce coup, Roland le regarde et lui

demande avec douceur et amitié: «Sire compagnon, l'avez-vous fait de

bon gré? C'est Roland qui est là, Roland qui tant vous aime! d'aucune

manière vous ne m'aviez défié.»--«Je vous entends parler, dit Olivier,

je ne vous vois pas. Que Dieu vous protège! je vous ai frappé!

pardonnez-le moi!» Roland répond: «Je ne suis pas blessé, je vous le

pardonne ici et devant Dieu.» A ces mots, ils s'inclinent l'un vers

l'autre, et dans cette étreinte la mort va les séparer.

Olivier sent que la mort le prend; les deux yeux lui tournent dans la

tête, il perd l'ouïe et la vue; il descend de cheval et se couche sur

la terre; à haute voix il confesse ses péchés; ses deux mains jointes

vers le ciel, il prie Dieu qu'il lui donne le paradis et qu'il bénisse

Charles, et la France, et son compagnon Roland sur tous les hommes. Le

cœur lui faut, son casque se penche sur sa poitrine, il s'étend tout

de son long sur la terre. Le preux est mort, rien n'en reste plus. Le

brave Roland le pleure et se lamente; jamais sur terre vous

n'entendrez homme plus dolent.

Quand Roland vit que son ami est mort, gisant la face contre terre, il

se prit à le regretter bien doucement: «Sire compagnon, vous fûtes si

hardi pour votre perte! Nous avons été ensemble tant d'années et de

jours, et jamais tu ne me fis de mal, ni je ne t'en fis! Maintenant

que tu es mort, c'est douleur que je vive! A ces mots Roland se pâme

sur son cheval Veillantif; mais il est affermi sur ses étriers d'or,

et quelque part qu'il aille il ne peut tomber.

Avant que Roland se soit reconnu et revenu de sa pamoison, un grand

dommage lui est apparu; les Français sont morts, il les a tous perdus,

sauf l'Archevêque et Gautier de Luz, qui descend des montagnes où il a

si bien combattu ceux d'Espagne; ses hommes sont morts vaincus par les

païens; qu'il le veuille ou non, il s'enfuit de ces vallées et réclame

le secours de Roland: «Eh, noble comte, vaillant homme, où es-tu?

Jamais je n'eus peur là où tu étais! C'est moi Gautier, qui vainquis

Maëlgut, le neveu de Droon, le vieillard chenu; pour ma valeur j'étais

accoutumé à être ton favori! ma lame est brisée et mon écu percé, et

mon haubert démaillé et rompu! un épieu m'a frappé dans le corps; j'en

mourrai, mais j'ai vendu chèrement ma vie!» Roland l'a entendu, il

pique son cheval et vient vers lui.

En avant!

Roland dans sa douleur était d'humeur dangereuse; en la mêlée il

recommence à frapper; il tue vingt Sarrasins, et Gautier six, et

l'Archevêque cinq. Et les païens de dire: «Oh! les terribles hommes!

prenez garde, seigneurs, qu'ils n'en sortent vivants! félon sera qui

ne leur courra sus, et lâche qui les laissera sauver.» Donc

recommencent à huer et à crier, et de toutes parts on revient les

attaquer.

En avant!

Le comte Roland est un noble guerrier, Gautier de Luz un bien bon

chevalier, et l'Archevêque un vaillant éprouvé. Aucun ne veut rien

laisser aux autres; ils frappent les païens dans la mêlée. Mille

Sarrasins à pied et quarante mille à cheval arrivent encore, et,

croyez-moi, n'osent s'approcher! Ils lancent leurs épieux et leurs

lances, leurs dards, leurs traits et leurs javelots. Aux premiers

coups ils tuent Gautier; Turpin de Reims a son écu percé, son casque

cassé; ils l'ont blessé à la tête, ils ont rompu et démaillé son

haubert; il a dans le corps quatre épieux; son cheval est tué sous

lui. C'est grand malheur que l'Archevêque tombe.

En avant!

Turpin de Reims, quand il se sent abattu et blessé de quatre épieux

dans le corps, joyeusement, le brave, il se relève, cherche où est

Roland, puis court vers lui, et dit un mot: «Je ne suis pas vaincu! un

bon soldat n'est jamais pris vivant!» Il tire Almace, son épée d'acier

bruni, et frappe dans la mêlée mille coups et plus. Charles l'a dit

depuis, qu'il n'en avait épargné aucun et qu'il en avait trouvé

quatre cents autour de lui, les uns blessés, d'autres coupés en deux,

et d'autres sans leur tête.

Le comte Roland se bat en gentilhomme, mais le corps lui sue de grande

chaleur; en la tête il a douleur et grand mal parce qu'il s'est rompu

la tempe en cornant. Cependant, il veut savoir si Charles va venir; il

prend son olifant, mais le sonne faiblement. L'empereur s'arrête, et

écoute: «Seigneurs, dit-il, nos affaires vont mal; Roland mon neveu

cejourd'hui nous va manquer; j'entends à son corner qu'il ne vivra

guère. Qui veut arriver chevauche rapidement! sonnez vos clairons tant

qu'il y en a dans cette armée!» Soixante mille clairons y sonnent si

fort, que les monts et les vallées y répondent. Les païens

l'entendent, et n'en sont pas réjouis. Ils se disent l'un à l'autre:

«Nous aurons encore affaire à Charles!»

En avant!

Et les païens de dire: «L'empereur revient! Entendez-vous sonner les

clairons des Français? Si Charles vient, Dieu! il y aura grande perte

pour nous! Nous y perdrons notre terre d'Espagne. Si Roland vit, la

guerre recommence!» Alors ils se rassemblent quatre cents armés de

casques, et des meilleurs de leur armée; ils rendent à Roland une

attaque formidable. A cette heure, le comte a assez affaire autour de

lui.

En avant!

Le comte Roland, quand il les vit venir, se fait d'autant plus fort,

fier et intrépide; ils ne le prendront pas vivant. Sur son cheval

Veillantif, qu'il pique de ses éperons d'or fin, il les va tous

attaquer dans la mêlée, accompagné de l'archevêque Turpin; l'un dit à

l'autre: «Çà, frappez, ami! nous avons entendu les cors des Français;

Charles revient, le roi puissant.»

Le comte Roland jamais n'aima les couards, ni les orgueilleux, ni les

méchants, ni chevalier qui ne fût bon soldat; il dit à l'archevêque

Turpin: «Sire, vous êtes à pied, et je suis à cheval; pour l'amour de

vous, ici je vais descendre; nous aurons ensemble et le bien et le

mal; je ne vous abandonnerai pour nul mortel; nous allons rendre aux

païens cet assaut. Les meilleurs coups sont ceux de Durandal!» Et

l'Archevêque de dire: «Félon qui bien n'y frappe! Charles revient qui

nous vengera.»

Les païens disent: «Malheur à nous! à mauvais jour nous sommes

arrivés; nous avons perdu nos seigneurs et nos pairs! Charles revient

avec sa grande armée, le terrible! des Français nous entendons les

clairons éclatants, et le grand bruit des cris de Monjoie! Le comte

Roland est de si grande valeur qu'il ne sera vaincu par nul homme de

chair. Lançons tout sur lui, et qu'il reste sur la place.» Et ils

lancent dards et épieux, et lances et traits empennés. Ils ont

traversé et fracassé l'écu de Roland, rompu et démaillé son haubert;

mais ils n'ont pas atteint le corps. Cependant Veillantif, en vingt

endroits frappé, reste mort sous le comte. Puis les païens se sauvent,

et laissent Roland sur la place; mais il est démonté.

En avant!

Les païens s'enfuient courroucés et furieux, et galoppent du côté de

l'Espagne. Le comte Roland ne peut les poursuivre, car il a perdu son

cheval Veillantif; qu'il le veuille ou non, il faut rester à pied. Il

va au secours de l'archevêque Turpin, lui détache son casque d'or de

la tête, lui enlève son haubert blanc et léger, et déchire sa tunique,

et en met les morceaux sur ses grandes plaies; puis il le serre contre

sa poitrine, et puis le couche doucement sur l'herbe verte, et bien

humblement lui fait une prière: «Eh! gentilhomme, donnez-moi congé;

nos compagnons qui nous furent si chers sont morts maintenant; mais

nous ne devons pas les abandonner! Je veux les aller querir et devant

vous les ranger.» Et l'Archevêque de dire: «Allez et revenez. Ce champ

de bataille reste à vous, Dieu merci, et à moi!»

Roland s'en va, et s'avance tout seul par le champ de bataille,

cherche dans les vallées et cherche dans les montagnes, trouve Gérer

et Gérin son compagnon; il trouve aussi Bérenger et Othon, Anséis,

Sanche et Gérard, le vieux de Roussillon. Roland un à un les a pris,

les a apportés à l'Archevêque et mis en rang devant ses genoux.

L'Archevêque ne peut s'empêcher de pleurer, lève sa main, fait sa

bénédiction, et dit ensuite: «Malheur vous est arrivé, seigneurs;

toutes vos âmes ait Dieu le glorieux! en paradis qu'il les mette au

milieu des saintes fleurs! Ma mort me remplit d'angoisse, je ne verrai

plus le puissant empereur.»

Roland s'en retourne et va fouiller le champ de bataille; ayant trouvé

son compagnon Olivier, il le serre étroitement contre son cœur, et

comme il peut il revient vers l'Archevêque; il le couche sur un

bouclier auprès des autres, et l'Archevêque les a absouts et bénits.

Alors se réveille le deuil et la pitié. «Çà, dit Roland, beau

compagnon Olivier, vous fûtes le fils du vaillant duc Régnier, qui

tenait la Marche[334] jusqu'au val de Runers; pour rompre une lance,

pour mettre en pièces un écu, pour vaincre et dompter l'insolence, et

pour conseiller loyalement un honnête homme, nulle part il n'y eut

meilleur chevalier.»

[334] Marquisat, frontière.

Le comte Roland, quand il vit ses pairs morts et Olivier qu'il aimait

tant qu'il pouvait, se sentit ému et commença à pleurer, et son visage

fut tout décoloré; il eut chagrin plus grand qu'il ne peut être;

malgré lui il tombe par terre évanoui. Et l'Archevêque de dire: «Vous

êtes bien malheureux, chevalier.»

Quand il vit Roland se pâmer, l'Archevêque eut donc telle douleur que

jamais il n'en eut si grande; il tendit la main et prit l'olifant. Il

y a dans le val de Roncevaux une eau courante; Turpin y veut aller

pour en donner à Roland; il s'avance à petits pas et tout chancelant;

il est si faible qu'il ne peut avancer; il n'en a pas la force, il a

trop perdu de sang; avant qu'il ait marché la longueur d'un arpent, le

cœur lui faut, et il tombe sur la face, dans les angoisses de la

mort.

Le comte Roland revient de pamoison; il se dresse sur ses pieds, mais

il a grande douleur! Il regarde en aval, il regarde en amont, il voit

gisant sur l'herbe verte, outre ses compagnons, le noble baron,

c'est-à-dire l'Archevêque que Dieu mit ici bas en son nom; il confesse

ses péchés, lève les yeux, joint ses deux mains contre le ciel et prie

Dieu de donner le paradis à Turpin. Turpin est mort, le bon soldat de

Charles, qui par grandes batailles et par beaux sermons, contre les

païens fut de tout temps un rude champion. Que Dieu lui octroie sa

sainte bénédiction.

En avant!

Le comte Roland voit l'Archevêque à terre; dehors son corps il voit

sortir les entrailles; dessus le front lui sort la cervelle. Roland

lui croise ses blanches et belles mains sur la poitrine, et le plaint

à la manière de son pays. «Eh! gentil homme, chevalier de bonne

maison, je te recommande en ce jour au glorieux père céleste; jamais

homme ne sera un meilleur serviteur; depuis les Apôtres, il n'y eut

pareil prophète pour maintenir la loi et pour conquérir les âmes. Que

votre âme ne souffre pas de mal et que la porte de paradis lui soit

ouverte!»

Roland sent que la mort lui est proche; par les oreilles lui sort la

cervelle; il prie que Dieu reçoive ses pairs, et se recommande

lui-même à l'ange Gabriel. Il prend l'olifant (que reproche n'en ait),

et de l'autre main son épée Durandal. Il n'eût pu lancer flèche d'une

arbalète! Il va vers l'Espagne, dans un guéret, monte sur un tertre.

Sous un bel arbre, il y a quatre perrons de marbre. Là, Roland tombe à

la renverse sur l'herbe verte, et se pâme, car la mort lui est proche.

Hauts sont les monts et hauts sont les arbres! Il y a là quatre

perrons de marbre luisant. Sur l'herbe verte le comte Roland est pâmé.

Un Sarrasin l'épiait et le guettait, et faisant le mort gisait parmi

les autres, le corps et le visage couverts de sang. Il se relève et se

hâte de courir. Il fut fort et de grand courage!

Dans son orgueil et sa mortelle rage, il saisit Roland, corps et

armes, et dit un mot: «Vaincu est le neveu de Charles; cette épée je

la porterai en Arabie!» Il la tire; mais Roland ressentit quelque

chose.

Il s'aperçoit qu'on lui enlève son épée, ouvre les yeux, et dit un

mot au païen: «Par mon escient, tu n'es pas des nôtres.» Il tenait

l'olifant, qu'il ne voudrait perdre; il l'en frappe sur le casque

damasquiné d'or, brise l'acier, la tête et les os, lui fait sortir les

deux yeux de la tête et le renverse mort à ses pieds, et après lui

dit: «Coquin, comment as-tu été si osé que de me toucher, à droit ou à

tort; il n'y aura homme qui ne te tiendra pour fol! J'en ai fendu le

gros bout de mon olifant; l'or et le cristal en sont tombés!»

Mais Roland sent qu'il n'y voit plus; il se relève, s'évertue; mais

son visage a perdu toute couleur. Devant lui est une roche brune; de

dépit il y frappe dix coups; l'acier grince, mais ne rompt ni

s'ébrèche. «Eh, dit le comte, Sainte Marie, à mon aide! ma bonne

Durandal, vous êtes malheureuse! quoique je n'aie plus que faire de

vous, vous m'êtes toujours chère! tant de batailles par vous j'ai

gagné! tant de grandes terres j'ai conquis, que possède aujourd'hui

Charles, à la barbe chenue! Que jamais homme ne vous ait qui fuirait

devant un autre! vous fûtes longtemps aux mains d'un bon soldat;

jamais la France n'en verra pareil; la France libre[335]!»

[335] Dans nos vieilles traditions, conservées dans la chronique

de Turpin, la France est appelée libre, parce que la domination

et l'honneur lui sont dus sur toutes les autres nations.

Roland frappe le perron de marbre; l'acier grince, mais ne rompt ni

s'ébrèche. Quand il voit qu'il n'en peut briser un morceau, il

commence à plaindre son épée en lui-même: «Ah! ma Durandal, que tu es

claire et blanche, comme tu flambes et reluis au soleil! Charles était

aux vallons de Maurienne quand le Dieu du ciel lui manda par son ange

qu'il te donnât à un comte capitaine. Donc le noble, le grand roi me

la ceignit. Avec elle je lui conquis Normandie et Bretagne, je lui

conquis le Poitou et le Maine, je lui conquis Bourgogne et Lorraine,

je lui conquis Provence et Aquitaine, et Lombardie et toute la

Romagne, je lui conquis Bavière et toute la Flandre et l'Allemagne, et

la Pologne, Constantinople, dont il eut la foi, et la Saxonie soumise

à sa loi; je lui conquis Écosse, Galles, Islande et Angleterre, qu'il

aimait à habiter; avec elle j'ai conquis tous les pays et terres que

possède Charlemagne, à la barbe blanche. Pour cette épée j'ai douleur

et inquiétude! Mieux vaut mourir qu'aux païens elle ne reste! Que Dieu

le père ne laisse pas honnir la France!»

Roland frappe sur un rocher gris[336]; plus en abat que je ne vous

sais dire. L'épée grince, mais ne se tord et ne se brise; elle

rebondit contre le ciel. Quand le comte voit qu'il ne la brisera pas,

il la plaint doucement en lui-même. «Eh! Durandal, que tu es belle et

sainte! Il y a tant de reliques dans ta garde dorée; une dent de saint

Pierre et du sang de saint Bâle, et des cheveux de monseigneur saint

Denis, du vêtement de sainte Marie! Il n'est pas juste que les païens

te prennent; par des chrétiens vous devez être servie. Ne vous ait

homme qui fasse couardise! Par vous j'ai conquis beaucoup de grandes

terres que possède Charles à la barbe fleurie, et dont l'empereur en

est puissant et riche!»

[336] La brèche de Roland, dans les Pyrénées, est une immense

crevasse dans les rochers, de 40 à 60 mètres d'ouverture, sur 100

mètres de hauteur et 1,000 mètres de longueur. La légende veut

que Roland ait taillé cette brèche, dans le roc, d'un coup de sa

Durandal.

Mais Roland sent que la mort l'entreprend et de vers la tête sur le

cœur lui descend. Dessous un pin il est allé courant, et s'est

couché sur l'herbe verte, face en terre; dessus lui il met son épée et

l'olifant, et tourne la tête vers la gent païenne, parce qu'il veut

vraiment, le noble comte, que Charlemagne dise, et tout son monde,

qu'il est mort en conquérant! Il confesse ses péchés, et menu et

souvent. Pour ses péchés il offre son gant à Dieu.

En avant!

Roland sent que son temps est fini! Il est sur un pic aigu tourné vers

l'Espagne; d'une main il frappe sa poitrine: «Dieu, dit-il, je fais

pénitence de mes péchés, des grands et des petits, que j'ai faits

depuis l'heure que je suis né jusqu'à ce jour que tout est fini.» Son

gant droit il a tendu vers Dieu, et les anges du ciel descendent à

lui.

En avant!

Le preux Roland gisait sous un pin, le visage tourné vers l'Espagne;

alors il se prit à se souvenir de plusieurs choses: des royaumes qu'il

a conquis, de douce France, des hommes de sa maison, de Charlemagne

son seigneur qui le nourrit; il ne se peut tenir d'en pleurer et

soupirer! Mais il ne se veut oublier lui-même, il confesse encore ses

péchés et prie Dieu de lui faire merci: «Vrai père, qui jamais ne

mentis, qui ressuscitas saint Lazare d'entre les morts et préservas

Daniel des lions, sauve mon âme de tous périls pour les péchés que je

fis en ma vie!» Il offre son gant droit à Dieu, et saint Gabriel de sa

main le prit. Roland, sa tête penchée sur le bras, et les mains

jointes, est allé à sa fin. Dieu envoya son ange Chérubin et saint

Michel surnommé du péril; saint Gabriel s'est joint à eux, et ils

emportent l'âme du comte en paradis.

_Analyse de la suite du poëme._

Charlemagne arrive enfin dans la vallée de Roncevaux; il est

consterné à l'aspect du champ de bataille jonché de cadavres; il

retrouve le corps de son neveu, et le fait mettre à part avec ceux

de Turpin et d'Olivier; il recueille leurs cœurs, puis fait

enterrer tous les Français que les Sarrasins ont tués. Il allait

repartir, quand il voit apparaître l'armée des Sarrasins: il

s'écrie alors de sa voix grande et haute: «Barons français, à

cheval et aux armes!» Après une furieuse bataille, les Sarrasins

sont mis en fuite; Charlemagne prend Saragosse et revient en

France, à Aix-la-Chapelle, et entre dans son palais.

Voici venir à lui Aude, une belle demoiselle[337], qui dit au roi:

«Où est Roland le capitaine, qui me jura de me prendre pour femme?»

Charles en a grande douleur; il pleure et tire sa barbe blanche.

«Sœur, chère amie, lui dit-il, tu me parles d'un homme mort, mais

je te donnerai Louis en échange; je ne te puis mieux dire; il est

mon fils, et gouvernera mes frontières.»--Aude répond: «Ces paroles

sont étranges: ne plaise à Dieu, ni à ses saints, ni à ses anges

qu'après Roland je reste vivante!» Elle pâlit, tombe aux pieds de

Charlemagne, morte pour toujours. Dieu ait pitié de son âme! Les

barons français en pleurent et la plaignent. La belle Aude est

allée à trépas, mais le roi croit qu'elle n'est que pâmée; il en a

pitié et en pleure, lui prend les mains, la relève; mais sur les

épaules la tête est penchée. Quand Charles voit qu'elle est morte,

il mande quatre comtesses et la fait porter en un couvent de

nonnains, qui la veillent toute la nuit jusqu'au jour, et

l'enterrent bellement le long d'un autel.»

[337] La sœur d'Olivier.

Puis vient le châtiment de Ganelon. Il se défend devant la cour des

barons, qui demande sa grâce à Charlemagne. Vous me trahissez tous,

dit le roi, et son visage se rembrunit. Alors un chevalier, Thierry,

demande à Charlemagne qu'il ordonne le jugement de Dieu; il s'offre à

combattre le champion de Ganelon. Thierry est vainqueur, et Ganelon

est écartelé.

THÉROULDE, _La Chanson de Roland_, traduite par L. Dussieux.

Le normand Théroulde, qui, selon la thèse très-savante et

très-acceptable de M. Génin, paraît avoir été le précepteur de

Guillaume le Conquérant, composa le poëme ou chanson de Roland avant

1066. Trop oublieuse de ses vieilles gloires, la France possède dans

la chanson de Roland une épopée qu'elle a trop longtemps laissée de

côté. Il est admis dans certains cours de littérature que la France

n'a pas de poésie épique; c'est une grave erreur. Le poëme de

Théroulde est notre épopée française, et a été longtemps un poëme

national et très-populaire; on le chantait à la bataille de Hastings

(1066), comme le rapporte Robert Wace[338]. Les étrangers admiraient

notre poëme, l'imitaient et le traduisaient. En Espagne, l'auteur du

poëme du Cid lui a fait de nombreux emprunts; en Allemagne, on en fit

trois imitations pendant le moyen âge; en Italie, Pulci Boiardo et

l'Arioste (Roland furieux) l'ont imité également. Mais au seizième

siècle l'admiration enthousiaste pour l'antiquité fit succéder un

mépris irréfléchi pour toutes les créations spontanées du génie

français: art, poésie, tout fut honni et oublié qui ne sortait pas de

la source grecque ou latine. Le poëme de Théroulde fut compris dans

cette proscription universelle. Plus justes que nos pères, nous avons

rendu la vie à cette œuvre admirable; et si la France ne peut opposer

que sa triste et froide _Henriade_ aux épopées artificielles

étrangères: _L'Énéide_, _La Jérusalem délivrée_, _La Messiade_, _Le

Paradis perdu_ et _Le Roland furieux_, elle compte parmi les épopées

naïves et populaires sa _Chanson de Roland_, et l'oppose à _L'Iliade_,

à _L'Odyssée_, aux _Nibelungen_, au poëme du _Cid_, à _La Divine

Comédie_.

[338]

Taillefer, qui très-bien chantoit,

Sur un bidet qui vite alloit

Devant eux s'en allait chantant

De Charlemagne et de Roland

Et d'Olivier et des vassaux

Qui moururent en Roncevaux.

(_Roman de Rou_, v. 1319.)

Théroulde a recueilli pour la création de son poëme toutes les

traditions populaires qui se retrouvent aussi dans la chronique du

faux Turpin[339]. Roland est un personnage historique, mais n'était

pas neveu de Charlemagne; il est demeuré le type populaire de la

valeur. Le traître Ganelon était un archevêque de Sens, qui trahit

Charles le Chauve. Quant aux faits de la bataille, si Théroulde les a

exagérés, il est bien évident qu'Éginhard les a amoindris, et qu'il a

atténué toute cette affaire, pour ne pas diminuer la gloire de

Charlemagne.

[339] La Chronique de Turpin, dont on ne connaît ni l'auteur ni

la date, est, selon M. Génin, l'œuvre de Guy de Bourgogne,

archevêque de Vienne, devenu pape en 1119, et qui mit sa

chronique au nombre des livres canoniques, en 1122.

LA GRANDE TAILLE DE ROLAND.

L'opinion que Roland avait été d'une taille surhumaine était encore en

vigueur du temps de François Ier; car ce prince, à son retour

d'Espagne, passant par Blaye, où était le tombeau de Roland, voulut

vérifier la tradition. Je crois que le lecteur ne sera pas fâché

d'entendre cette anecdote de la bouche même d'un témoin oculaire[340].

[340] HUBERTUS THOMAS LEODIUS, _De Vita Frederici II, palatini_,

lib. 1, p. 5, traduit par Génin, dans son _Introduction à La

Chanson de Roland_.

«Les chroniques françaises nous content que Charlemagne et ses douze

pairs étaient des géants. Afin d'en savoir la vérité, et d'ailleurs

grand amateur de ces antiquailles, le roi François Ier, lorsqu'il

passa par Blaye, à son retour de sa captivité d'Espagne, descendit

dans le souterrain où Roland, Olivier et saint Romain sont ensevelis,

dans des sépulcres de marbre, de dimensions ordinaires. Le roi fit

rompre un morceau du marbre qui recouvrait Roland, et tout de suite

après avoir plongé un regard dans l'intérieur, il fit raccommoder le

marbre avec de la chaux et du ciment, sans un mot de démenti contre

l'opinion reçue. Apparemment il ne voulait point paraître avoir perdu

ses peines.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 1/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 33 / 35 段