lorsqu'il apprit que les Franks s'avançaient à grandes journées. Ne
jugeant pas à propos de les attendre dans cette position, il leva
aussitôt son camp et recula jusqu'au voisinage de Poitiers, suivi de
près par l'ennemi qui le cherchait; mais l'immense train de butin, de
bagages, de prisonniers que son armée menait avec elle, embarrassant
de plus en plus sa marche, finissait par lui rendre la retraite plus
chanceuse que le combat. Au dire de quelques historiens arabes, il
aurait été sur le point de commander à ses soldats d'abandonner tout
ce périlleux butin et de ne garder que leurs armes et leurs chevaux de
bataille. Un pareil ordre était dans le caractère d'Abd-el-Rahman;
cependant il n'osa pas le donner, et résolut d'attendre l'ennemi dans
les champs de Poitiers, entre la Vienne et le Clain, se flattant que
le courage des Arabes suffirait à tout. Les Franks ne tardèrent pas à
paraître. Les chroniques chrétiennes, mérovingiennes et autres, ne
renferment pas le moindre détail concernant cette mémorable bataille
de Poitiers. Celle d'Isidore de Béja est la seule où l'on en trouve
une espèce de description, mais une description qui n'est célèbre que
par son étonnante barbarie et son obscurité. Néanmoins, faute de
mieux, elle a son prix et présente même des traits intéressants, dont
quelques-uns sembleraient avoir été recueillis de la bouche d'un Arabe
témoin oculaire. Ce sont ces divers traits que je vais tâcher de
saisir, en les combinant avec le peu que les historiens arabes des
temps postérieurs présentent là-dessus de positif.
Les deux armées s'abordèrent avec un certain mélange de curiosité et
d'effroi bien naturel entre deux peuples si divers, également braves
et renommés à la guerre. Il n'est pas douteux qu'il n'y eût dans
l'armée de Charles beaucoup de Gallo-Romains; aussi Isidore de Béja en
a-t-il fait l'armée des Européens, et les Arabes disent qu'elle était
composée d'hommes de diverses langues. Mais les Franks, surtout ceux
d'Austrasie, en faisaient la portion d'élite, la mieux armée, la plus
belliqueuse et la plus imposante. C'était la première fois qu'eux et
les Arabes se trouvaient en présence sur un champ de bataille, et tout
permet de croire que ces derniers n'avaient point vu jusque-là d'armée
en si belle ordonnance, si compacte dans ses rangs, tant de guerriers
de si haute stature, décorés de si riches baudriers, couverts de si
fortes cottes de maille, de boucliers si brillants, et ressemblant si
bien par l'alignement de leurs files à des murailles de fer. Il n'est
donc pas étonnant qu'il se rencontre dans le récit d'Isidore des
traits où perce, à travers l'impropriété barbare de la diction,
l'intention de peindre l'espèce de surprise que durent éprouver les
Arabes à la première vue de l'armée franke. Quant à la force numérique
de cette armée, elle est inconnue; mais on doit présumer qu'elle était
pour le moins aussi nombreuse que celle des Arabes; les historiens de
ces derniers la qualifient d'innombrable.
Abd-el-Rahman et Charles restèrent une semaine entière, campés ou en
bataille, en face l'un de l'autre, différant d'heure en heure, de jour
en jour, à en venir à une action décisive, et s'en tenant à des
menaces, à des feintes, à des escarmouches; mais au lever du septième
ou du huitième jour, Abd-el-Rahman, à la tête de sa cavalerie, donna
le signal d'une attaque qui devint promptement générale. Les chances
du combat se balancèrent avec une sorte d'égalité entre les deux
partis jusque vers les approches du soir. Alors un corps de Franks
pénétra dans le camp ennemi, soit pour le piller, soit pour prendre à
dos les Arabes qui combattaient en avant et le couvraient de leurs
files. S'apercevant de cette manœuvre, la cavalerie musulmane
abandonna aussitôt son poste de bataille pour courir à la défense du
camp, ou, pour mieux dire, du butin qui y était entassé. Ce mouvement
rétrograde bouleversant tout l'ordre de bataille des Arabes,
Abd-el-Rahman accourut à toute bride pour l'arrêter; mais les Franks,
saisissant l'instant favorable, se jetèrent sur le point où était le
désordre, et il y eut là une mêlée sanglante où périrent beaucoup
d'Arabes et Abd-el-Rahman lui-même.
Tel fut, d'après un écrivain musulman, la circonstance de la bataille
de Poitiers la plus funeste pour les Arabes. Maintenant, pour combiner
cet incident, très-vraisemblable en lui-même et que rien ne contredit,
avec la partie la plus claire et la plus positive du récit d'Isidore,
il faut supposer qu'après avoir perdu leur général et des milliers des
leurs, les Arabes réussirent néanmoins à regagner leur camp aux
approches de la nuit, tandis que les Franks retournèrent de leur côté
dans le leur, avec un commencement de victoire plutôt que décidément
victorieux; aussi se disposaient-ils à poursuivre le combat le
lendemain. Ils sortirent dès l'aube de leur camp et se rangèrent en
bataille dans le même ordre que la veille, s'attendant à voir les
Arabes en faire autant en face d'eux; mais, à leur grande surprise,
il n'y avait dans le camp de ceux-ci ni mouvement, ni bruit, encore
moins l'agitation et le tumulte qui précèdent une bataille. Personne
ne paraissait hors des tentes; personne n'allait ni ne venait, et plus
les Franks écoutaient ou regardaient, et plus leur surprise et leur
incertitude allaient croissant.
Des espions sont envoyés pour reconnaître les choses de plus près; ils
pénètrent dans le camp, ils visitent les tentes: elles étaient
désertes. Les Arabes avaient décampé dans le plus grand silence
pendant la nuit, abandonnant tout le gros de leur immense butin, et
s'avouant vaincus par cette retraite précipitée, bien plus qu'ils ne
l'avaient été dans le combat.
Les Franks, toujours étonnés de cette fuite, refusèrent d'y croire, et
la prirent d'abord pour une ruse de guerre; il leur fallut attendre,
rôder, fouiller de toutes parts à l'entour, pour s'assurer que les
Arabes étaient vraiment partis et leur avaient abandonné le champ de
bataille et leur butin. Ils ne songèrent point à les poursuivre et se
partagèrent gaiement les dépouilles des malheureux Aquitains, qui ne
firent ainsi que changer d'ennemis.
FAURIEL, _Histoire de la Gaule méridionale_, t. II, p. 118.
VIE INTÉRIEURE ET HABITUDES DOMESTIQUES DE CHARLEMAGNE.
Après la mort de son père, quand Charlemagne eut partagé le royaume
avec son frère Carloman, il supporta si patiemment l'inimitié et la
jalousie de ce frère, que ce fut pour tous un sujet d'étonnement qu'il
ne se laissât pas même aller à un mouvement de colère. Dans la
suite[302], ayant épousé, à la prière de sa mère, la fille de
Didier[303], roi des Lombards, il la répudia, on ne sait trop pour
quels motifs[304], au bout d'un an, et prit pour femme Hildegarde,
issue d'une des plus illustres familles de la nation des Suèves. Elle
lui donna trois fils, Charles, Pépin et Louis, et autant de filles,
Rotrude, Berthe et Gisèle. Il eut encore trois autres filles,
Théodérade, Hiltrude et Ruodhaid; les deux premières, de Fastrade, sa
troisième femme, qui était de la nation des Francs-Orientaux,
c'est-à-dire des Germains; l'autre d'une concubine dont le nom
m'échappe pour le moment. Lorsqu'il eut perdu Fastrade, il épousa une
Allemande nommée Liutgarde, dont il n'eut pas d'enfants. Après la mort
de celle-ci il eut quatre concubines[305]: Maltegarde, qui lui donna
une fille nommée Rothilde; Gersuinde, d'origine saxonne, dont il eut
Adaltrude; Régina, qui fut la mère de Drogon et de Hugues; et enfin
Adallinde, dont il eut Thierri. Sa mère Bertrade vieillit auprès de
lui, comblée d'honneurs. Il lui témoignait la plus grande vénération,
et jamais il ne s'éleva entre eux le moindre nuage, si ce n'est à
l'occasion de son divorce avec la fille du roi Didier, qu'il avait
épousée par ses conseils. Elle mourut après la reine Hildegarde, ayant
déjà vu trois petits-fils et autant de petites-filles dans la maison
de son fils. Charles la fit ensevelir en grande pompe dans la
basilique de Saint-Denis, où reposait déjà le corps de son père. Il
avait une sœur unique, nommée Gisèle, qui s'était consacrée dès ses
plus jeunes années à la vie monastique, et à laquelle il témoigna
toujours, comme à sa mère, la plus tendre affection. Elle mourut peu
d'années avant lui, dans le monastère où elle avait passé toute sa
vie.
[302] En 770.
[303] Elle s'appelait Désirée.
[304] Il la répudia parce qu'elle était toujours malade et
inhabile à lui donner des enfants.
[305] Charles n'eut pas toutes ces concubines en même temps, mais
successivement et à différentes époques. Bien qu'Éginhard et les
anciens historiens les appellent constamment des concubines, le
P. Le Cointe prétend qu'on doit les considérer comme épouses
légitimes. (_Note de M. Teulet._)
D'après le plan d'éducation qu'il adopta pour ses enfants, les fils et
les filles furent instruits dans les études libérales, que lui-même
cultivait. Puis aussitôt que l'âge des fils le permettait, il les
faisait exercer, selon la coutume des Francs, à l'équitation, au
maniement des armes et à la chasse. Quant aux filles, il voulut
non-seulement les préserver de l'oisiveté, en leur faisant apprendre à
travailler la laine, à manier la quenouille et le fuseau, mais encore
les former à tous les sentiments honnêtes. De tous ses enfants, il ne
perdit, avant de mourir, que deux fils et une fille: Charles, qui
était l'aîné, Pépin, auquel il avait donné le royaume d'Italie, et
Rotrude, la première de ses filles, qu'il avait fiancée à Constantin,
empereur des Grecs. Pépin en mourant laissa un fils nommé Bernhard, et
cinq filles, Adalhaïde, Atule, Gontrade, Berthrade et Théoderade. La
conduite du roi à leur égard fut une preuve éclatante de sa bonté, car
il voulut que le fils de Pépin succédât à son père, et que les filles
fussent élevées avec ses propres filles. Il ne supporta pas la perte
de ses fils et de sa fille avec toute la résignation qu'on aurait pu
attendre de sa fermeté d'âme; la tendresse paternelle, qui le
distinguait également, lui arracha des larmes abondantes, et même
lorsqu'on lui annonça la mort du pape Adrien, l'un des amis auxquels
il était le plus attaché, il ne pleura pas moins que s'il eût perdu un
fils ou un frère chéri. C'est qu'il était véritablement né pour les
liaisons d'amitié: facile à les contracter, il les entretenait avec
la plus grande constance, et cultivait, avec une espèce de religion,
l'affection de ceux qu'il s'était unis par des liens de cette nature.
Il veillait avec tant de sollicitude à l'éducation de ses fils et de
ses filles, que, tant qu'il était dans l'intérieur de son royaume,
jamais il ne prenait ses repas, jamais il ne voyageait sans eux: ses
fils l'accompagnaient à cheval; quant à ses filles, elles venaient
ensuite, et des satellites tirés de ses gardes étaient chargés de
protéger les derniers rangs de leur cortége. Elles étaient fort
belles, et tendrement chéries de leur père. On est donc fort étonné
qu'il n'ait jamais voulu en marier aucune, soit à quelqu'un des
siens[306], soit à des étrangers. Jusqu'à sa mort, il les garda toutes
auprès de lui dans son palais, disant qu'il ne pouvait se passer de
leur société. Aussi, quoiqu'il fût heureux sous les autres rapports,
éprouva-t-il, à l'occasion de ses filles, la malignité de la
fortune[307]. Mais il dissimula ses chagrins, comme s'il ne se fût
jamais élevé contre elles aucun soupçon injurieux, et que le bruit ne
s'en fût pas répandu.
[306] Cependant, en 787, il consentit au mariage de Berthe avec
Angilbert, l'un des officiers de son palais. (_Note de M.
Teulet._)
[307] Une grande licence régnait à la cour de Charlemagne, et les
historiens contemporains ont été forcés de reconnaître que, sous
ce rapport, il donnait lui-même un fort mauvais exemple. (_Note
de M. Teulet._)
L'une de ses concubines lui avait donné un fils, nommé Pépin, dont
j'ai omis de faire mention en parlant de ses autres enfants: il
était beau de visage, mais bossu. Du temps de la guerre contre les
Huns, pendant que le roi passait l'hiver en Bavière, ce jeune homme
simula une maladie, et avec quelques-uns des principaux d'entre les
Francs, qui l'avaient ébloui du vain espoir de le mettre sur le
trône, il conspira contre son père. La conspiration fut
découverte, les coupables punis; et Pépin, après avoir été rasé,
demanda et obtint la permission d'embrasser la vie monastique dans
le monastère de Prum. Déjà antérieurement, une grande conjuration
s'était formée contre Charles dans la Germanie. Parmi ceux qui
l'avaient excitée, les uns eurent les yeux crevés, les autres s'en
tirèrent sains et saufs; mais tous furent punis de l'exil. Au
reste, pas un ne perdit la vie, à l'exception de trois des
conjurés, qui, ne voulant pas se laisser prendre, se défendirent
les armes à la main, tuèrent plusieurs soldats, et ne furent mis à
mort que parce qu'il ne fut pas possible de les réduire autrement.
On regarde la cruauté de la reine Fastrade comme la cause et
l'origine de ces conjurations; et si dans l'une comme dans l'autre
on s'attaqua directement au roi, c'est qu'en se prêtant aux
cruautés de sa femme, il semblait s'être prodigieusement écarté de
sa bonté et de sa douceur habituelle. Au reste, pendant toute sa
vie il sut si bien se concilier, au dedans comme au dehors, l'amour
et la bienveillance de tous, qu'on n'a jamais pu lui reprocher de
s'être montré, même dans la moindre circonstance, injustement
rigoureux.
Il aimait les étrangers, et mettait tant de soin à les bien recevoir
que souvent leur nombre s'accrut au point de paraître une charge,
non-seulement pour le palais, mais même pour le royaume. Quant à lui,
il avait l'âme trop grande pour se trouver incommodé d'un tel fardeau,
et il se croyait assez dédommagé de tant d'inconvénients par les
louanges qu'on donnait à sa libéralité et l'avantage d'une bonne
renommée.
Il était gros et robuste de corps; sa taille était élevée, quoiqu'elle
n'excédât pas une juste proportion, car il est certain qu'elle n'avait
pas plus de sept fois la longueur de ses pieds. Il avait le sommet de
la tête arrondi, les yeux grands et vifs, le nez un peu long, de
beaux cheveux blancs, et la physionomie riante et agréable: aussi
régnait-il dans toute sa personne, soit qu'il fût debout, soit qu'il
fût assis, un air de grandeur et de dignité; et quoiqu'il eût le cou
gros et court et le ventre proéminent, il était d'ailleurs si bien
proportionné que ces défauts ne s'apercevaient pas. Sa démarche était
ferme, et tout son extérieur présentait quelque chose de mâle; mais sa
voix claire ne convenait pas parfaitement à sa taille. Sa santé fut
constamment bonne, excepté pendant les quatre années qui précédèrent
sa mort. Il eut alors de fréquents accès de fièvre; il finit même par
boiter d'un pied. Dans ce temps de souffrance, il se traitait plutôt à
sa fantaisie que d'après les conseils des médecins, qui lui étaient
devenus presque odieux, parce qu'ils lui défendaient les rôtis,
auxquels il était habitué, pour l'astreindre à ne manger que des
viandes bouillies. Il se livrait assidûment à l'équitation et au
plaisir de la chasse. C'était chez lui un goût national, car à peine
trouverait-on dans toute la terre un peuple qui pût rivaliser avec les
Francs dans ces deux exercices. Les bains d'eaux naturellement chaudes
lui plaisaient beaucoup. Passionné pour la natation, il y devint si
habile, que personne ne pouvait lui être comparé. C'est pour cela
qu'il fit bâtir un palais à Aix-la-Chapelle, et qu'il y demeura
constamment pendant les dernières années de sa vie, jusqu'à sa mort.
Il invitait à prendre le bain avec lui, non-seulement ses fils, mais
encore ses amis, les grands de sa cour et quelquefois même les soldats
de sa garde; de sorte que souvent cent personnes et plus se baignaient
à la fois.
Son costume était celui de sa nation, c'est-à-dire, le costume des
Francs. Il portait sur la peau une chemise de lin et des
hauts-de-chausses de la même étoffe; par-dessus, une tunique bordée
d'une frange de soie; aux jambes, des bas serrés avec des bandelettes;
aux pieds, des brodequins. L'hiver, un justaucorps en peau de loutre
ou, de martre lui couvrait les épaules et la poitrine. Par-dessus tout
cela il revêtait une saie bleue, et il était toujours ceint de son
épée, dont la poignée et le baudrier étaient d'or ou d'argent.
Quelquefois il en portait une enrichie de pierreries, mais ce n'était
que dans les fêtes les plus solennelles, ou lorsqu'il avait à recevoir
les députés de quelque nation étrangère. Il n'aimait point les
costumes des autres peuples, quelque beaux qu'ils fussent, et jamais
il ne voulut en porter, si ce n'est toutefois à Rome, lorsqu'à la
demande du pape Adrien d'abord, puis à la prière du pape Léon, son
successeur, il se laissa revêtir de la longue tunique, de la chlamyde
et de la chaussure des Romains. Dans les grandes fêtes, ses habits
étaient brodés d'or, et ses brodequins ornés de pierres précieuses;
une agrafe d'or retenait sa saie, et il marchait ceint d'un diadème
étincelant d'or et de pierreries; mais les autres jours son costume
était simple, et différait peu de celui des gens du peuple.
Sa sobriété lui faisait éviter tous les excès de table, surtout ceux
de la boisson; car il détestait l'ivrognerie dans quelque homme que ce
fût, et à plus forte raison dans lui-même et dans les siens. Mais il
ne lui était pas tellement facile de s'abstenir de manger, qu'il ne se
plaignît souvent de l'incommodité que lui causaient les jeûnes. Il
était fort rare qu'il donnât de grands festins, excepté aux
principales fêtes, et alors il y invitait de nombreux convives. Son
repas ordinaire se composait de quatre mets, sans compter le rôti, qui
lui était ordinairement apporté dans la broche par les chasseurs, et
dont il mangeait, avec plus de plaisir que de toute autre chose.
Pendant qu'il était à table, il aimait à entendre un récit ou une
lecture, et c'étaient les histoires et les hauts faits des temps
passés qu'on lui lisait d'ordinaire. Il prenait aussi grand plaisir
aux ouvrages de saint Augustin, et principalement à celui qui a pour
titre: _De la Cité de Dieu_. Il était si modéré dans l'usage du vin et
de toute espèce de boisson, qu'il buvait rarement plus de trois fois
dans tout un repas. En été, après le repas du milieu du jour, il
prenait quelques fruits, buvait un seul coup, et, quittant ses
vêtements et ses brodequins, comme il le faisait pour la nuit, il se
reposait pendant deux ou trois heures. Quant au sommeil de la nuit, il
l'interrompait quatre ou cinq fois, non-seulement en se réveillant,
mais en quittant son lit. Pendant qu'il se chaussait et s'habillait,
il admettait ses amis; et si le comte du palais l'avertissait qu'un
procès ne pouvait être terminé que par sa décision[308], il faisait
introduire sur-le-champ les parties intéressées, prenait connaissance
de la cause, et rendait son jugement comme s'il eût siégé sur son
tribunal. Ce n'était pas seulement ces sortes d'affaires qu'il
expédiait à ce moment, mais encore tout ce qu'il y avait à traiter ce
jour-là, et les ordres qu'il fallait donner à chacun de ses ministres.
[308] C'était les contestations de haute importance, _potentiores
causæ_, celles qui s'agitaient entre les évêques, les abbés, les
comtes et les autres grands de l'empire. (_Note de M. Teulet._)
Doué d'une éloquence abondante et inépuisable, il exprimait avec
clarté tout ce qu'il voulait dire. Peu content de savoir sa langue
maternelle, il s'appliqua aussi à l'étude des autres idiomes, et
particulièrement du latin, qu'il apprit assez bien pour le parler
comme sa propre langue: quant au grec, il le comprenait mieux qu'il
ne le prononçait. En somme, il parlait avec tant de facilité, qu'il
paraissait même un peu causeur. Passionné pour les arts libéraux, il
eut toujours en grande vénération et combla de toutes sortes
d'honneurs ceux qui les enseignaient. Le diacre Pierre de Pise, qui
était alors dans sa vieillesse, lui donna des leçons de grammaire. Il
eut pour maître dans les autres sciences un autre diacre, Albin,
surnommé Alcuin, né en Bretagne et d'origine saxonne, l'homme le plus
savant de son époque. Le roi consacra beaucoup de temps et de travail
à étudier avec lui la rhétorique, la dialectique, et surtout
l'astronomie. Il apprit le calcul, et mit tous ses soins à étudier le
cours des astres avec autant d'attention que de sagacité. Il essaya
aussi d'écrire[309], et il avait toujours sous le chevet de son lit
des feuilles et des tablettes pour accoutumer sa main à tracer des
caractères lorsqu'il en avait le temps. Mais il réussit peu dans ce
travail, qui n'était plus de son âge et qu'il avait commencé trop
tard.
[309] Ce passage d'Éginhard a donné lieu à de nombreux
commentaires. Il semble résulter, des termes mêmes du texte, que
Charlemagne savait écrire; mais il est probable qu'il ne put
parvenir à acquérir cette fermeté, cette élégance d'écriture en
usage de son temps, dont nous possédons encore aujourd'hui de
nombreux modèles. (_Note de M. Teulet._)
Il pratiqua dans toute sa pureté et avec la plus grande ferveur la
religion chrétienne, dont les principes lui avaient été inculqués dès
l'enfance. C'est pourquoi il fit construire à Aix-la-Chapelle une
magnifique basilique qu'il orna d'or et d'argent, de candélabres, de
grilles et de portes d'airain massif, et pour laquelle il fit venir de
Rome et de Ravenne les marbres et les colonnes qu'on ne pouvait se
procurer ailleurs. Il fréquentait assidûment cette église le soir, le
matin, et même pendant la nuit, pour assister aux offices et au saint
sacrifice, tant que sa santé le lui permettait. Il veillait avec
sollicitude à ce que rien ne se fît qu'avec la plus grande décence,
recommandant sans cesse aux gardiens de ne pas souffrir qu'on y portât
ou qu'on y laissât rien de malpropre ou d'indigne de la sainteté du
lieu. Il la gratifia d'un grand nombre de vases d'or et d'argent, et
d'une telle quantité de vêtements sacerdotaux, que, pour la
célébration du service divin, les portiers eux-mêmes, qui sont les
derniers dans l'ordre ecclésiastique, n'avaient pas besoin de se vêtir
de leurs habits particuliers pour exercer leur ministère. Il
introduisit de grandes améliorations dans les lectures et la
psalmodie, car lui-même y était fort habile, quoique jamais il ne lût
en public, et qu'il chantât seulement à voix basse et avec le reste
des assistants.
Toujours prêt à secourir les pauvres, ce n'était pas seulement dans
son pays et dans son royaume qu'il répandait ces libéralités gratuites
que les Grecs appellent aumônes: mais au delà des mers, en Syrie, en
Égypte, en Afrique, à Jérusalem, à Alexandrie, à Carthage, partout où
il savait que des chrétiens vivaient dans la pauvreté, il compatissait
à leur misère, et il aimait à leur envoyer de l'argent. S'il
recherchait avec tant de soin l'amitié des rois d'outre-mer, c'était
surtout pour procurer aux chrétiens vivant sous leur domination des
secours et du soulagement. Entre tous les lieux saints, il avait
surtout en grande vénération l'église de l'apôtre saint Pierre à Rome.
Il dépensa des sommes considérables pour les objets d'or et d'argent
et les pierres précieuses dont il la gratifia. Les papes reçurent
aussi de lui de riches et innombrables présents, et pendant tout son
règne il n'eut rien de plus à cœur que de rendre à la ville de Rome
son antique prépondérance. Il voulut que l'église de Saint-Pierre fût
non-seulement défendue et protégée par lui, mais qu'au moyen de ses
dons elle surpassât en ornements et en richesses toutes les autres
églises; et cependant, malgré cette prédilection, pendant les
quarante-sept années que dura son règne, il ne put s'y rendre que
quatre fois[310] pour y faire ses prières et accomplir des vœux.