La reine Clotilde déploya tant et de si grandes vertus, qu'elle se fit
honorer de tous. On la vit toujours empressée de faire l'aumône, et
demeurer pure par sa chasteté et sa fidélité à toutes les choses
honnêtes. Elle pourvut les domaines des églises, les monastères et
tous les lieux saints de ce qui leur était nécessaire, distribuant ses
largesses avec générosité; en sorte que, dans le temps, on ne la
considérait pas comme une reine, mais comme une servante du Seigneur,
toute dévouée à son service. Ni la royauté de ses fils, ni l'ambition
du siècle, ni le pouvoir, ne l'entraînèrent à sa ruine, mais son
humilité la conduisit à la grâce.
GRÉGOIRE DE TOURS, _Histoire des Franks_, liv. III.
BRUNEHAUT ET GALSUINTHE.
566.
Le roi Sigebert, qui voyait ses frères prendre des femmes indignes
d'eux, et épouser, à leur honte, jusques à leurs servantes, envoya des
ambassadeurs en Espagne, avec beaucoup de présents, pour demander en
mariage Brunehaut, fille du roi Athanagild. C'était une jeune fille de
manières élégantes, d'une belle figure, honnête et de mœurs pures, de
bon conseil et d'une conversation agréable. Son père consentit à
l'accorder, et l'envoya au roi avec de grands trésors; et celui-ci,
ayant rassemblé les leudes et fait préparer des siéges, la prit pour
femme avec joie et fit de grandes réjouissances. Elle était soumise à
la croyance des Ariens; mais les prédications des prêtres et les
conseils du roi lui-même la convertirent; elle confessa la Trinité une
et bienheureuse, reçut l'onction du saint Chrême, et, par la vertu du
Christ, persévéra dans la foi catholique.
Le roi Chilpéric, qui avait déjà plusieurs femmes, voyant ce mariage,
demanda Galsuinthe, sœur de Brunehaut, promettant par ses
ambassadeurs que, s'il pouvait avoir une femme égale à lui et de race
royale, il répudierait toutes les autres. Le père accepta ses
promesses, et lui envoya sa fille, comme il avait envoyé l'autre, avec
de grandes richesses. Galsuinthe était plus âgée que Brunehaut. Quand
elle arriva vers le roi Chilpéric, il la reçut avec beaucoup
d'honneurs et l'épousa. Il l'aimait beaucoup et avait reçu d'elle de
grands trésors; mais la discorde s'éleva entre eux à cause de
Frédégonde, que le roi avait eue auparavant pour concubine. Galsuinthe
avait été convertie à la foi catholique et avait reçu le saint Chrême.
Elle se plaignait de recevoir du roi des outrages continuels, et de
vivre auprès de lui sans honneur. Elle lui demanda donc de pouvoir
retourner dans son pays, lui laissant toutes les richesses qu'elle
avait apportées. Chilpéric dissimula avec adresse, l'apaisa par des
paroles de douceur, et ordonna enfin à un domestique de l'étrangler;
puis on la trouva morte dans son lit. Après sa mort Dieu fit un grand
miracle, car une lampe qui brûlait devant son sépulcre, suspendue à
une corde, tomba sur le pavé, la corde s'étant cassée sans que
personne y touchât; en même temps la dureté du pavé disparaissant, la
lampe s'enfonça tellement dans cette matière amollie, qu'elle y fut à
moitié enterrée sans être brisée, ce qu'on ne put voir sans y
reconnaître un grand miracle. Le roi pleura sa mort, puis épousa
Frédégonde quelques jours après.
GRÉGOIRE DE TOURS, _Histoire des Franks_, liv. IV.
COMMENT LE ROI CHILPÉRIC DOTA SA FILLE RIGONTHE.
584.
Il arriva au roi Chilpéric une grande ambassade des Wisigoths[298]; le
roi revint à Paris, et ordonna de prendre un grand nombre de colons
des villas royales et de les mettre dans des chariots. Beaucoup se
désespérèrent et ne voulurent pas partir; il les fit mettre en prison
pour pouvoir facilement les faire partir avec sa fille. On rapporte
que plusieurs se donnèrent la mort et s'étranglèrent, de douleur de se
voir ainsi enlevés à leurs parents. On séparait le fils du père, la
fille de la mère; et ils s'en allaient en gémissant et en maudissant.
On entendait tant de pleurs dans Paris, qu'on les a comparés aux
pleurs de l'Égypte la nuit où périrent les premiers-nés. Plusieurs
personnes, de naissance distinguée, obligées de partir, firent leur
testament, donnèrent tous leurs biens à l'Église, et demandèrent que
l'on ouvrit leurs testaments quand la fille de Chilpéric entrerait en
Espagne, comme si elles étaient mortes.
[298] Envoyée par le roi Léovigilde, qui venait prendre Rigonthe,
promise à Reccarède, fils du roi des Wisigoths.
Cependant il vint à Paris des envoyés du roi Childebert pour avertir
le roi Chilpéric de ne donner à sa fille aucune des villes qu'il
tenait du royaume du père de Childebert, ni aucune partie de ses
trésors, et de ne pas toucher aux esclaves, aux chevaux, aux jougs de
bœufs, ni à rien de ce qui appartenait à ces propriétés. Un de ces
envoyés fut, dit-on, tué secrètement, mais je ne sais par qui.
Cependant on soupçonna le roi. Chilpéric promit de ne pas disposer de
tout cela, convoqua les principaux Franks et ses leudes et célébra
les noces de sa fille. Il la remit aux ambassadeurs du roi des
Wisigoths, et lui donna de grands trésors; mais Frédégonde, sa mère, y
ajouta tant d'or, d'argent et de vêtements, que le roi, à cette vue,
crut qu'il ne lui restait plus rien. La reine, le voyant mécontent, se
tourna vers les Franks et leur dit: «Ne croyez pas que tout ceci fasse
partie des trésors des rois précédents. Tout ce que vous voyez est à
moi, car le roi très-glorieux a été très-généreux envers moi, et j'ai
amassé beaucoup de choses par mes soins, et beaucoup me viennent des
tributs des terres qui m'ont été données. Vous m'avez fait aussi
beaucoup de présents. C'est avec tout cela que j'ai composé ce que
vous voyez devant vous, et il n'y a rien qui vienne des trésors du
roi.» C'est ainsi qu'elle trompa l'esprit du roi. Il y avait une telle
quantité de choses en or et en argent et d'autres choses précieuses,
qu'on en chargea cinquante chariots. Les Franks apportèrent encore de
nombreux présents, de l'or, de l'argent, des chevaux, des vêtements.
Chacun donna ce qu'il put. La jeune fille dit adieu, en pleurant
beaucoup, et embrassa ses parents; mais, lorsqu'elle sortit de la
porte, l'essieu de l'une des voitures se cassa. Tous dirent alors que
cet accident était de mauvais augure.
Étant partie de Paris, elle ordonna de dresser les tentes à huit
milles de la ville. Pendant la nuit, cinquante hommes de sa suite se
levèrent, volèrent cent chevaux, et des meilleurs, tous les freins
d'or, deux grandes chaînes, et se sauvèrent auprès du roi Childebert.
Pendant toute la route, tous ceux qui pouvaient s'échapper se
sauvaient, emportant avec eux tout ce qu'ils pouvaient enlever. On
reçut partout ce cortége, en grand appareil, aux frais des diverses
villes. Le roi avait ordonné que pour cela on ne payât rien sur les
impôts ordinaires: tout fut donc fourni par un impôt extraordinaire
levé sur les pauvres gens.
Comme le roi craignait que son frère ou son neveu ne tendissent
pendant la route quelque embûche à sa fille, il avait ordonné qu'une
armée l'accompagnerait. Avec elle étaient des hommes du premier rang;
le reste de la troupe, composé de gens du commun, était au nombre de
plus de quatre mille. Les autres chefs et camériers qui
l'accompagnaient la quittèrent à Poitiers. Ses compagnons de voyage
firent en chemin tant de butin et pillèrent si bien, qu'on ne peut le
raconter. Ils dépouillaient les chaumières des pauvres, ravageaient
les vignes, emportaient sarments et raisins, enlevaient les troupeaux
et tout ce qu'ils trouvaient, et ne laissaient rien dans les lieux par
où ils passaient, accomplissant ce qui a été dit par le prophète Joël:
«La sauterelle a mangé les restes de la chenille, le ver les restes de
la sauterelle, et la nielle les restes du ver.»
GRÉGOIRE DE TOURS, livre VI.
LES ROIS FAINÉANTS.
La race des Mérovingiens, dans laquelle les Franks avaient coutume de
choisir leurs rois, passe pour avoir duré jusqu'au roi Childéric, qui
fut, par ordre du pontife romain Étienne[299], déposé, rasé et jeté
dans un monastère. Quoiqu'on puisse la considérer comme finissant
seulement avec ce prince, néanmoins elle était déjà depuis longtemps
sans aucune force, et n'offrait plus en elle rien d'illustre, si ce
n'est le vain titre de roi; car les moyens et la puissance du
gouvernement étaient entre les mains des préfets du palais, que l'on
appelait majordomes et à qui appartenait l'administration suprême. Le
prince, pour toute prérogative, devait se contenter du seul titre de
roi, de sa chevelure flottante, de sa longue barbe et du trône où il
s'asseyait pour représenter l'image du monarque, pour donner audience
aux ambassadeurs des différents pays, et leur notifier, à leur départ,
comme l'expression de sa volonté personnelle, des réponses qu'on lui
avait apprises et souvent même imposées. A l'exception de ce vain nom
de roi et d'une pension alimentaire mal assurée, il ne possédait rien
en propre qu'une seule terre d'un modique revenu, qui lui fournissait
une habitation et un petit nombre de serviteurs, à ses ordres, chargés
de lui procurer ce qui lui était nécessaire. S'il fallait aller
quelque part, c'était sur un char traîné par un attelage de bœufs
qu'un bouvier menait à la manière des paysans: c'était ainsi qu'il se
rendait au palais et à l'assemblée générale de son peuple, tenue
chaque année pour les affaires publiques; c'était ainsi qu'il revenait
chez lui. Quant à l'administration du royaume, aux mesures et aux
dispositions qu'il fallait prendre au dedans et au dehors, le maire du
palais en avait tout le soin.
EGINHARD, _Vie de Charlemagne_, trad. de M. Teulet.
Eginhard, secrétaire de Charlemagne et l'un des principaux personnages
de sa cour, mourut en 844. On lui doit une _Vie de Charlemagne_ et des
_Annales des rois Franks_. Ces deux ouvrages sont bien composés.
[299] Ce fut le pape Zacharie qui ordonna la déposition de
Childéric, au mois de mars 752.
LES MAIRES DU PALAIS.
Le premier maire dont il soit fait mention est Goggon, qui fut envoyé
à Athanaghilde de la part de Sighebert, pour lui demander la main de
Brunehilde.
Deux origines doivent être assignées à la _mairie_: l'une romaine,
l'autre franke ou germanique. Le _maire_ représentait le _magister
officiorum_. Celui-ci acquit dans le palais des empereurs la puissance
que le _maire_ obtint dans la maison du roi frank. Considérée dans son
origine romaine, la charge de maire du palais fut temporaire sous
Sighebert et ses devanciers, viagère sous Khlother, héréditaire sous
Khlovigh II: elle était incompatible avec la qualité de prêtre et
d'évêque. Elle porte dans les auteurs le nom de: _magister palatii_,
_præfectus aulæ_, _rector aulæ_, _gubernator palatii_, _major domus_,
_rector palatii_, _moderator palatii_, _præpositus palatii_, _provisor
aulæ regiæ_, _provisor palatii_.
Pris dans son origine franke ou germanique, le maire du palais était
ce _duc_ ou chef de guerre dont l'élection appartenait à la nation
tout aussi bien que l'élection du roi: _Reges ex nobilitate, duces ex
virtute sumunt_. J'ai déjà indiqué ce qu'il y avait d'extraordinaire
dans cette institution, qui créait chez un même peuple deux pouvoirs
suprêmes indépendants. Il devait arriver, et il arriva, que l'un de
ces deux pouvoirs prévalut. Les maires s'étant trouvés de plus grands
hommes que les souverains, les supplantèrent. Après avoir commencé par
abolir les assemblées générales, ils confisquèrent la royauté à leur
profit, s'emparant à la fois du pouvoir et de la liberté. Les maires
n'étaient point des rebelles; ils avaient le droit de conquérir, parce
que leur autorité émanait du peuple ou de ce qui était censé le
représenter, et non du monarque: leur élection nationale, comme chefs
de l'armée, leur donnait une puissance légitime. Il faut donc réformer
ces vieilles idées de sujets oppresseurs de leurs maîtres et
détenteurs de leur couronne. Un roi, un général d'armée, également
souverains par une élection séparée (_reges et duces sumunt_)
s'attaquent; l'un triomphe de l'autre, voilà tout. Une des dignités
périt, et la mairie se confondit avec la royauté par une seule et même
élection. On n'aurait pas perdu tant de lecture et de recherches à
blâmer ou à justifier l'usurpation des maires du palais, on se serait
épargné de profondes considérations sur les dangers d'une charge trop
prépondérante, si l'on eût fait attention à la double origine de cette
charge, si l'on n'eût pas voulu voir un _grand maître de la maison du
roi_ là où il fallait aussi reconnaître un chef militaire librement
choisi par ses compagnons: «_Omnes Austrasii, cum eligerent Chrodinum
majorem domus._»
CHATEAUBRIAND, _Analyse raisonnée de l'histoire de France_.
INVASION DES ARABES.--BATAILLE DE POITIERS.
732.
Le plan d'Abd-el-Rahman était de fondre directement du haut des
Pyrénées sur la Vasconie et sur l'Aquitaine. Les Arabes avaient échoué
jusque-là dans toutes leurs tentatives pour pénétrer dans ces
provinces par la vallée de l'Aude et par la Septimanie; il voulut les
y mener par une voie nouvelle, et ouvrir ainsi à l'islamisme une porte
de plus sur la Gaule. Du reste, il n'avait point immédiatement en vue
une guerre sérieuse, une guerre de conquête dans le sens que les
Arabes attachaient à ces termes; il ne voulait que marcher devant lui,
piller et dévaster le plus rapidement possible le plus de pays qu'il
pourrait, venger la mort de ses prédécesseurs El-Samah et Anbessa, et
rétablir ou accroître en deçà des Pyrénées la terreur des armes
musulmanes.
Ayant concentré son armée sur le haut Èbre, Abd-el-Rahman prit sa
route vers les Pyrénées par Pampelune; il traversa les pays des
Vascons Ibériens, s'engagea dans la vallée d'Hengui, franchit le
sommet depuis si célèbre dans les romans héroïques du moyen âge sous
le nom de Port de Roncevaux, et déboucha dans les plaines de la
Vasconie gauloise par la vallée de la Bidouze. L'histoire ne parle
d'aucune résistance opposée à Abd-el-Rahman dans les redoutables
défilés qu'il eut à franchir. Il avait déjà atteint les plaines quand
il rencontra Eudon[300] qui, à la tête de son principal corps d'armée,
s'apprêtait à lui barrer le passage et à le rejeter dans les
montagnes. Un écrivain arabe, très-croyable sur ce point, affirme
qu'Eudon, qu'il désigne très-imparfaitement par le titre de comte de
cette frontière, livra aux Arabes plusieurs combats dans lesquels il
fut quelquefois vainqueur, mais plus souvent vaincu et obligé de
reculer devant son adversaire, de ville en ville, de rivière en
rivière, de hauteur en hauteur, et fut poussé jusqu'à la Garonne dans
la direction de Bordeaux.
[300] Eudon ou Eudes, duc d'Aquitaine.
Il était évident que le projet d'Abd-el-Rahman était de se porter sur
cette ville, dont l'antique renommée et la richesse ne lui étaient
probablement pas inconnues. Le duc passa donc la Garonne, et vint
prendre position sur la rive droite de ce fleuve, en avant de la
ville, du côté qu'il croyait le plus nécessaire ou le plus facile de
couvrir; mais Abd-el-Rahman, sans lui laisser le temps de s'affermir
dans sa position, passa la Garonne de vive force, et livra aux
Aquitains une grande bataille, dont on ne sait autre chose sinon que
ceux-ci furent battus avec une perte immense. Dieu seul sait le nombre
de ceux qui y périrent, dit Isidore de Béja. Abd-el-Rahman,
victorieux, se jeta sur Bordeaux, l'emporta d'assaut et le livra à son
armée. Suivant les chroniques franques, les églises furent brûlées et
une grande partie des habitants passée au fil de l'épée. La chronique
de Moissac, Isidore de Béja et les historiens arabes ne disent rien de
pareil; mais parmi ces derniers il en est qui donnent à entendre que
l'assaut fut des plus sanglants. Je ne sais quel grand personnage,
incomplétement désigné par le titre de comte, y fut tué; c'était
probablement le comte de la ville, que les Arabes prirent pour Eudon,
et auquel, par suite de cette méprise, ils firent l'honneur de couper
la tête. Le pillage fut immense; les historiens des vainqueurs en
parlent avec une exagération vraiment orientale; à les en croire, le
moindre soldat aurait eu, pour sa part, force topazes, hyacinthes,
émeraudes, sans parler de l'or, un peu vulgaire en pareil cas. Le fait
est que les Arabes sortirent de Bordeaux déjà embarrassés de butin, et
qu'à dater de ce moment leur marche fut un peu moins rapide et moins
libre qu'auparavant.
Laissant la Garonne derrière eux et prenant leur direction vers le
nord, ils arrivèrent à la Dordogne, la traversèrent, et se jetèrent à
l'aventure dans les pays ouverts devant eux, sans autre but que de
grossir leur butin et sans plan bien arrêté, même dans ce but. Il est
seulement très-vraisemblable qu'ils se divisèrent en plusieurs bandes,
pour ne point s'affamer les uns les autres et pour mieux exploiter le
pays. S'il est vrai, comme le rapportent des légendes et des
traditions contemporaines, et comme il est facile de le croire, que
l'une de ces bandes traversa le Limousin, et qu'une autre pénétra
jusqu'aux âpres montagnes d'où descendent le Tarn et la Loire, on
concevra aisément qu'il n'en manqua pas pour visiter les parties de
l'Aquitaine les plus accessibles et les plus riches; il est même
probable que quelques-uns de ces détachements de l'armée
d'Abd-el-Rahman, plus aventureux que les autres ou plus avides du
butin, traversèrent la Loire et se répandirent jusqu'en Burgondie. Ce
que les légendes et les chroniques disent de la destruction d'Autun et
du siége de Sens par les Sarrazins n'a point l'air d'une fiction pure;
or, des nombreuses invasions des Arabes en Gaule, il n'en est aucune à
laquelle on puisse rapporter ces deux événements avec autant de
vraisemblance qu'à l'invasion d'Abd-el-Rahman. On n'a point de
particularités sur le désastre d'Autun; mais ce que dit la Chronique
de Moissac de la destruction de cette ville ne doit pas probablement
être pris à la lettre. Quant à Sens, il ne fut pas attaqué par une
aussi forte troupe qu'Autun, ou se défendit mieux. La ville fut, à ce
qu'il paraît, quelques jours entourée et serrée de près; mais Ebbon,
qui en était l'évêque et peut-être le seigneur temporel, soutint
bravement plusieurs assauts à la tête des assiégés, et finit par
surprendre et battre dans une sortie les Arabes, qui, contraints de se
retirer, se rabattirent sur le pillage des pays environnants.
On peut évaluer à trois mois l'intervalle de temps durant lequel les
bandes d'Abd-el-Rahman parcoururent en tous sens les plaines, les
montagnes et les plages de l'Aquitaine, sans rencontrer la moindre
résistance en rase campagne. L'armée d'Eudon avait été tellement
battue sur la Garonne, que les débris même en avaient disparu et
s'étaient fondus en un instant dans la masse des populations
consternées. Les champs, les villages, les bourgs restaient déserts à
l'approche d'une de ces bandes, et celle-ci se vengeait des fuyards en
détruisant et brûlant tout ce qu'ils avaient laissé derrière eux,
récoltes, arbres fruitiers, habitations, églises. Les Musulmans en
voulaient particulièrement aux monastères; ils les pillaient avec
transport, et les laissaient rarement debout après les avoir pillés.
Les villes encloses de murs et les forteresses étaient les seuls
endroits où les populations chrétiennes leur résistaient plus ou
moins; et comme le but des envahisseurs se bornait à prendre et à
détruire ce qui pouvait être vite pris ou vite détruit, il suffisait
quelquefois d'une résistance médiocre pour les écarter d'une place
dont ils avaient ardemment convoité le butin.
C'est seulement vers les derniers temps du séjour d'Abd-el-Rahman en
Aquitaine que l'on peut entrevoir, dans les opérations de ce chef,
quelque chose qui ait l'air de tenir à un dessein suivi et semble
supposer la réunion et le concert de ses forces jusque-là éparses de
divers côtés. Soit en Espagne, soit plus probablement dans le cours de
son invasion en Gaule, il avait reçu des informations sur la ville de
Tours et sur l'existence dans cette ville d'une célèbre abbaye dont le
trésor surpassait celui de toute autre abbaye et de toute autre église
de la Gaule. Sur ces informations, Abd-el-Rahman avait résolu de
marcher sur Tours, de le prendre et d'enlever, avec le trésor de
l'abbaye, les dépouilles de la ville qu'il savait bien n'être pas à
dédaigner. Dans cette vue il réunit ses forces, et prit à leur tête le
chemin de Tours. Arrivé à Poitiers, il en trouva les portes fermées et
la population en armes sur les remparts, décidée à se bien défendre.
Ayant investi la ville, il en prit un faubourg, celui où se trouvait
l'église fameuse de Saint-Hilaire, pilla l'église et les maisons,
après quoi il y mit le feu, et de tout le faubourg il ne resta que les
cendres. Mais là se borna le succès: les braves Poitevins, enfermés
dans leur cité, continuèrent à faire bonne contenance; et lui, ne
voulant pas perdre là un temps qu'il espérait mieux employer à Tours,
poursuivit sa marche vers cette dernière ville. Il y a des historiens
arabes qui affirment qu'il la prit; mais c'est une erreur manifeste;
il est même incertain s'il en commença le siége. Tout ce qui paraît
constaté, c'est qu'il menaça la place de fort près, et qu'il était
encore aux environs lorsque des obstacles imprévus vinrent à la
traverse de ses plans.
Il me faut ici revenir au duc des Aquitains, au brave et malheureux
Eudon; on conçoit tout ce qu'il y avait de triste et d'amer dans la
position de ce chef après la bataille de Bordeaux. Sans armée, comme
déchu, voyant ses États à la merci d'un ennemi dévorant, il n'y avait
au monde qu'un seul personnage capable de le relever promptement de sa
détresse, et ce personnage c'était Charles[301], c'est-à-dire un
ennemi qu'il craignait, auquel il ne pardonnait pas de lui avoir
perfidement déclaré la guerre l'année précédente, à l'instant où il se
croyait sur le point de nouer de graves démêlés avec ces mêmes
Musulmans de l'Espagne, maintenant ses vainqueurs. Toutefois l'urgente
nécessité du moment l'emporta sur l'orgueil, sur les ressentiments du
passé et sur les craintes de l'avenir; Eudon se rendit en toute
diligence à Paris, se présenta à Charles, lui raconta son désastre,
et le conjura de s'armer contre les Arabes avant qu'ils eussent achevé
de dépouiller et de ravager l'Aquitaine, et que la tentation les prit
d'en faire autant en Neustrie. Charles consentit à tout, mais à des
conditions qui allégeaient beaucoup pour Eudon le fardeau de la
reconnaissance. Des mesures furent prises pour réunir dans le plus
court délai possible toutes les forces des Franks.
[301] Maire du palais du roi des Franks.
Un historien arabe rapporte un entretien assez curieux qu'il suppose
avoir eu lieu en cette occasion entre Charles et l'un des personnages
venus auprès de lui pour solliciter son appui contre Abd-el-Rahman.
«Oh! quel opprobre va rejaillir de nous sur nos neveux! dit ce
personnage: les Arabes nous menaçaient; nous sommes allés les attendre
à l'Orient, et ils sont arrivés par l'Occident. Ce sont ces mêmes
Arabes qui, en si petit nombre et avec si peu de moyens, ont soumis
l'Espagne, pays si peuplé et de si grands moyens. Comment se fait-il
donc que rien ne leur résiste à eux, qui n'usent pas même de cottes de
maille à la guerre!--Mon conseil, fait-on répondre Charles, est que
vous ne les attaquiez pas au début de leur expédition; ils sont comme
le torrent qui emporte tout ce qui s'oppose à lui. Dans la première
ardeur de leur attaque, l'audace leur tient lieu de nombre, et le
cœur de cotte de maille; mais donnez-leur le temps de se refroidir,
de s'encombrer de butin et de prisonniers, de se disputer à l'envi le
commandement, et à leur premier revers ils sont à nous.»
Ces discours ne sont certainement qu'une invention de l'historien qui
les rapporte, mais curieux pourtant et même historiques, en ce sens
qu'ils vont bien à l'événement et peignent fidèlement l'état dans
lequel les Franks allaient rencontrer les Arabes. Charles eut, pour
rassembler ses troupes, à peu près le même intervalle de temps
qu'Abd-el-Rahman pour ravager en tout sens les diverses contrées de
l'Aquitaine, et l'instant où l'on voit ce dernier concentrer ses
forces pour marcher sur Tours dut correspondre assez exactement à
celui où Charles se trouve prêt de son côté à entrer en campagne;
c'était vers le milieu de septembre. Aucun historien ne dit où Charles
passa la Loire; mais tout autorise à présumer que ce fut à Orléans.