dit: «Les païens sont nombreux, de nos Français il me semble y
avoir bien peu; compagnon Roland, sonnez dans votre cor, Charles
l'entendra et fera retourner l'armée.» Roland refuse de sonner. «Ne
plaise au seigneur Dieu que mes parents pour moi soient blâmés et
que douce France tombe ainsi en abaissement. Mais je frapperai de
Durandal[326] assez, ma bonne épée que j'ai ceinte au côté; vous en
verrez tout l'acier ensanglanté. Les félons païens se sont
assemblés pour leur perte, je vous le dis, tous sont livrés à la
mort.»
[324] M. Génin a publié, en 1850, une bonne édition de La
_Chanson de Roland_, 1 vol. in-8º.
[325] La France.
[326] _Dur en da_, dur en donne, selon la chronique du faux
Turpin.
A l'approche des ennemis, l'archevêque Turpin bénit les Français.
La bataille s'engage.
_La bataille de Roncevaux._
La bataille est merveilleuse et terrible; Olivier et Roland y frappent
fort et ferme! L'archevêque Turpin y rend plus de mille coups! les
douze pairs n'y sont point en retard; les Français y frappent tous les
uns comme les autres; les païens meurent par milliers et par cents;
qui ne s'enfuit n'échappe pas à la mort; qu'il le veuille ou non,
chacun y laisse sa vie! Les Français y perdent leurs meilleurs
garçons, qui ne reverront ni leur père, ni leurs parents, ni
Charlemagne, qui les attend au-delà des défilés!
En France il y a de prodigieuses tempêtes; il y a des tourbillons de
tonnerre et de vent, pluies et grésil démesurément; la foudre tombe et
menu et souvent; tremblement de terre il y a vraiment; de Saint-Michel
de Paris jusques à Sens, de Besançon jusqu'au port de Guitsand[327],
il n'est de logis dont les murs ne crèvent! à midi il fait de grandes
ténèbres; il n'y a de clarté que si le ciel se fend! Personne ne le
voit qui ne s'épouvante! plusieurs disent: C'est le définement, c'est
la fin du monde qui arrive. Ils ne le savent, et ne disent pas vrai:
c'est le grand deuil pour la mort de Roland!
[327] Wissant, près de Boulogne, qui était alors un port
fréquenté.
Les Français ont frappé avec cœur et vigueur! païens sont morts à
milliers et en foule. Sur cent mille il ne peut en échapper deux! «Çà,
dit Roland, nos hommes sont braves, homme sous le ciel n'en a de
meilleurs! il est écrit dans la Geste des Francs[328] que notre
empereur a les braves.» Roland et Olivier parcourent le camp pour
encourager les leurs; tous pleurent des larmes de deuil et de
tendresse pour leurs parents, qu'ils aiment de tout cœur.
[328] Gesta Francorum.
Le roi Marsille avec sa grande armée les attaque. Il s'avance par une
vallée avec sa grande armée, qu'il a rassemblée; il l'a partagée en
trente escadrons, dont brillent les heaumes[329] ornés d'or et de
pierres précieuses, et les écus[330] et les cuirasses frangées. Sept
mille clairons y sonnent la marche; grand est le bruit par toute la
contrée.
[329] Casques.
[330] Boucliers.
«Çà, dit Roland, Olivier, mon compagnon, mon frère, Ganelon le traître
a juré notre mort; sa trahison ne peut être cachée, l'empereur en
tirera une éclatante vengeance! nous aurons une bataille forte et
dure, jamais on ne vit telle assemblée! J'y frapperai de Durandal mon
épée, et vous, compagnon, frappez de Hauteclaire! En tant de bons
lieux nous les avons portées, avec elles tant de batailles nous avons
achevées, mauvaise chanson n'en doit être chantée!»
En avant!
Marsille voit de sa gent le martyre, aussi fait-il sonner ses cors et
ses trompettes; puis il chevauche avec sa grande armée rassemblée.
Devant chevauche un Sarrasin, Abisme; c'est le plus méchant de toute
cette bande: il est souillé de crimes et de félonies; il ne croit pas
en Dieu le fils de sainte Marie; il est noir comme poix qui est
fondue; il aime plus la trahison et le meurtre que tout l'or de la
Galice! jamais nul homme ne le vit jouer ni rire. Cependant il est
plein de courage et d'orgueil; pour cela il est le favori du félon roi
Marsille; il porte le dragon où l'armée se rallie. L'archevêque Turpin
ne l'aimera jamais; sitôt qu'il le voit, il désire le frapper; bien
tranquillement il se dit à lui-même: «Ce Sarrasin me semble bien
hérétique: il est bon que je l'aille occire; jamais je n'aimai couard
ni couardise.»
L'Archevêque commence la bataille sur le cheval qu'il ravit à
Grossaille, qui était au roi qu'il tua en Danemark. Le destrier est
agile et rapide; il a les pieds bien faits et les jambes plates, la
cuisse courte et la croupe bien large, les flancs allongés et l'échine
bien haute, la queue blanche et la crinière jaune, petite oreille, la
tête toute fauve; il n'y a bête qu'on puisse lui comparer.
L'Archevêque l'éperonne bravement; il ne veut pas manquer d'assaillir
Abisme; il va le frapper sur son écu d'émir, couvert de pierreries,
d'améthystes et de topazes, et d'escarboucles qui brillent. Turpin le
frappe et ne l'épargne pas; après son coup, l'écu ne vaut pas un
denier; il traverse le corps du païen de part en part et le jette mort
en belle place. Et les Français de dire: «Voilà un vaillant trait! par
l'Archevêque la croix est bien défendue.»
Quand les Français voient qu'il y a tant de païens, et que de tous
côtés les champs en sont couverts, ils prient Olivier et Roland, et
les douze pairs, de les protéger. Turpin leur dit alors: «Seigneurs
barons, n'ayez pas de mauvaise pensée! Pour Dieu! je vous en prie, ne
lâchez pas pied, que les honnêtes gens ne chantent pas mauvaise
chanson sur nous. Il faut mieux que nous mourions en combattant! Cela
nous est promis, nous mourrons ici. Passé ce jour nous ne serons plus
vivants; mais d'une chose je vous suis bien garant: c'est que le saint
paradis vous est ouvert, où vous serez assis avec les bienheureux.» A
ce mot, les Français se réjouissent, et tous crient: _Monjoie!_
Il y eut un Sarrasin de Saragosse, seigneur d'une moitié de cette
ville: c'est Climborin, qui n'était pas homme de bien. C'est lui qui
reçut le serment du comte Ganelon, par amitié l'embrassa sur la bouche
et lui donna son épée et son escarboucle. Il mettra à honte la grande
terre, dit-il, et enlevera la couronne à l'empereur. Sur son cheval,
qu'il appelle Barbamouche, il est plus léger qu'épervier ou
hirondelle; il l'éperonne fortement, lui lâche la bride, et va frapper
Angelier de Gascogne. Ni son écu ni sa cuirasse ne le peuvent
garantir; le païen lui met dans le corps la pointe de son épieu,
pousse ferme, le traverse d'outre en outre, et à pleine lame le
retourne mort sur le sol; puis il s'écrie: «Ils sont bons à confondre!
Frappez, païens, pour rompre la presse!» Et les Français de dire:
«Quelle perte que celle de ce brave!»
Le comte Roland appelle Olivier: «Sire compagnon, lui dit-il, déjà
Angelier est mort; nous n'avions pas de plus vaillant chevalier.»
Olivier lui répond: «Que Dieu me donne de le venger!» Il pique son
cheval de ses éperons d'or pur, tient Hauteclaire, dont l'acier est
sanglant, de tout son courage va frapper le païen, brandit son coup,
et le Sarrasin tombe. Les diables emportent son âme. Puis Olivier
occit le duc Alphaïen, et tranche la tête à Escababiz; il désarçonne
sept Arabes: ceux là ne seront plus bons pour le service! «Çà, dit
Roland, mon compagnon est en colère; c'est pour s'égaler à moi qu'il
frappe ainsi; c'est pour de tels coups que Charles nous estime.» Puis
il crie de toute sa voix: «Frappez-y, chevaliers!»
D'autre part est un païen, Valdabrun; il éleva le roi Marsille; il est
seigneur sur mer de 400 dromons; il n'est matelot qui réclame un autre
nom que le sien. Il prit jadis Jérusalem par trahison, viola le temple
de Salomon, et tua le patriarche devant les fonts. Il reçut aussi le
serment de Ganelon, et lui donna son épée et 1,000 mangons. Sur son
cheval, qu'il appelle Gramimond, il est plus léger qu'un faucon. Il le
pique de ses éperons aigus, et s'en vient frapper le duc Sanche; il
brise son écu, déchire son haubert, lui plante dans le corps la
banderole de son gonfanon, et à pleine lance le jette mort à bas des
arçons: «Frappez, païens! crie-t-il, car nous les vaincrons
très-bien!» Et les Français de dire: «Quelle perte que celle de ce
brave!»
Le comte Roland, quand il vit Sanche mort, vous devinez la grande
douleur qu'il en eut. Il pique son cheval, court à lui à toute force,
tient Durandal, qui vaut mieux qu'or fin, va le frapper bravement,
tant qu'il peut, sur son casque damasquiné d'or, pourfend la tête, la
cuirasse et le corps, et la bonne selle ouvragée d'or, et le dos du
cheval jusqu'au fond, et les tue tous deux; qui l'en blâme ou le loue.
Les païens de dire: «Ce coup est fatal.» Roland répond: «Je ne puis
aimer les vôtres; devers vous est l'orgueil et le tort.»
Il y a un Africain venu d'Afrique; c'est Malcroyant, le fils du roi
Malcud; tous ses harnais sont d'or battu; il luit au soleil parmi tous
les autres; son cheval s'appelle Saut-Perdu; nulle bête ne peut
courir plus vite que lui. Malcroyant va frapper Anséis sur l'écu, dont
il tranche le vermeil et l'azur; il rompt les mailles de son haubert
et lui met dans le corps et le fer et le bois de sa lance. Le comte
est mort, ses jours sont finis. Et les Français de dire: «Malheureux
baron!»
Sur le champ de bataille est l'archevêque Turpin; jamais pareil
tonsuré ne chanta la messe, qui de son corps fit de telles prouesses;
il dit au païen: «Que Dieu te rende tout ce mal; tu viens d'en tuer un
que mon cœur regrette!» Il pousse son bon cheval, frappe sur l'écu de
Tolède, et l'abat mort sur l'herbe verte.
D'un autre côté est un païen, Grandogne, fils de Capuel, le roi de
Cappadoce, sur un cheval qu'il appelle Marinore; il est plus léger que
n'est oiseau qui vole; il lâche la bride, le pique des éperons, et va
frapper Gérin de toute sa force, brise l'écu vermeil qui lui pendait
au cou, ouvre sa cuirasse, et lui entre dans le corps sa banderole
bleue, et l'abat mort au pied d'un haut rocher. Il tue encore son
compagnon Gérer, et Bérenger, et Guyon de Saint-Antoine, puis va
frapper un riche duc, Austore, qui possède Valence et Envers sur le
Rhône; il l'abat mort; les païens en ont grande joie. Et les Français
de dire: «Quel déchet des nôtres!»
Le comte Roland tient son épée sanglante; il a bien entendu que les
Français se désespèrent; il a tant de douleur que le cœur lui fend.
Il dit au païen: «Que Dieu te renvoie tout ce mal, car tu viens de
tuer un homme que je veux te faire payer cher»; il pique son cheval,
qui court de toute force. Qui va le payer! Les voilà en présence.
Grandogne était vaillant et brave combattant; en son chemin il
rencontre Roland; il ne l'avait jamais vu, il le reconnaît cependant à
son fier visage, à la beauté de son corps, à son regard et à sa
contenance. Il ne peut s'empêcher d'avoir peur; il voudrait s'enfuir,
mais il ne le peut. Le comte le frappe si vertement que jusqu'au nez
il fend le casque, tranche le nez et la bouche et les dents, tout le
corps et l'haubert, et la selle d'argent, et l'épée s'enfonce encore
profondément dans le dos du cheval; tous les deux sont tués sans
remède, et ceux d'Espagne s'en désolent piteusement. Et les Français
de dire: «Il frappe bien, notre défenseur!»
La bataille est merveilleuse et grande; les Français y frappent de
leurs épieux d'acier bruni. On y voyait grande douleur de gens, hommes
morts, blessés et sanglants; l'un gisant sur l'autre, sur le dos ou
sur la face. Les Sarrasins ne peuvent plus tenir; qu'ils le veuillent
ou non, on les fait déguerpir, et les Français les chassent de vive
force.
En avant!
La bataille est merveilleuse et rapide. Les Français combattent avec
vigueur et colère, tranchent les poings, les côtes, les échines et les
vêtements jusques aux chairs vives; sur l'herbe verte le sang clair
découle. Grande terre, Mahomet te maudit; sur toute nation la tienne
est hardie! Il n'est Sarrasin qui ne crie: «Marsille! chevauche, roi,
nous avons besoin d'aide!»
Le comte Roland dit à Olivier: «Sire compagnon, si vous voulez le
permettre, l'Archevêque est très-bon chevalier! Il n'en est pas de
meilleur en terre ni sous le ciel; il sait bien frapper et de la lance
et de l'épieu.» Olivier répond: «Allons donc l'aider.» A ces mots, les
Français recommencent. Durs sont les coups, et le combat est vif; il
y a grand carnage de chrétiens. Qui eût vu Roland et Olivier de leurs
épées frapper et combattre, aurait pu garder le souvenir de rudes
soldats. L'Archevêque frappe de son épieu. Ceux qu'ils ont tué, on les
peut bien compter; le nombre est écrit dans les histoires; c'est, dit
la Geste, plus de quatre milliers.
Les quatre premières charges ont réussi aux Français; mais le
cinquième choc leur est désastreux. Tous les chevaliers français sont
occis, excepté soixante que Dieu y a épargnés et qui se vendront cher
avant que de mourir.
En avant!
Le comte Roland voit la grande perte des siens; il appelle son
compagnon Olivier: «Beau cher compagnon, lui dit-il, par Dieu, qui
vous protége, voyez tous ces bons soldats gisants par terre. Nous
pouvons plaindre douce France, la belle, qui perd de tels barons! Eh!
roi notre ami, que n'êtes-vous ici? Frère Olivier, que pouvons-nous
faire? Comment lui ferons-nous savoir des nouvelles? Olivier dit: «Je
ne sais comment le quérir; mieux vaux la mort que la honte.»
En avant!
«Çà, dit Roland, je cornerai l'olifant, et Charles, qui passe les
défilés l'entendra; je vous garantis que les Français vont
revenir.»--«Ah! dit Olivier, ce serait grande honte à répandre sur
tous vos parents, et cette honte durerait toute leur vie. Quand je
vous dis de corner, vous n'en fîtes rien; vous ne le ferez pas
maintenant par mon conseil; et si vous cornez, ce ne sera pas
hardiment; déjà vous avez les deux bras sanglants.»--«C'est vrai, dit
Roland, mais j'ai donné de fameux coups!»
En avant!
«Çà, dit Roland: la partie est trop forte; je cornerai, et le roi
Charles l'entendra.» Olivier reprit: «Ce ne serait pas brave! quand je
vous le dis, compagnon, vous ne daignâtes pas m'écouter. Si le roi eût
été ici, nous n'aurions pas eu ce dommage. Ceux qui sont là n'en
doivent avoir blâme.» Il dit encore: «Par cette mienne barbe, si je
puis revoir ma gentille sœur Aude, jamais vous ne serez couché entre
ses bras!»
En avant!
«Çà, dit Roland, pourquoi me gardez-vous rancune?» Et Olivier répond:
«Compagnon, c'est votre ouvrage; car courage raisonnable n'est pas
folie, et modération vaut mieux qu'orgueil: ces Français sont morts à
cause de votre imprudence, et de nous Charles n'aura jamais plus de
service. Si vous m'aviez cru, notre seigneur arrivait, nous aurions
gagné cette bataille, et le roi Marsille serait pris ou mort. Votre
prouesse, Roland, a tourné contre nous. Charles le Grand n'aura plus
d'aide de nous, et pareil homme ne sera plus jusqu'au jugement
dernier. Vous mourrez ici, et la France en sera honnie; aujourd'hui
vous manque sa loyale compagnie; avant le soir la perte sera grande.»
En avant!
L'Archevêque les entend disputer; il pique son cheval de ses éperons
d'or pur, vient près d'eux, et se met à les reprendre: «Sire Roland et
vous sire Olivier, pour Dieu, je vous prie, ne vous disputez pas!
Sonner du corps ne nous servirait à rien; mais cependant il est bon
que le roi vienne: il nous pourra venger. Ceux d'Espagne n'y doivent
pas retourner. Quand nos Français arriveront, ils nous trouveront
morts et hachés; ils nous mettront dans des bières, sur des mulets,
nous donneront des larmes de deuil et de compassion, et nous
enseveliront dans les cimetières des monastères, et les loups, ni les
porcs, ni les chiens ne nous mangeront.» Roland répond: «Sire, vous
parlez très-bien.»
En avant!
Roland met l'olifant à sa bouche, l'embouche bien, et le sonne de
toute sa puissance. Dans ces hautes montagnes, le bruit du cor se
prolonge. Trente grandes lieues l'entendirent résonner.
Charles l'entend et tous ses compagnons. «Çà, dit le roi, nos gens
livrent bataille.» Mais Ganelon lui répondit à l'encontre: «Si un
autre le disait, ça semblerait un grand mensonge.»
En avant!
Le comte Roland sonne son olifant avec tant de peine, d'effort et de
douleur qu'un sang clair sort de sa bouche et que la tempe de son
front en est rompue aussi. La voix du cor qu'il tient est bien grande!
Charles l'entend qui traverse les défilés. Naimes l'entend, et les
Français l'écoutent. «Çà, dit le roi, j'entends le cor de Roland!
jamais il ne le sonna que ce ne fût en combattant.» Ganelon répond:
«Il n'est point de bataille; vous êtes déjà vieux et blanc fleuri; par
telles paroles vous ressemblez à un enfant! Vous savez assez le grand
orgueil de Roland; c'est merveille que Dieu le souffre autant; déjà,
sans votre commandement il a pris Naples; les Sarrasins qui y étaient
s'en échappèrent; six de leurs chefs vinrent trouver le preux
Roland...........[331]; ensuite il fit laver les prés avec de l'eau
pour qu'on ne vît plus le sang. Pour un seul lièvre il va corner tout
un jour; devant ses pairs il est maintenant à folâtrer. Sous le ciel
il n'est homme qui osât le rappeler à la raison. Donc chevauchez;
pourquoi vous arrêter? La grande terre est bien loin devant nous.»
En avant!
[331] Il y a une lacune d'un ou de plusieurs vers dans tous les
manuscrits; M. Génin pense qu'il était question du massacre de
ces six chefs qui s'étaient rendus, et que Roland fit tuer.
Le comte Roland a la bouche sanglante; la tempe de son front est
rompue; il sonne l'olifant avec douleur et peine. Charles l'entend et
les Français l'entendent. «Çà, dit le roi: «Ce cor a longue haleine.»
Le duc Naimes répond: «C'est un brave qui a cette peine; il y a
bataille. Par ma conscience, celui-là l'a trahi qui veut vous donner
le change. Apprêtez-vous, criez votre cri de guerre, et allez au
secours de votre noble maison. Vous entendez assez que Roland se
désespère.»
L'empereur fait sonner ses cors; les Français redescendent[332],
revêtent leurs hauberts et leurs heaumes et prennent leurs épées d'or;
ils ont des boucliers et des épieux grands et forts, et gonfanons
blancs, et bleus, et rouges. Tous les barons de l'armée remontent sur
leurs destriers et les piquent vivement; tant que durent les défilés
ils se disent tous entre eux: «Si nous voyions Roland avant qu'il fût
mort, ensemble avec lui nous donnerions de grands coups!» Mais c'est
en vain! Ils ont trop tardé.
[332] Ils gravissaient les montagnes.
L'ombre est éclaircie; il fait jour; les armures reluisent au soleil;
heaumes et hauberts jettent de grands reflets, et les écus, qui sont
bien peints à fleurs, et les épées, et les gonfanons dorés. L'empereur
chevauche avec colère, et les Français tristes et soucieux. Il n'y en
a aucun qui ne pleure rudement, et tous sont remplis d'inquiétude sur
Roland. Le roi fait prendre le comte Ganelon; il l'a ordonné aux
queux[333] de sa maison; il a dit à Besgun, leur chef: «Garde-le-moi
bien, ce félon qui a trahi ainsi ma maison.» Besgun le reçoit, et met
auprès de lui cent compagnons de la cuisine, des meilleurs et des
pires, qui lui arrachent la barbe et les moustaches poil à poil;
chacun lui donne quatre coups de son poing; ils le battent à coups de
bâton et lui mettent au cou une chaîne, et l'enchaînent tout comme un
ours. Sur un âne ils le placent par ignominie, et le garderont jusqu'à
ce qu'ils le rendent à Charles.
En avant!
[333] Cuisiniers, officiers de la bouche.
Les monts sont hauts, et ténébreux, et grands, les vallées profondes
et les eaux rapides; les trompettes sonnent et derrière et devant, et
toutes répondent à l'olifant. L'empereur chevauche avec fureur, et les
Français tristes et soucieux; tous pleurent et se lamentent et prient
Dieu qu'il conserve Roland jusqu'à ce qu'ils le rejoignent sur le
champ du combat; réunis à lui ils y frapperont ferme. Mais c'est en
vain; ils ont trop tardé, ils ne peuvent y être à temps.
En avant!
Le roi Charles chevauche en grand courroux; sur sa cuirasse gît sa
barbe blanche. Tous les barons de France piquent leurs chevaux, et
chacun exprime sa colère de ne pas être avec Roland le capitaine, qui
se bat avec les Sarrasins d'Espagne; s'il est blessé, ils ne croient
pas que d'autres en réchappent! Dieu! il a soixante chevaliers avec
lui, tels que jamais roi ou capitaine n'en eut de meilleurs.
En avant!
Roland regarde les montagnes et les sapins; il voit tant de Français
étendus morts qu'il les pleure en noble chevalier: «Seigneurs barons,
dit-il, que Dieu vous fasse miséricorde; qu'à toutes vos âmes il
octroie le paradis et les fasse reposer au milieu des fleurs saintes!
Meilleurs soldats que vous jamais je ne vis, vous qui si longtemps
m'avez aidé à conquérir de grands royaumes pour Charles! Pour cette
fin cruelle l'empereur vous avait-il nourris! Terre de France, bien
doux pays, vous êtes veuve aujourd'hui de bien braves soldats! Barons
français, vous êtes morts par ma faute! Je ne puis plus vous sauver;
que Dieu vous aide, qui jamais ne mentit! Olivier, frère, je ne dois
pas vous faire défaut: de chagrin je mourrai si je ne suis tué ici.
Sire compagnon, retournons au combat!»
Le comte Roland reparaît sur le champ de bataille, tient Durandal et
frappe comme un brave; il coupe en deux Faudron de Pin et vingt-quatre
Sarrasins des mieux prisés; jamais homme ne se défendit mieux. Comme
le cerf s'enfuit devant les chiens, ainsi devant Roland s'enfuient les
païens, et l'Archevêque de dire: «Vous allez assez bien! Telle valeur
doit avoir un chevalier bien armé et sur un bon cheval; il doit être
fort et fier pendant la bataille, ou autrement il ne vaut pas quatre
sous, et doit être moine dans un de ces monastères où il priera tous
les jours pour nos péchés.»--Roland répond: «Frappez, point de
quartier!» A ces mots les Français recommencent; grande perte il y eut
des chrétiens.
Les Français savent qu'il n'y aura pas de prisonniers dans une telle
bataille; aussi se défendent-ils et sont-ils fiers comme des lions.
Voici Marsille; il a l'air d'un noble guerrier sur son cheval, qu'il
appelle Gaignon; il le pique, fond sur Beuve, sire de Beaune et de
Dijon, et du choc lui brise l'écu, lui rompt le haubert et le renverse
mort sans blessure. Puis il occit Yvoire et Yvon, et avec eux Gérard
de Roussillon. Le comte Roland, qui n'est guère loin, dit au païen:
«Que Dieu te confonde, toi qui tues mes compagnons! tu en seras payé
avant de nous séparer, et tu apprendras le nom de mon épée.» Il court
dessus, comme sur un noble guerrier, lui tranche le poing droit, puis
coupe la tête à Jurfaleu le blond, le fils du roi Marsille. Les païens
crient: «Aide-nous, Mahomet, notre Dieu, venge nous de Charles! Il a
envoyé contre nous, dans ce pays, des félons qui ne fuiront pas, même
pour ne pas mourir.» Ils se disent les uns aux autres: «Eh! sauvons
nous!» A ces mots, cent mille se sauvent; les rappelle qui voudra, ils
ne reviendront pas.
En avant!
Mais c'est en vain. Si Marsille s'est enfui, est demeuré son oncle
Marganice, qui tient Carthagène pour son frère Garmaille et
l'Ethiopie, une terre maudite; les noirs qu'il commande ont le nez
grand et les oreilles larges; ils sont plus de cinquante mille, et
chevauchent fièrement et avec fureur, criant la devise des païens.
«Çà, dit Roland, ici nous recevrons le martyre, et je sais bien que
nous n'avons guère à vivre; mais sera félon qui ne vendra cher sa vie;
frappez, seigneurs, de vos épées fourbies, et disputez votre mort et
votre vie; que la douce France par nous ne soit honnie! Quand sur ce
champ viendra Charles, notre sire, il verra comment nous avons
combattu les Sarrasins, et en trouvera quinze de morts contre un de
nous; il ne laissera pas que de nous bénir.»
En avant!
Quand Roland vit la gent maudite, qui est plus noire que l'encre et
n'ont de blanc que sur les dents: «Or çà, dit le comte, je sais
vraiment que nous mourrons certainement aujourd'hui; frappez,
Français, je vous le recommande.» Et Olivier de dire: «Malheur sur les
plus lents!» A ces mots les Français reviennent à la charge.