Son dernier voyage ne fut pas seulement décidé par ces motifs de

piété: le pape Léon, accablé d'outrages par les Romains, qui lui

avaient arraché les yeux et coupé la langue, se vit forcé d'implorer

sa protection. Étant donc venu à Rome pour rétablir dans l'Église

l'ordre si profondément troublé, il y passa tout l'hiver. Ce fut alors

qu'il reçut le titre d'empereur et d'auguste. Il témoigna d'abord une

grande aversion pour cette dignité; car il affirmait que, malgré

l'importance de la fête, il ne serait pas entré ce jour-là dans

l'église s'il avait pu prévoir les intentions du souverain pontife.

Toutefois, cet événement excita la jalousie des empereurs

romains[311], qui s'en montrèrent fort irrités; mais il n'opposa à

leurs mauvaises dispositions qu'une grande patience, et, grâce à cette

magnanimité qui l'élevait si fort au-dessus d'eux, il parvint, en leur

envoyant de fréquentes ambassades et en leur donnant dans ses lettres

le nom de frères, à triompher de leur opiniâtreté.

[310] En 774, 781, 787 et 800. (_Note de M. Teulet._)

[311] C'est-à-dire des empereurs grecs. (_Note de M. Teulet._)

Après avoir reçu le titre d'empereur, Charles songea à réformer les

lois de son peuple, dans lesquelles il avait remarqué de nombreuses

imperfections. En effet, les Francs ont deux lois qui diffèrent

beaucoup entre elles dans un grand nombre de points[312]. Il conçut la

pensée d'y ajouter ce qui leur manquait, d'en retrancher les

contradictions, et d'en corriger les vices et les mauvaises

applications. Mais ce projet n'aboutit qu'à les augmenter d'un petit

nombre de capitulaires qui sont demeurés imparfaits. Cependant il

ordonna que toutes les lois non écrites des peuples vivant sous sa

domination fussent recueillies et rédigées. Les poëmes antiques et

barbares[313], dans lesquels les actions et les guerres des anciens

rois étaient célébrées, furent également écrits, par son ordre, pour

être transmis à la postérité. Il fit encore commencer une grammaire de

sa langue nationale, et donna des noms tirés de cette langue à tous

les mois de l'année, dont la nomenclature usitée chez les Francs avait

été jusque-là moitié latine, moitié barbare. Il distingua les vents

par douze termes particuliers, tandis qu'avant lui on n'en avait pas

plus de quatre pour les désigner. Les mois furent appelés: Janvier,

Wintarmanoth; Février, Hornung; Mars, Lentzinmanoth; Avril,

Ostarmanoth; Mai, Winnemanoth; Juin, Brachmanoth; Juillet,

Heuvimanoth; Août, Aranmanoth; Septembre, Witumanoth; Octobre,

Windumemanoth; Novembre, Herbistmanoth; Décembre, Heilagmanoth[314].

[312] La loi Salique et la loi des Ripuaires. (_Note de M.

Teulet._)

[313] Ces poëmes populaires, _vulgares cantilenæ_, _gentilitia

carmina_, dont l'existence, bien antérieure au règne de

Charlemagne, est incontestable, se chantaient ordinairement

durant les repas, comme le prouve ce curieux passage de la vie de

S. Ludger (dans Pertz, tom. II, p. 412): «Tandis qu'il était à

table avec ses disciples, on lui amena un aveugle, nommé Bernlef,

fort aimé du voisinage à cause de sa bonne humeur, et parce qu'il

était habile à chanter les gestes et les guerres des anciens

rois.» (_Note de M. Teulet._)

[314] Les noms donnés aux mois par Charlemagne ne furent pas

inventés par lui, car ils étaient en usage bien antérieurement

chez les divers peuples germains, et notamment chez les

Anglo-Saxons. Ces noms de mois avaient une signification

appropriée aux différentes saisons de l'année, comme on peut le

voir par le tableau suivant:

WINTARMANOTH, Janvier, _mois d'hiver_.--HORNUNG, Février, _mois de

boue_.--LENTZINMANOTH, Mars, _mois de printemps_.--OSTARMANOTH,

Avril, _mois de Pâques_.--WINNEMANOTH, Mai, _mois des

délices_.--BRACHMANOTH, Juin, _mois des

défrichements_.--HEUVIMANOTH, Juillet, _mois des

foins_.--ARANMANOTH, Août, _mois des moissons_.--WITUMANOTH,

Septembre, _mois des vents_.--WINDUMEMANOTH, Octobre, _mois des

vendanges_.--HERBISTMANOTH, Novembre, _mois

d'automne_.--HEILAGMANOTH, décembre, _mois saint_. (Note de M.

Teulet.)

Sur la fin de sa vie, lorsque déjà il se sentait accablé par la

maladie et la vieillesse, il fit venir Louis, roi d'Aquitaine, le seul

fils qui lui restât de son mariage avec Hildegarde. Ensuite il réunit

dans une assemblée solennelle tous les grands de l'empire, et, d'après

leur avis unanime, il l'associa au trône, le déclara héritier de la

dignité impériale, et, lui plaçant le diadème sur la tête, le fit

proclamer empereur et auguste[315]. Cet acte fut accueilli avec une

grande faveur par toute l'assemblée; il parut avoir été inspiré par la

volonté divine, dans l'intérêt de l'État, et il accrut encore la

puissance de Charles en frappant de terreur les nations étrangères.

Ayant ensuite renvoyé son fils en Aquitaine, lui-même, malgré son

grand âge, partit, comme il le faisait habituellement, pour aller

chasser dans les environs de son palais d'Aix. Il employa à cet

exercice le reste de l'automne, et revint à Aix-la-Chapelle vers le

premier jour de novembre. Tandis qu'il passait l'hiver dans cette

ville, il fut, au mois de janvier, saisi d'une fièvre violente qui le

contraignit à s'aliter. Recourant aussitôt au remède qu'il employait

d'ordinaire pour combattre la fièvre, il s'abstint de toute

nourriture, persuadé que cette diète suffirait pour chasser ou tout au

moins pour adoucir la maladie; mais à la fièvre vint se joindre cette

douleur de côté que les Grecs appellent pleurésie. Néanmoins il

persévéra dans son abstinence, en ne soutenant son corps que par des

boissons prises à de longs intervalles; et le septième jour depuis

qu'il s'était mis au lit, après avoir reçu la sainte communion, il

succomba, dans la soixante-douzième année de son âge et la

quarante-septième de son règne, le cinq des calendes de février, vers

la troisième heure du jour[316].

EGINHARD, _Vie de Charlemagne_, traduite et annotée par M. Teulet.

[315] Au mois d'août 813.

[316] Vers neuf heures du matin, le samedi 28 janvier 814.

GUERRE CONTRE LES SAXONS.

772-804.

Aucune guerre ne fut plus longue, plus acharnée, plus laborieuse pour

le peuple franc, parce que les Saxons, comme presque toutes les

nations qui habitent la Germanie, naturellement sauvages, livrés au

culte des démons et ennemis de la religion chrétienne, croyaient

pouvoir sans honte profaner et violer les lois divines et humaines. Il

y avait encore d'autres causes de nature à troubler la paix chaque

jour; en effet, nos frontières et les leurs sont presque partout

contiguës dans un pays de plaines, et c'est par exception que, dans un

petit nombre de lieux, de vastes forêts et de hautes montagnes

délimitent d'une manière plus certaine le territoire des deux peuples:

aussi n'était-ce de part et d'autre, sur toute la frontière, que

meurtres, incendies et rapines. Ces excès irritèrent tellement les

Francs, qu'ils résolurent, non plus d'user de représailles, mais de

faire aux Saxons une guerre déclarée. Une fois commencée, elle se

continua pendant trente-trois ans avec un égal acharnement de part et

d'autre, mais d'une manière plus funeste pour les Saxons que pour les

Francs. Cette guerre aurait pu être terminée plus tôt, si la perfidie

des Saxons l'eût permis. Il serait difficile de dire combien de fois

vaincus et suppliants, ils s'abandonnèrent à la merci du roi et

jurèrent d'obéir à ses ordres; combien de fois ils livrèrent sans

délai les otages qu'on leur demandait[317] et reçurent les gouverneurs

qui leur étaient envoyés; combien de fois même ils semblèrent

tellement domptés et abattus, qu'ils promirent d'abandonner le culte

des idoles pour se soumettre au joug de la religion chrétienne. Mais,

s'ils furent prompts à prendre de tels engagements, ils se montrèrent

en même temps si empressés de les rompre, qu'on ne saurait dire au

vrai lequel de ces deux penchants était en eux le plus fort. En effet,

depuis le commencement de la guerre, à peine se passa-t-il une seule

année qui ne fût signalée par un de ces changements. Mais le grand

courage du roi, sa constance inébranlable dans les revers comme dans

la prospérité, ne se laissa jamais vaincre par leur mobilité, ni

rebuter dans l'exécution de ses projets. Il ne souffrit jamais qu'ils

manquassent impunément à leur foi; jamais ils ne commirent de telles

perfidies sans qu'une armée, guidée par lui ou par ses comtes, n'allât

en tirer vengeance et leur infliger un juste châtiment; jusqu'à ce

qu'enfin, après avoir complétement vaincu et réduit en son pouvoir

tout ce qui s'opiniâtrait à résister, il fit enlever, avec leurs

femmes et leurs enfants, dix mille de ceux qui habitaient les deux

rives de l'Elbe, et les répartit çà et là en mille endroits séparés

de la Gaule et de la Germanie[318]. Une condition prescrite par le

roi et acceptée par les Saxons mit fin à cette guerre qui durait

depuis tant d'années. Il fut convenu qu'abandonnant le culte des

démons et renonçant aux cérémonies de leurs pères, ils embrasseraient

la foi chrétienne, en recevraient les divins sacrements, et se

réuniraient aux Francs pour ne plus former qu'un seul peuple.

EGINHARD, _Vie de Charlemagne_, trad. de M. Teulet.

[317] C'étaient des enfants que Charlemagne confiait aux

monastères pour les faire élever dans la religion chrétienne, et

les envoyer ensuite prêcher l'Évangile dans leur pays. Tel fut

Ebbo, archevêque de Reims, l'apôtre du Danemark. (_Note de M.

Teulet._)

[318] En 804.

GUERRE CONTRE LES AVARES.

791-799.

Alors commença la guerre la plus importante que Charles ait

entreprise, si l'on excepte celle des Saxons, c'est-à-dire la guerre

contre les Avares, autrement dits les Huns. Il les attaqua avec plus

de vigueur et avec des forces plus considérables qu'aucun autre

peuple. Cependant il ne dirigea en personne qu'une seule expédition

dans la Pannonie (les Huns habitaient alors cette contrée): il confia

le soin des autres à son fils Pépin, à des gouverneurs de provinces, à

des comtes ou à des lieutenants. Malgré l'énergie qu'ils déployèrent,

cette guerre ne fut terminée qu'au bout de huit ans. La dépopulation

complète de la Pannonie, dans laquelle il n'est pas resté un seul

habitant, la solitude du lieu où s'élevait la demeure royale du

Chagan[319], lieu qui n'offre pas aujourd'hui trace d'habitation

humaine, attestent combien il y eut de combats livrés et de sang

répandu. Toute la noblesse des Huns périt dans cette guerre, toute

leur influence y fut anéantie. Tout l'argent et les trésors qu'ils

avaient entassés depuis si longtemps furent pillés. De mémoire

d'homme, les Francs n'avaient pas encore soutenu de guerre qui les eût

enrichis davantage et comblés de plus de dépouilles. Jusqu'alors ils

avaient toujours passé pour un peuple assez pauvre: mais ils

trouvèrent tant d'or et d'argent dans la demeure du Chagan, ils

s'enrichirent dans les combats d'un butin si précieux, qu'on est fondé

à croire qu'ils enlevèrent avec justice aux Huns ce que les Huns

avaient injustement enlevé aux autres nations. Les Francs ne perdirent

dans cette guerre que deux de leurs chefs: Héric, duc de Frioul, qui

succomba en Liburnie, près de Tersatz, ville maritime, dans une

embuscade dressée par les assiégés; et Gérold, duc de Bavière, qui fut

tué en Pannonie, on ne sait par qui, avec deux hommes qui

l'accompagnaient, au moment où il disposait son armée pour combattre

les Huns, et lorsqu'il allait à cheval exhorter chacun à bien faire.

Du reste, les Francs n'eurent pour ainsi dire aucune autre perte à

déplorer dans cette guerre, qui eut le plus heureux succès, bien que

son importance en eût prolongé la durée.

EGINHARD, _Vie de Charlemagne_, trad. de M. Teulet.

[319] Ce titre s'est conservé jusqu'à nos jours dans la langue

turque pour désigner les princes tartars, _Khâcân_, _Kan_. (_Note

de M. Teulet._)

CHARLEMAGNE PREND PAVIE.

774.

Après la mort du victorieux Pépin, les Lombards inquiétèrent Rome de

nouveau. L'invincible Charles, quoique fort occupé ailleurs, revint

rapidement en Italie et soumit les Lombards, soit en leur livrant de

terribles combats, soit en les forçant à se rendre d'eux-mêmes à

discrétion; et pour s'assurer qu'ils ne secoueraient jamais le joug

des Franks et ne recommenceraient pas leurs attaques contre le

patrimoine de saint Pierre, il épousa la fille de leur roi, Didier.

Quelque temps après, et sur l'avis des plus saints prêtres, il répudia

cette princesse, toujours malade et inhabile à lui donner des enfants.

Didier, irrité, fit embrasser sa cause à ses compatriotes, et se lia

par les serments; il s'enferma dans Pavie, et leva l'étendard de la

révolte contre l'invincible Charles. Ce prince, l'ayant appris, marcha

rapidement contre l'Italie[320]. Quelques années auparavant, un des

grands du royaume, nommé Ogger, ayant encouru la colère du terrible

Charles, avait cherché un refuge auprès de Didier. Quand ils apprirent

tous les deux que le redoutable roi arrivait, ils montèrent sur une

tour très-élevée, d'où ils pouvaient le voir venir de loin et de tous

côtés. Ils aperçurent d'abord des équipages de guerre plus

considérables que ceux des armées de Darius et de Jules César. Et

Didier dit à Ogger: Charles n'est-il pas avec cette grande armée? Et

Ogger répondit: non. Le Lombard voyant ensuite une troupe immense de

soldats rassemblés de tous les points de notre vaste empire, dit à

Ogger: Certes, Charles s'avance triomphant au milieu de cette

multitude. Non, pas encore, et il ne paraîtra pas de si tôt, répliqua

Ogger. Que pourrons-nous donc faire, reprit Didier, qui commençait à

s'inquiéter, s'il vient accompagné d'un plus grand nombre de

guerriers? Vous verrez comment il viendra, répondit Ogger; mais ce qui

nous arrivera, je l'ignore. Pendant qu'ils parlaient parut le corps

des gardes, qui jamais ne connaît de repos. A cette vue, le Lombard,

effrayé, s'écrie: Pour le coup, c'est Charles! Non, dit Ogger, pas

encore. A la suite, marchaient les évêques, les abbés, les clercs de

la chapelle royale et leur cortége. Didier ne pouvant plus supporter

la lumière du jour, ni braver la mort, crie en pleurant: Descendons et

cachons-nous au fond de la terre, loin de la face et de la fureur d'un

si terrible ennemi! Ogger, tout tremblant, qui savait par expérience

quelles étaient la puissance et les forces de Charles, car il l'avait

appris par une longue habitude dans des temps meilleurs, dit alors:

Quand vous verrez les moissons s'agiter d'effroi dans les champs, le

sombre Pô et le Tésin inonder les murs de la ville de leurs flots

noircis par le fer, alors vous pourrez croire à la venue de Charles.

Il n'avait pas achevé de parler qu'on commença de voir au couchant

comme un nuage ténébreux, soulevé par le vent de nord-ouest, qui

changea le jour le plus clair en ombres terribles. Puis, Charles

approchant un peu plus, l'éclat des armes fit luire pour les gens

enfermés dans la ville un jour plus sombre qu'aucune nuit. Alors parut

Charles, cet homme de fer, la tête couverte d'un casque de fer, les

mains garnies de gantelets de fer, sa poitrine de fer et ses épaules

de marbre défendues par une cuirasse de fer, la main gauche armée

d'une lance de fer, qu'il tenait élevée en l'air, et sa main droite

était toujours étendue sur son invincible épée. Le dessus de ses

cuisses, que les autres guerriers, pour monter à cheval plus

facilement, dégarnissaient même de courroies, était entouré de lames

de fer. Que dirai-je de ses bottines? Comme celles de tous ses

soldats, elles étaient garnies de fer. Sur son bouclier on ne voyait

que du fer. Son cheval avait la couleur et la force du fer. Tous ceux

qui précédaient le roi, tous ceux qui marchaient à ses côtés, tous

ceux qui le suivaient, toute l'armée, avaient des armures semblables,

selon les ressources de chacun. Le fer couvrait les champs et les

routes. Les pointes du fer renvoyaient les rayons du soleil. Ce fer si

dur était porté par un peuple plus dur encore. L'éclat du fer répandit

la terreur dans le peuple de Pavie: Que de fer! hélas, que de fer!

s'écriaient confusément les citoyens. La solidité des murs et des

jeunes gens s'ébranla de peur à la vue du fer, et le fer anéantit la

sagesse des vieillards. Ce que moi, pauvre écrivain bégayant et

édenté, j'ai essayé de peindre dans une longue description, Ogger

l'aperçut d'un coup d'œil rapide, et dit à Didier: Voici celui que

vous avez cherché avec tant de peine, et en disant cela il tomba

presque mort.

[320] Le récit épique qui suit est regardé avec raison par

quelques critiques comme la traduction latine du quelque chant

tudesque.

Comme ce même jour, les citoyens, soit par folie, soit par quelque

espoir de pouvoir résister, ne voulurent pas laisser entrer Charles

dans leur ville, ce prince, plein d'expédients, dit aux siens: Il faut

faire aujourd'hui quelque chose d'extraordinaire pour qu'on ne nous

accuse pas d'avoir passé la journée à ne rien faire. Construisons

rapidement une chapelle où nous puissions assister au service divin,

si la ville ne nous ouvre ses portes. A peine eut-il parlé, que les

ouvriers, qui le suivaient partout, se dispersant de tous côtés,

rassemblèrent et apportèrent chaux, pierres, bois et divers matériaux.

Depuis la quatrième heure du jour et avant que la douzième fût

terminée, ils élevèrent, avec l'aide des soldats, une église, dont les

murs, les toits, les lambris et les peintures étaient tels, que

quiconque l'eût vue aurait pensé qu'elle n'avait pu être construite en

moins d'une année. Dès le lendemain quelques-uns des citoyens

voulaient se rendre, d'autres persistaient au contraire à se défendre,

ou, pour dire vrai, à se tenir renfermés dans leurs murs; mais

Charles soumit et prit la ville sans effusion de sang, et par sa seule

adresse.

LEMOINE DE SAINT-GALL, _Des Faits et gestes de Charlemagne_, liv. II.

Le moine de Saint-Gall, auteur de l'ouvrage que nous venons de

citer, l'écrivit à la prière de l'empereur Charles le Chauve, en

884, et d'après les souvenirs de divers personnages qui avaient

connu Charlemagne et Louis le Débonnaire. Les Faits et gestes de

Charlemagne sont un recueil d'anecdotes, de traditions et de

légendes, composant une très-précieuse peinture de mœurs. On croit

que ce moine s'appelait Notker le Bègue.

BATAILLE DE RONCEVAUX.

778.

Tandis que la guerre contre les Saxons se continuait assidûment et

presque sans relâche, le roi, qui avait réparti des troupes sur les

points favorables de la frontière, marche contre l'Espagne à la tête

de toutes les forces qu'il peut rassembler, franchit les gorges des

Pyrénées, reçoit la soumission de toutes les villes et de tous les

châteaux devant lesquels il se présente, et ramène son armée sans

avoir éprouvé aucune perte, si ce n'est toutefois qu'au sommet des

Pyrénées il eut à souffrir un peu de la perfidie des Gascons. Tandis

que l'armée des Franks, engagée dans un étroit défilé, était obligée,

par la nature du terrain, de marcher sur une ligne longue et

resserrée, les Gascons qui s'étaient embusqués sur la crête de la

montagne (car l'épaisseur des forêts dont ces lieux sont couverts

favorise les embuscades) descendent et se précipitent tout à coup sur

la queue des bagages et sur les troupes d'arrière-garde, chargées de

couvrir tout ce qui précédait: ils les culbutent au fond de la

vallée[321]. Ce fut là que s'engagea un combat opiniâtre, dans lequel

tous les Franks périrent jusqu'au dernier. Les Gascons, après avoir

pillé les bagages, profitèrent de la nuit, qui était survenue, pour se

disperser rapidement. Ils durent en cette rencontre tout leur succès à

la légèreté de leurs armes et à la disposition des lieux où se passa

l'action; les Franks, au contraire, pesamment armés, et placés dans

une situation défavorable, luttèrent avec trop de désavantage.

Eggihard, maître d'hôtel du roi, Anselme, comte du palais, et

Roland[322], préfet des Marches de Bretagne, périrent dans ce

combat[323]. Il n'y eut pas moyen dans le moment de tirer vengeance de

cet échec; car, après ce coup de main, l'ennemi se dispersa si bien,

qu'on ne put recueillir aucun renseignement sur les lieux où il aurait

fallu le chercher.

EGINHARD, _Vie de Charlemagne_, trad. de M. Teulet.

[321] La vallée de Roncevaux, _Roscida vallis_, en Navarre, entre

Pampelune et Saint-Jean-Pied-de-Port.

[322] Ce passage est le seul, parmi les historiens, où il soit

fait mention du célèbre Roland, qui joue un si grand rôle dans

les épopées carlovingiennes.

[323] «Les noms de ceux qui périrent étant connus, je me suis

dispensé de les dire», écrit l'Astronome, dans sa vie de Louis le

Débonnaire. Une telle phrase suppose que la popularité de la

bataille et des preux qui y furent tués était déjà

très-considérable, plus que ne semble le faire croire la phrase

assez concise d'Éginhard. (L. D.)

MÊME SUJET.

Cette année, le roi, cédant aux conseils du Sarrasin Ibn-al-Arabi, et

conduit par un espoir fondé de s'emparer de quelques villes en

Espagne, rassembla ses troupes, et se mit en marche. Il franchit dans

le pays des Gascons la cime des Pyrénées, attaqua d'abord Pampelune

dans la Navarre, et reçut la soumission de cette ville. Ensuite il

passa l'Èbre à gué, s'approcha de Saragosse, qui est la principale

ville de cette contrée, et après avoir reçu d'Ibn-al-Arabi,

d'Abithener et d'autres chefs sarrasins, les otages qu'ils lui

offrirent, il revint à Pampelune. Pour mettre cette ville dans

l'impuissance de se révolter, il en rasa les murailles, et, résolu de

revenir dans ses États, il s'engagea dans les gorges des Pyrénées. Les

Gascons, qui s'étaient placés en embuscade sur le point le plus élevé

de la montagne, attaquèrent l'arrière-garde et jetèrent la plus grande

confusion dans toute l'armée. Les Franks, tout en ayant sur les

Gascons la supériorité des armes et du courage, furent défaits, à

cause du désavantage des lieux et du genre de combat qu'ils furent

obligés de soutenir. La plupart des officiers du palais, auxquels le

roi avait donné le commandement de ses troupes, périrent dans cette

action; les bagages furent pillés, et l'ennemi, favorisé par la

connaissance qu'il avait des lieux, se dispersa aussitôt. Ce cruel

revers effaça presque entièrement dans le cœur du roi la joie des

succès qu'il avait obtenus en Espagne.

EGINHARD, _Annales des Franks_, trad. par M. Teulet.

LA BATAILLE DE RONCEVAUX ET LA MORT DE ROLAND.

L'admirable récit qui va suivre est extrait et traduit du poëme

attribué à Théroulde, et intitulé: _La Chanson de Roland_[324].

Nous avons cru devoir faire précéder et suivre l'épisode que nous

donnons ici d'une courte analyse du poëme.

Marsille, roi sarrasin de Saragosse, se décide en envoyer des

ambassadeurs auprès de Charlemagne pour lui demander la paix. A son

tour, Charlemagne envoie Ganelon auprès de Marsille pour traiter de

la paix. Ganelon se laisse corrompre par Marsille, et s'engage à

trahir Charlemagne, pour se venger de Roland; il décidera

l'empereur à partir d'Espagne et à laisser Roland à

l'arrière-garde, où l'armée de Marsille pourra l'accabler à loisir.

Chargé de présents, le traître Ganelon revient au camp de

Charlemagne; il annonce la soumission de Marsille. Charlemagne,

trompé, lève son camp, et se met en route pour rentrer en France.

Roland, par le conseil de Ganelon, est laissé à l'arrière-garde;

l'avant-garde se met en marche, et s'engage dans les défilés.

«Les montagnes sont hautes et les vallées ténébreuses, les rochers

noirs, les défilés sinistres. Les Français eurent grand'peine tout

le jour; de quinze lieues on entendait leur rumeur, pendant qu'ils

approchaient de la grande terre[325]. Ils virent la Gascogne, la

terre de leur seigneur; alors ils se rappellent leurs fiefs, et

leurs honneurs, et les demoiselles, et les nobles épouses; il n'est

celui qui de pitié ne pleure. Plus qu'aucun autre, Charlemagne est

anxieux d'avoir laissé son neveu dans les défilés d'Espagne; il est

saisi de pitié; il ne peut s'empêcher de pleurer.»

Pendant ce temps, Marsille rassemble 400,000 hommes, barons, comtes

et émirs, et s'avance contre l'arrière-garde de Charlemagne.

Olivier monté sur un grand pin voit s'approcher les païens:

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 1/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 31 / 35 段