Déguisé en mendiant, il se rendit à pied aux environs de Genève, et se

mêla dans la foule des pauvres auxquels la pieuse fille de Chilpéric

distribuait elle-même chaque jour d'abondantes aumônes dans la

chapelle de son palais. Lorsqu'elle arriva devant Aurélien et qu'elle

lui eut mis dans la main une pièce d'or comme aux autres malheureux

qui imploraient sa charité, il la retint par un coin de son manteau,

et lui fit entendre qu'il désirait lui parler sans témoins. Dans ces

temps de ferveur chrétienne, les haillons de la misère, qui ne

provoquent partout aujourd'hui qu'un sentiment de répulsion et de

mépris, étaient le moyen d'introduction le plus assuré, même auprès

des grands. Admis dans l'appartement de la princesse, en présence

seulement de ses femmes, Aurélien se fit connaître et déclara l'objet

de sa mission. Mais il rencontra un obstacle sur lequel il n'avait pas

compté. Élevée par de saints évêques, Clotilde était parfaitement

instruite des lois de l'Église; elle n'ignorait pas que le premier

concile d'Arles, en 314, avait défendu, sous peine d'excommunication,

aux filles chrétiennes d'épouser des païens; elle répondit

sur-le-champ qu'elle ne pourrait donner sa main à Clovis tant qu'il

n'aurait pas reçu le baptême. Sans doute, pour combattre ces

scrupules, Aurélien fit valoir les grands intérêts de la religion et

le vœu des prélats catholiques qui peut-être avaient déjà prévenu

secrètement la princesse, car elle se laissa facilement ébranler; elle

consentit à recevoir de l'envoyé du roi des Franks l'anneau d'or, gage

des fiançailles, et lui remit le sien en échange. Aurélien, joyeux de

ce succès inespéré, s'en retourna sous le même déguisement, portant

dans sa besace les destinées de la Gaule et l'avenir du monde

chrétien. Une circonstance bizarre manqua pourtant encore de faire

tout échouer. Dans le cours de son voyage, et comme il approchait des

limites de la Sénonaise, il fut obligé de marcher en compagnie d'un

mendiant qu'il rencontra sur la route, et pendant la nuit cet homme

lui déroba la besace qui renfermait un si inestimable trésor. Par

bonheur, l'ambassadeur n'était plus qu'à quelques heures de marche

d'un de ses domaines, situé près de la frontière; il y courut et

dépêcha ses esclaves dans toutes les directions à la poursuite du

mendiant. Le voleur fut saisi et amené devant son camarade de la

veille, qui le força de rendre le précieux anneau, et lui infligea une

sévère correction. Délivré enfin de toute inquiétude, Aurélien

s'empressa d'instruire Clovis de ces heureuses nouvelles; mais le roi

des Franks était alors éloigné de ces contrées. Après avoir conclu,

vers la fin de l'année 490, une trêve avec les cités sénonaises, il

avait porté ses armes vers le Nord, où l'ancien patrimoine de sa

nation, le territoire de Tournai, avait beaucoup à souffrir du

voisinage des Tongriens. Clovis les combattit pendant toute l'année

491, et réussit à les dompter. La cité de Tongres subit la loi du

vainqueur.

Au retour de cette expédition, il manda près de lui Aurélien, qui

avait si bien justifié sa confiance, et le chargea de se rendre à la

cour de Gondebaud, mais cette fois avec les insignes et la pompe d'un

ambassadeur, pour réclamer solennellement la remise de la royale

fiancée. Le secret du premier voyage avait été parfaitement gardé, et

Gondebaud n'en avait aucun soupçon; aussi reçut-il fort mal

l'ambassadeur; il le menaça de le traiter comme espion, et ne vit dans

ses paroles qu'un prétexte mensonger mis en avant par Clovis pour

provoquer une guerre. Sans se déconcerter, Aurélien persista dans ses

assertions, et représenta l'anneau de Clotilde. Alors la jeune

princesse fut elle-même appelée, et ne fit pas difficulté d'avouer

tout ce qui s'était passé, en montrant à son tour l'anneau de Clovis.

Troublé par cette découverte inattendue, Gondebaud se trouva d'autant

plus embarrassé qu'il n'avait pas auprès de lui son ministre de

confiance, le plus habile de ses conseillers, le romain Arédius, qui

était allé à Constantinople porter les félicitations du roi à

l'empereur Anastase, élevé au trône le 11 avril 491, après la mort de

Zénon. Les chefs burgondes qui entouraient Gondebaud s'écrièrent avec

la loyauté des mœurs germaniques qu'on ne pouvait refuser de rendre

une fiancée à son époux, et firent sentir au roi les dangers d'une

guerre injuste, où le sentiment national se prononcerait contre lui.

Vaincu par leurs représentations, Gondebaud céda, malgré son dépit

d'avoir été joué. Les envoyés du roi des Franks présentèrent le sol

d'or et le denier, prix symbolique de la fiancée, selon les formes de

la loi salique, et la princesse fut remise entre leurs mains.

Ce n'était point sans une vive répugnance que le prince burgonde

s'était laissé arracher ce consentement involontaire. Dans sa

perplexité, il déplorait plus que jamais l'absence d'Arédius, lorsque

ce fidèle ministre débarqua à Marseille. Instruit du grand événement

qui venait de se passer, il accourt auprès de son maître: Qu'avez-vous

fait, lui dit-il; avez-vous oublié que le père de Clotilde et ses deux

frères ont été massacrés de vos mains; que, par vos ordres, sa mère a

été précipitée dans l'eau avec une pierre au cou, et vous faites de

votre nièce une reine! Pouvez-vous douter que le premier usage qu'elle

fera de sa puissance ne soit de venger ses parents?

A ces mots, Gondebaud épouvanté comprend toute l'étendue de sa faute,

dont il n'envisageait que vaguement les conséquences, et sur-le-champ

il envoie une troupe de cavaliers à la poursuite de Clotilde. On

pouvait espérer de l'atteindre. Elle était partie de Châlon dans un de

ces chariots pesants appelés _bastarnes_, qui, traînés par des bœufs,

conduisaient majestueusement au temple les matrones romaines. Les

cavaliers dévorent l'espace; arrivés près de la frontière, ils

aperçoivent la lourde voiture, ils la devancent, ils l'arrêtent; mais

elle était vide. Aurélien, pressentant le repentir de Gondebaud, avait

fait monter la princesse à cheval, et, traversant rapidement le

territoire burgonde, l'avait déposée entre les bras de son royal

époux, qui l'attendait au village de Villiers, sur les confins de la

cité de Troyes. Au moment de quitter les États de Gondebaud, les

Franks qui escortaient Clotilde mirent le feu aux maisons qui se

trouvaient sur leur passage: «Dieu soit béni, s'écria la princesse,

j'ai vu commencer ma vengeance[291]!» Clovis la conduisit à Soissons,

et là des fêtes solennelles annoncèrent à toute la Gaule cette union

qui consacrait pour la première fois l'alliance du principe catholique

et de l'élément barbare[292].

DE PÉTIGNY, ouvrage cité.

[291] Dans les mœurs germaniques, venger le meurtre de ses

parents était un devoir qu'on ne pouvait négliger sans encourir

l'infamie et l'exhérédation.

BAPTÊME DE CLOVIS.--LA SAINTE AMPOULE.

Cependant on prépare le chemin depuis le palais du roi jusqu'au

baptistère; on suspend des voiles, des tapisseries précieuses; on tend

les maisons de chaque côté des rues; on pare l'église; on couvre le

baptistère de baume et de toutes sortes de parfums. Comblé des grâces

du Seigneur, le peuple croit déjà respirer les grâces du paradis. Le

cortége part du palais; le clergé ouvre la marche avec les saints

Évangiles, les croix et les bannières, chantant des hymnes et des

cantiques spirituels; vient ensuite l'évêque, conduisant le roi par la

main; enfin la reine suit avec le peuple. Chemin faisant, on dit que

le roi demanda à l'évêque si c'était là le royaume de Dieu qu'il lui

avait promis: Non, répondit le prélat, mais c'est l'entrée de la route

qui y conduit. Quand ils furent parvenus au baptistère, le prêtre qui

portait le saint Chrême, arrêté par la foule, ne put arriver jusqu'aux

saints fonts; en sorte qu'à la bénédiction des fonts le Chrême manqua

par un exprès dessein du Seigneur. Alors le saint pontife lève les

yeux vers le ciel et prie en silence et avec larmes. Aussitôt une

colombe blanche comme la neige, descend, portant dans son bec une

ampoule pleine de Chrême envoyé du ciel. Une odeur délicieuse s'en

exhale, qui enivre les assistants d'un plaisir bien au-dessus de tout

ce qu'ils avaient senti jusque-là. Le saint évêque prend l'ampoule,

asperge de Chrême l'eau baptismale, et aussitôt la colombe disparaît.

Transporté de joie à la vue d'un si grand miracle de la grâce, le roi

renonce à Satan, à ses pompes et à ses œuvres, et demande avec

instance le baptême. Au moment où il s'incline sur la fontaine de vie:

Baisse la tête avec humilité, Sicambre, s'écrie l'éloquent pontife,

adore ce que tu as brûlé, et brûle ce que tu as adoré. Après avoir

confessé le symbole de la foi orthodoxe, le roi est plongé trois fois

dans les eaux du baptême, et ensuite, au nom de la sainte et

indivisible Trinité, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, le

bienheureux prélat le reçoit et le consacre par l'onction divine.

Alboflède et Lantéchilde, sœurs du roi, reçoivent aussi le baptême,

et en même temps 3,000 hommes de l'armée des Franks, outre grand

nombre de femmes et d'enfants. Aussi pouvons-nous croire que cette

journée fut un jour de réjouissance dans les cieux pour les saints

anges, comme les hommes dévots et fidèles en reçurent une grande joie

sur la terre.

FRODOARD, _Histoire de l'église de Reims_, ch. XIII (traduction

de M. Guizot).

[292] Grégoire de Tours ne parle de ces faits que

très-succinctement et en termes généraux. Nous en connaissons les

détails par les récits de Frédégaire (_Histoire_, ch. 17 et 18)

et de l'auteur des _Gestes des rois franks_ (chap. 11 et 12), qui

sont le résumé des traditions de famille de la dynastie

mérovingienne. J'ai pris alternativement dans ces deux récits les

circonstances qui m'ont paru les plus vraisemblables. (_Note de

M. de Pétigny_).

Frodoard naquit en 894, à Épernai, et mourut en 966. Frodoard fut

évêque de Noyon: il avait étudié dans les écoles de Reims, et était

l'un des hommes les plus instruits de son temps. Il est auteur de

l'_Histoire de l'église de Reims_, et d'une chronique qui s'étend

de 919 à 966.

LETTRE DE SAINT REMI A CLOVIS,

au sujet de la mort de sa sœur Alboflède.

Au seigneur illustre par ses mérites, le roi Clovis, Remi évêque.

Je suis vivement affligé de la tristesse que vous inspire la perte de

votre sœur, de glorieuse mémoire, Alboflède[293]. Mais nous pouvons

nous consoler, parce qu'elle est sortie de ce monde si pure et si

pieuse, que nos souvenirs doivent lui être consacrés bien plutôt que

nos larmes. Elle a vécu de manière à laisser croire que le Seigneur,

en l'appelant aux Cieux, lui a donné place parmi ses élus. Elle vit

pour votre foi; si elle est dérobée au désir que vous avez de sa

présence, le Christ l'a ravie pour la combler des bénédictions qui

attendent les vierges. Il ne faut pas la pleurer maintenant qu'elle

lui est consacrée, maintenant qu'elle brille devant le Seigneur de sa

fleur virginale, dont elle resplendit comme d'une couronne récompense

de sa virginité. A Dieu ne plaise que les fidèles aillent pleurer

celle qui mérita de répandre la bonne odeur du Christ, afin de

pouvoir, heureuse médiatrice, appuyer efficacement leurs demandes.

Bannissez donc, seigneur, la tristesse de votre âme; commandez à votre

affliction, et, vous élevant à de plus hautes pensées, pour ramener la

sérénité dans votre cœur, donnez-vous tout entier au gouvernement de

votre royaume. Qu'une sainte allégresse reconforte vos membres; une

fois que vous aurez dissipé le chagrin qui vous assiége, vous

travaillerez mieux au salut. Il vous reste un royaume à administrer,

à régir, sous les auspices de Dieu. Vous êtes le chef des peuples, et

vous tenez en main leur conduite. Que vos sujets ne voient pas leur

prince se consumer dans l'amertume et le deuil, eux qui sont

accoutumés, grâce à vous, à ne voir que des choses heureuses. Soyez

vous-même votre propre consolateur, rappelez cette force d'âme qui

vous est naturelle, et que la tristesse n'étouffe pas plus longtemps

vos brillantes qualités. Le trépas récent de celle qui vient d'être

unie au chœur des vierges, réjouit, j'en suis sûr, le monarque des

cieux.

[293] Elle mourut presqu'aussitôt après son baptême.

En saluant votre gloire, j'ose vous recommander mon ami le prêtre

Maccolus que je vous adresse. Excusez-moi, je vous prie, si, au lieu

de me présenter devant vous, comme je le devais, j'ai eu la

présomption de vous consoler en paroles. Néanmoins, si vous m'ordonnez

par le porteur de cette lettre de vous aller trouver, méprisant la

rigueur de l'hiver, oubliant l'âpreté du froid, ne regardant pas aux

fatigues de la route, je m'efforcerai, avec le secours du Seigneur,

d'arriver jusqu'à vous.

Traduction de MM. Collombet et Grégoire. (Le texte est dans

Duchesne, _Script. Francor._, 1, 849.)

LA LOI SALIQUE.

_Prologue._

Les Franks, peuples fameux, réunis en corps de nation par la main de

Dieu, puissants dans les combats, sages dans les conseils, fidèles

observateurs des traités, distingués par la noblesse de la stature, la

blancheur du teint et l'élégance des formes, de même que par leur

courage et par l'audace et la rapidité de leurs entreprises

guerrières, ces peuples, dis-je, récemment convertis à la foi

catholique, dont jusqu'ici aucune hérésie n'a troublé la pureté,

étaient encore plongés dans les ténèbres de l'idolâtrie, lorsque, par

une secrète inspiration de Dieu, ils sentirent le besoin de sortir de

l'ignorance où ils avaient été retenus jusqu'alors et de pratiquer la

justice et les autres devoirs sociaux. Ils firent en conséquence

rédiger la loi salique par les plus anciens de la nation, qui tenaient

alors les rênes du gouvernement. Ils choisirent quatre d'entre eux,

nommés Wisogast, Rodogast, Salogast et Widogast, habitant les pays de

Salehaim, Bodohaim, Widohaim, qui se réunirent pendant la durée de

trois assises, discutèrent, avec le plus grand soin, les sources de

toutes les difficultés qui pouvaient s'élever; et traitant de chacune

en particulier, rédigèrent la loi telle que nous la possédons

maintenant.

A peine le puissant roi des Franks, Clovis, eut-il été appelé, par une

faveur céleste, à jouir, le premier de sa nation, de la grâce du

baptême; à peine Childebert et Clotaire eurent-ils été revêtus des

marques distinctives de la royauté, qu'on les vit s'occuper à corriger

les imperfections que l'expérience avait fait découvrir dans ces lois.

Gloire aux amis de la nation des Franks! que le Christ, le souverain

des rois, veille sur les destinées de cet empire; qu'il prodigue à ses

chefs les trésors de sa grâce; qu'il protége ses armées, et fortifie

ses peuples dans la foi chrétienne; qu'il leur accorde des jours de

paix et de bonheur!

C'est, en effet, cette nation qui, forte par sa vaillance plus que par

le nombre de ses guerriers, secoua par la force des armes le joug que

les Romains s'efforçaient d'appesantir sur elle; ce sont ces mêmes

Franks qui, après avoir reçu la faveur du baptême, recueillirent avec

soin les corps des saints martyrs que les Romains avaient livrés aux

flammes, au fer et aux bêtes féroces, et prodiguèrent l'or et les

pierres précieuses pour orner les chasses qui les contenaient.

TITRE XIX.

_Des blessures._

1. Si quelqu'un a tenté de donner la mort à un autre, et qu'il n'ait

pas réussi dans son projet; ou s'il a voulu le percer d'une flèche

empoisonnée et qu'il ait manqué son coup, il sera condamné à payer

2,500 deniers, ou 62 sous d'or et demi[294].

[294] Le sou d'or valait 90 francs.

2. Quiconque aura blessé quelqu'un à la tête, de telle sorte que le

sang ait coulé jusqu'à terre, sera condamné à payer 600 deniers, ou 15

sous d'or.

3. Si quelqu'un a blessé un homme à la tête, et qu'il en soit sorti

trois esquilles, le coupable sera condamné à payer 1,200 deniers, ou

30 sous d'or.

4. Si le cerveau a été mis à découvert, et que trois fragments du

crâne aient été détachés, le coupable sera condamné à payer 1,800

deniers, ou 45 sous d'or.

5. Si la blessure a été faite au milieu des côtes et qu'elle ait

pénétré jusque dans l'intérieur du corps, le coupable sera condamné à

payer 1,200 deniers, ou 30 sous d'or.

6. Si la gangrène s'empare de la blessure, et que le mal ne se

guérisse point, l'agresseur sera condamné à payer 2,500 deniers, ou 62

sous d'or et demi, outre les frais de maladie qui sont évalués 360

deniers, ou 9 sous d'or.

7. Si un ingénu[295] a frappé avec un bâton un autre ingénu,

l'agresseur sera condamné, si le sang n'a point coulé, à payer pour

chacun des trois premiers coups qui auront été portés, 120 deniers, ou

3 sous d'or.

[295] Homme libre, né de parents libres.

8. Mais si le sang a coulé, l'agresseur paiera une composition

pareille à celle qu'il aurait payée si la blessure eût été faite avec

un instrument de fer quelconque, c'est-à-dire qu'il paiera 600

deniers, ou 15 sous d'or.

9. Quiconque aura frappé une autre personne à coups de poing sera

condamné à payer 360 deniers, ou 9 sous d'or, ou autrement 3 sous d'or

pour chaque coup.

10. Si un homme en a attaqué un autre sur la voie publique, dans le

but de le dévaliser, et que celui-ci soit parvenu à s'échapper par la

fuite, l'agresseur sera condamné à lui payer 1,200 deniers, ou 30 sous

d'or.

11. Si l'homme attaqué n'a pu s'échapper et qu'il ait été dépouillé,

le voleur sera condamné à payer 2,500 deniers, ou 62 sous d'or et

demi, outre la valeur des objets volés et les frais de poursuite.

TITRE XXXI.

_Des mutilations._

1. Quiconque aura coupé à un autre homme la main ou le pied, lui aura

fait perdre un œil, ou lui aura coupé l'oreille ou le nez, sera

condamné à payer 4,000 deniers, ou 100 sous d'or.

2. Si la main n'est pas entièrement détachée, il sera condamné à payer

1,800 deniers, ou 45 sous d'or.

3. Mais si la main est entièrement détachée, il sera condamné à payer

2,500 deniers, ou 62 sous d'or et demi.

4. Quiconque aura abattu à un autre homme le gros doigt du pied ou de

la main sera condamné à payer 1,800 deniers ou 45 sous d'or.

5. Si le doigt blessé n'a point été entièrement détaché, le coupable

sera condamné à payer 1,200 deniers ou 30 sous d'or.

6. Quiconque aura abattu le second doigt qui sert à décocher les

flèches, sera condamné à payer 1,400 deniers, ou 35 sous d'or.

7. Celui qui d'un seul coup aura abattu les trois autres doigts, sera

condamné à payer 1,800 deniers, ou 45 sous d'or.

8. Celui qui aura abattu le doigt du milieu, sera condamné à payer 600

deniers, ou 15 sous d'or.

9. Celui qui aura abattu le quatrième doigt, sera condamné à payer 600

deniers ou 15 sous d'or.

10. Si c'est le petit doigt qui a été abattu, le coupable sera

condamné à payer 600 deniers, ou 15 sous d'or.

11. Quiconque aura coupé un pied à un autre homme, sans l'avoir

entièrement détaché, sera condamné à payer 1,800 deniers, ou 45 sous

d'or.

12. Mais, si le pied est entièrement détaché, le coupable sera

condamné à payer 2,500 deniers ou 62 sous d'or et demi.

13. Celui qui a arraché un œil à quelqu'un sera condamné à payer

2,500 deniers ou 62 sous d'or et demi.

14. Celui qui aura coupé le nez à quelqu'un sera condamné à payer

1,800 deniers ou 45 sous d'or.

15. Quiconque aura coupé l'oreille à un autre homme, sera condamné à

payer 600 deniers, ou 15 sous d'or.

16. Si quelqu'un a eu la langue coupée de manière à ne plus pouvoir

parler, le coupable sera condamné à payer 4,000 deniers ou 100 sous

d'or.

17. Celui qui aura fait tomber une dent à un autre homme, sera

condamné à payer 600 deniers, ou 15 sous d'or.

TITRE XXXII.

_Des injures._

1. Quiconque aura appelé un autre homme, infâme, sera condamné à payer

600 deniers, ou 15 sous d'or.

2. S'il l'a appelé embrené, il sera condamné à payer 120 deniers, ou 3

sous d'or.

3. S'il l'a appelé fourbe, il sera condamné à payer 120 deniers, ou 3

sous d'or.

4. S'il l'a appelé lièvre (lâche), il sera condamné à payer 240

deniers, ou 6 sous d'or.

5. Quiconque aura accusé un homme d'avoir abandonné son bouclier en

présence de l'ennemi, ou de l'avoir, en fuyant, jeté par lâcheté, sera

condamné à payer 120 deniers ou 3 sous d'or.

6. Celui qui aura appelé un homme dénonciateur et qui ne pourra

justifier cette imputation, sera condamné à payer 600 deniers, ou 15

sous d'or.

7. S'il l'a appelé faussaire, sans pouvoir appuyer de preuves cette

qualification, il sera condamné à payer 600 deniers, ou 15 sous d'or.

TITRE XLIII.

_Du meurtre des ingénus._

1. Si un ingénu a tué un Frank ou un barbare vivant sous la loi

salique, il sera condamné à payer 8,000 deniers, ou 200 sous d'or.

2. Mais s'il a précipité le corps dans un puits ou dans l'eau, il sera

condamné à payer 24,000 deniers ou 600 sous d'or.

3. S'il a caché le corps sous des branches vertes ou sèches, ou de

tout autre manière, ou s'il l'a jeté dans les flammes, il sera

condamné à payer 24,000 deniers, ou 600 sous d'or.

4. Si quelqu'un a tué un antrustion du roi[296], il sera condamné à

payer 24,000 deniers, ou 600 sous d'or.

[296] Antrustion (_in truste regis_, sous la protection du roi),

ou convive du roi, personnage élevé aux plus hautes dignités de

la cour des rois franks.

5. S'il a précipité le corps de cet antrustion dans un puits ou dans

l'eau, ou s'il l'a recouvert de branches vertes ou sèches, ou enfin

s'il l'a jeté dans les flammes, le meurtrier sera condamné à payer

72,000 deniers, ou 1,800 sous d'or.

6. Quiconque aura tué un Romain, convive du roi, sera condamné à payer

12,000 deniers, ou 300 sous d'or.

7. Si l'homme qui a été tué est un Romain possesseur, c'est-à-dire qui

a des propriétés dans le pays qu'il habite, le coupable convaincu de

lui avoir donné la mort sera condamné à payer 4,000 deniers, ou 100

sous d'or.

8. Quiconque aura tué un Romain tributaire sera condamné à payer 1,800

deniers, ou 45 sous d'or.

TITRE LXII.

_De l'alleu._

1. Si un homme meurt sans laisser de fils, son père ou sa mère

survivant lui succédera.

2. A défaut du père et de la mère, les frères et sœurs qu'il a

laissés lui succéderont.

3. A défaut des frères et sœurs, les sœurs de son père lui

succéderont.

4. A défaut des sœurs du père, les sœurs de la mère lui succéderont.

5. A défaut de tous ces parents, les plus proches dans la ligne

paternelle lui succéderont.

6. A l'égard de la terre salique[297], aucune portion de l'hérédité ne

sera recueillie parles femmes, mais l'hérédité tout entière sera

dévolue aux mâles.

_Loi salique_, édition et traduction par Peyré.

[297] La maison (_sala_) et la terre qui l'entoure était la seule

propriété héréditaire chez les anciens Germains, comme l'_ogorod_

chez les Russes; les autres terres changeaient de possesseurs

tous les ans, par la voie du sort, comme cela se pratique encore

chez les serfs de Russie. La terre salique (la terre paternelle,

l'alleu des parents de la loi des Ripuaires) n'était pas soumise

à ces partages annuels, et restait propriété ou alleu héréditaire

dans les mâles de la famille.

MEURTRE DES FILS DE CLODOMIR.

Vers l'an 533.

Childebert voyant que Clotilde, sa mère, donnait toute son affection

aux fils de Clodomir, en conçut de l'envie; et, craignant que par la

faveur de la reine, ils n'eussent part au royaume, il envoya

secrètement vers le roi Clotaire, son frère, et lui fit dire: «Notre

mère garde avec elle les fils de notre frère, et veut leur donner le

royaume; il faut que tu viennes promptement à Paris, et que, réunis

tous deux en conseil, nous déterminions ce que nous devons faire de

ces enfants, si on leur coupera les cheveux, comme au reste du peuple,

ou si, après les avoir tués, nous partagerons par moitié le royaume de

notre frère. Satisfait de cette proposition, Clotaire arriva à Paris.

Childebert avait déjà fait dire dans le peuple que les deux rois

étaient résolus à élever les enfants au trône. Ils envoyèrent donc, en

leur nom, dire à Clotilde, qui demeurait aussi à Paris: Envoie-nous

les enfants, pour que nous les élevions au trône. Remplie de joie, et

ne se doutant pas de leur ruse, Clotilde, après avoir fait boire et

manger les enfants, les envoya en disant: Je croirai n'avoir pas perdu

mon fils, si je vous vois succéder à son royaume. Les enfants étant

partis, furent arrêtés aussitôt et séparés de leurs serviteurs et de

leurs gouverneurs: ensuite on les enferma séparément, d'un côté les

serviteurs, de l'autre les enfants. Alors Childebert et Clotaire

envoyèrent Arcadius à la reine, portant des ciseaux et une épée nue.

Quand il fut arrivé près de la reine, il les lui montra, et lui dit:

Tes fils nos seigneurs, très-glorieuse reine, attendent que tu leur

fasses connaître ta volonté sur la manière dont il faut traiter ces

enfants; ordonne qu'ils vivent les cheveux coupés, ou qu'ils soient

égorgés. Consternée et pleine de colère en voyant l'épée et les

ciseaux, Clotilde se laisse aller à son indignation, et, ne sachant

dans sa douleur ce qu'elle disait, elle répondit avec imprudence: «Si

on ne les élève pas sur le trône, j'aime mieux les voir morts que

tondus.»

Arcadius, s'inquiétant peu de sa douleur, et ne cherchant pas à

deviner quelle serait ensuite sa volonté, revint à la hâte vers ceux

qui l'avaient envoyé et leur dit: «Vous pouvez continuer avec

l'approbation de la Reine ce que vous avez commencé, car elle veut que

vous donniez suite à vos projets.» Aussitôt Clotaire, prenant l'aîné

des enfants par le bras, le jette à terre, et, lui plongeant son

couteau dans l'aisselle, le tua cruellement. A ses cris, son frère se

jeta aux pieds de Childebert, et, lui prenant les genoux, lui disait

en pleurant: «Secours-moi, mon bon père, afin que je ne meure pas

comme mon frère.» Alors Childebert, fondant en larmes, dit à Clotaire:

«Je te prie, mon cher frère, d'avoir la générosité de m'accorder sa

vie; et si tu veux ne pas le tuer, je te donnerai, pour le racheter,

tout ce que tu voudras.» Mais Clotaire l'accabla d'injures et lui dit:

«Repousse-le loin de toi ou tu mourras sûrement à sa place; c'est toi

qui m'as poussé à cette affaire, et tu es bien prompt à reprendre ta

foi.» Alors Childebert repoussa l'enfant et le jeta à Clotaire, qui

lui enfonça son couteau dans le côté et le tua, comme il avait fait de

son frère. Ils tuèrent ensuite les serviteurs et les gouverneurs; et

après leur mort, Clotaire, montant à cheval, s'en alla avec Childebert

dans les faubourgs, sans se préoccuper du meurtre de ses neveux.

Clotilde ayant fait poser ces petits corps sur un brancard, les

conduisit avec beaucoup de chants pieux et une grande douleur, à

l'église de Saint-Pierre, où on les enterra tous deux de la même

manière. L'un des deux avait dix ans, et l'autre sept.

Ils ne purent prendre le troisième, Clodoald, qui fut sauvé par le

secours de braves guerriers. Dédaignant un royaume terrestre, il se

consacra à Dieu, et, s'étant coupé les cheveux de sa propre main, il

fut fait clerc. Il persista dans les bonnes œuvres et mourut prêtre.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 1/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 28 / 35 段