contre Syagrius, Clovis l'avait appelé à son secours; mais Cararic ne
vint point et ne secourut personne, car il attendait le résultat de la
bataille pour s'allier avec le vainqueur. Indigné de cette conduite,
Clovis marcha contre lui, et, l'ayant environné de piéges, il le fit
prisonnier avec son fils, et les fit tondre tous les deux, ordonnant
que Cararic fût ordonné prêtre et son fils diacre. Comme Cararic
gémissait et pleurait de son abaissement, on rapporte que son fils lui
dit: Ces branches ont été coupées d'un arbre vert et vivant; il ne
séchera pas et produira bien vite une verdure nouvelle. Puisse mourir
aussi vite, par l'aide de Dieu, l'homme qui a fait ces choses. Ces
mots furent répétés à Clovis qui crut que Cararic et son fils le
menaçaient de laisser repousser leur chevelure et de le tuer. Il
ordonna alors qu'on leur coupât la tête à tous deux, et après leur
mort il acquit leur royaume, leurs trésors et leurs sujets.
[273] Roi de Thérouanne.
Il y avait alors à Cambrai un roi nommé Ragnacaire, d'une débauche si
effrénée qu'il n'épargnait pas même ses proches parents. Il avait pour
conseiller un certain Faron, qui se souillait des mêmes impuretés. On
dit que lorsqu'on apportait au roi quelque mets ou quelque présent,
il avait coutume de dire que c'était pour lui et pour son Faron, ce
qui indignait les Franks. Alors Clovis fit faire des bracelets et des
baudriers de cuivre doré, et les donna aux leudes de Ragnacaire pour
les exciter contre lui. Il marcha ensuite contre lui avec son armée.
Ragnacaire envoya plusieurs espions pour savoir ce qui se passait; il
leur demanda, à leur retour, quelle pouvait être la force de cette
armée, et ils lui dirent que c'était un grand renfort pour lui et son
Faron. Mais Clovis étant arrivé lui fit la guerre. Ragnacaire, voyant
son armée battue, allait se sauver quand il fut arrêté par ses
guerriers et amené à Clovis avec son frère Ricaire, les mains
attachées derrière le dos. Clovis lui dit: Pourquoi as-tu déshonoré
notre race en te laissant enchaîner? ne valait-il pas mieux mourir?
et, levant sa hache il lui en frappa la tête. Se tournant ensuite vers
son frère, il lui dit: Si tu avais porté secours à ton frère, il
n'aurait pas été enchaîné: et il le frappa aussi de sa francisque.
Après leur mort, ceux qui les avaient trahis s'aperçurent que l'or
qu'ils avaient reçu du roi était faux. Ils le dirent au roi, qui leur
répondit: Celui qui volontairement traîne son maître à la mort mérite
de recevoir un pareil or; et il ajouta qu'ils devaient se contenter de
ce qu'il les laissait vivre, car ils méritaient d'expier leur trahison
dans les tourments. A ces paroles ils voulurent obtenir sa faveur et
lui dirent qu'il leur suffisait d'avoir la vie.
Les rois dont nous venons de parler étaient les parents de Clovis.
Renomer fut tué aussi par son ordre dans la ville du Mans. Après leur
mort, Clovis recueillit leurs royaumes et tous leurs trésors. Ayant
tué de même beaucoup d'autres rois, et ses plus proches parents, de
peur qu'ils ne lui enlevassent l'empire, il étendit son pouvoir dans
toute la Gaule. On rapporte cependant qu'un jour il rassembla ses
sujets et leur dit en parlant de ses parents qu'il avait fait tuer:
Malheur à moi qui suis resté comme un voyageur parmi des étrangers,
n'ayant plus de parents qui puissent me venir en aide si j'étais
malheureux. Mais ce n'était pas qu'il s'affligeât de leur mort; il
parlait ainsi seulement par ruse, pour découvrir s'il avait encore
quelque parent et le faire tuer.
Toutes ces choses s'étant passées ainsi, Clovis mourut à Paris[274],
où il fut enterré dans la basilique des Saints-Apôtres, qu'il avait
lui-même fait construire avec la reine Clotilde. Son règne avait duré
trente ans et sa vie quarante-cinq. La reine Clotilde, après la mort
de son mari, vint à Tours, et s'établit dans la basilique de
Saint-Martin; elle y vécut jusqu'à la fin de ses jours, pleine de
vertus et de bontés, et visitant rarement Paris.
GRÉGOIRE DE TOURS, livre II.
[274] En 511.
LETTRE DU PAPE ANASTASE A CLOVIS,
à propos de son baptême.
Nous voulons faire savoir à Ta Sérénité toute la joie dont notre cœur
paternel est rempli, afin que tu croisses en bonnes œuvres, et, nous
comblant de joie, tu sois notre couronne et que l'Église notre mère se
réjouisse d'avoir donné à Dieu un si grand roi. Continue donc,
glorieux et illustre fils, à réjouir ta mère; et sois pour elle une
colonne de fer, afin qu'elle te donne à son tour la victoire sur tous
tes ennemis. Pour nous, louons le Seigneur d'avoir ainsi pourvu aux
besoins de son Église, en lui donnant pour défenseur un si grand
prince, un prince armé du casque du salut contre les efforts des
impurs.
LETTRE D'AVITUS, ÉVÊQUE DE VIENNE, A CLOVIS,
à propos de son baptême.
Enfin, la divine Providence vient de trouver en vous l'arbitre de
notre siècle. Tout en choisissant pour vous, vous décidez pour nous
tous. Votre foi est notre victoire. Que la Grèce [275] se réjouisse
d'avoir un prince catholique; elle n'est plus seule en possession de
ce don précieux, et l'Occident a aussi sa lumière. Bien que je n'aie
point assisté en personne aux pompes de votre régénération, j'ai pris
part aux joies de ce grand jour. Grâce à la bonté divine, nos régions
avaient appris l'heureuse nouvelle avant que votre baptême fût
accompli. Notre anxiété avait disparu, et la nuit sacrée de la
Nativité nous a trouvés assurés de vous! Nous en suivions en esprit
toutes les cérémonies; nous voyions la troupe des pontifes répandre
sur vos membres royaux l'onde vivifiante; nous voyions cette tête
redoutée des nations se courber devant les serviteurs de Dieu; ces
cheveux nourris sous le casque, revêtir l'armure de l'onction sainte,
et ce corps purifié déposer la cuirasse de fer, pour briller sous la
robe blanche du néophyte. Ce léger vêtement fera plus pour vous qu'une
impénétrable armure. Poursuivez vos triomphes. Vos succès sont les
nôtres, et partout où vous combattez, nous remportons la victoire.
[275] L'empire d'Orient ou l'empire grec.
CLOVIS SOUMET LES GALLO-ROMAINS INDÉPENDANTS.
486-490.
La sanglante inimitié qui avait existé entre Égidius et Childéric
s'était transmise à leurs enfants[276]. En voyant se relever si près
de lui l'influence d'un nom funeste à sa famille, Clovis, qui venait
d'atteindre sa vingtième année, ne pouvait rester dans l'inaction. Il
fallait qu'il pérît ou qu'il abattît ce nouveau maître des
milices[277], ce prétendant à un pouvoir que lui-même possédait par
droit héréditaire, comme l'avait reconnu la lettre de l'évêque saint
Remi. Sa position était critique; tout dépendait pour lui d'un premier
succès, et la victoire devait se décider plutôt par la valeur que par
le nombre de ses soldats; car, pour se former une armée, il ne pouvait
compter que sur la tribu des Franks de Tournai. Ragnacaire, roi de
Cambrai, consentit cependant à le seconder. Mais Cararic, roi des
Franks de Thérouanne, et le roi des Ripuaires refusèrent de prendre
parti dans une querelle qui semblait personnelle au fils de Childéric.
Il est vrai que, de son côté, Syagrius n'avait point de troupes
régulières à lui opposer. Depuis Majorien, l'empire n'avait plus
envoyé de troupes dans la Gaule, et l'armée d'Égidius s'était dissoute
après la mort de son général. Il ne restait donc pour la défense du
pays que les milices locales, c'est-à-dire les habitants armés, sous
la conduite des grands propriétaires du sol. Mais ces milices
n'étaient point méprisables; l'Auvergne avait montré ce qu'elles
pouvaient faire.
[276] Syagrius était fils d'Egidius et Clovis de Childéric.
[277] Syagrius avait pris le titre de _patrice_, dignité qui
d'abord jointe à celle de maître des milices, avait fini par la
remplacer.
Résolu de prévenir Syagrius et de ne pas lui laisser le temps de
consolider sa puissance, Clovis lança à son rival un défi dont les
formes rappellent l'esprit chevaleresque du moyen âge; il lui
demandait un rendez-vous, en champ clos, et le sommait de fixer le
jour et le lieu du combat. Le général romain ne jugea pas à propos de
répondre, et attendit les Franks sous les murs de Soissons.
La route la plus directe de cette ville à Tournai traversait le
territoire des Franks de Cambrai. Rassuré, de ce côté, par son
alliance avec Ragnacaire, Clovis sentit que rien n'était plus
important pour lui que d'empêcher Syagrius de soulever la partie de la
Belgique romaine contenue jusqu'alors par l'influence de saint Remi;
il commença donc par se diriger sur Reims, à travers la forêt des
Ardennes, et passa sous les murs de cette cité avec sa petite armée
qu'on ne peut évaluer à plus de 4 ou 5,000 combattants. Par respect
pour le saint prélat, il avait recommandé à ses Franks la plus sévère
discipline, et leur avait défendu d'entrer dans la ville, dont
lui-même s'abstint de franchir les portes. Cependant quelques soldats
y pénétrèrent en cachette, et, s'étant glissés dans l'église, y
dérobèrent un vase précieux[278]. Aussitôt saint Remi vint réclamer
l'objet volé; Clovis ne demandait pas mieux que de faire droit à ses
plaintes, mais il craignait de mécontenter par trop de rigueur ses
troupes encore païennes, et, selon les annalistes, il lui répondit:
renvoyez avec moi un de vos prêtres jusqu'à Soissons; là se fera le
partage du butin, et je vous rendrai ce qu'on vous a pris[279]. On
connaît la suite de cette anecdote du vase de Reims à laquelle je
n'attacherai pas plus d'importance qu'elle n'en mérite. Elle a été le
sujet de longues discussions entre les historiens et les publicistes
modernes, qui ont voulu en tirer des conséquences politiques que je
crois très-exagérées. A mes yeux le fait le plus remarquable qui
ressort de ce récit, c'est que Clovis, en marchant sur Soissons, avait
dans son armée un délégué de l'évêque de Reims, du prélat le plus
révéré du nord de la Gaule, du frère de l'évêque même de la ville
qu'il allait assiéger.
[278] _Hincmar_, Vie de saint Remi.
[279] _Frédégaire_, Histoire, chap. 16.
Ces circonstances peuvent seules expliquer le dénoûment aussi prompt
qu'inattendu d'une guerre qui semblait devoir faire couler des flots
de sang. Dès la première bataille, Syagrius fut entièrement défait et
contraint de chercher son salut dans la fuite. Il ne put même rallier
au delà de la Seine les débris de son parti; toutes les cités
gauloises lui fermèrent leurs portes, et, chassé de ville en ville, il
se décida enfin à passer la Loire et à demander un asile aux
Wisigoths[280]. En prenant ce parti désespéré, il comptait sur
l'inimitié naturelle, sur l'antipathie de race qui existait entre les
Goths et les Franks. Mais Alaric redoutait encore plus la résurrection
de l'influence romaine; il ne pouvait oublier le rang éminent que
tenait la famille Syagria dans cette généreuse aristocratie des
Arvernes, qui avait effrayé les Wisigoths par sa résistance héroïque
et les inquiétait encore par son obéissance mal assurée. Saisissant
avec joie l'occasion de se défaire du dernier représentant d'une race
illustre, il livra le fugitif à Clovis, qui le jeta dans un cachot et
ne tarda pas à lui ôter la vie. Ainsi finit le fils d'Égidius,
succombant sous le poids des haines que la gloire de son père avait
amassées sur sa tête. Clovis, délivré du seul rival qu'il pût
craindre, s'établit à Soissons, et fit de cette ville gauloise sa
place d'armes et son quartier général.
[280] Grégoire de Tours, liv. 2, ch. 27.
La défaite et la mort de Syagrius semblaient devoir rendre la paix au
nord de la Gaule. Qui ne croirait qu'après cette rapide victoire,
Clovis n'eut plus d'ennemis à combattre et put étendre sa domination
sans obstacles sur toutes les contrées qui avaient reconnu l'autorité
de son père? C'est de cette manière que les faits sont présentés dans
la plupart des histoires modernes, et cependant il n'en fut pas ainsi.
Les cités gallo-romaines de la Sénonaise et des Armoriques avaient
soutenu faiblement le fils d'Égidius. Le nom de l'illustre lieutenant
de Majorien n'était point populaire dans ces provinces où son armée de
Barbares avait commis des dévastations dont les traces existaient
encore. D'ailleurs la famille Syagria, originaire de l'Auvergne et de
la première Lyonnaise, était étrangère au nord de la Gaule. Entre
cette région et celle du midi, la ligne de démarcation tracée par le
cours de la Loire établissait une scission profonde que le travail de
quinze siècles n'a pu entièrement effacer. L'aristocratie gauloise
avait ses racines dans le sol et en tirait une force immense. Mais par
cette raison même, l'influence des familles nobles, si puissante dans
leur province, n'en dépassait point les limites. Ce patriotisme local
est un des caractères les plus constants de la race celtique[281], et
son esprit exclusif et jaloux règne encore dans nos campagnes de
l'ouest.
[281] Il explique la conquête de la Gaule par les Romains et par
les Franks. César et Clovis purent conquérir la Gaule, parce que
deux fois le patriotisme local s'opposa à ce que le pays tout
entier acceptât un dictateur national. Vercingétorix vint trop
tard, quand la partie était presque perdue; et personne ne
soutint Syagrius. (L. D.)
Les cités armoriques avaient abandonné au premier revers un chef qui
n'avait point leurs sympathies; mais elles n'acceptaient pas pour cela
le joug des Franks. Peu intimidées par la victoire de Soissons, elles
se préparèrent à une vigoureuse résistance; à une querelle personnelle
succédait un conflit de peuple à peuple, et la lutte commençait à
devenir sérieuse au moment où Clovis pouvait la croire terminée.
La défaite de Syagrius n'avait amené que la soumission des cités
belges[282]. Les Sénonais, descendants de ces conquérants célèbres qui
jadis avaient abaissé l'orgueil de Rome, se montrèrent dignes de leurs
ancêtres. Pendant plusieurs années ils défendirent leur territoire
avec une constance inébranlable et repoussèrent toutes les attaques de
l'ennemi. Malheureusement cette courageuse défense n'a point eu
d'historien. Le triomphe définitif des Franks en a étouffé le
souvenir. Nous ne savons point quels furent les chefs des Gaulois dans
cette guerre nationale, et nous ne connaissons pas le détail des
événements auxquels elle donna lieu. Les chroniqueurs n'en parlent
qu'en termes généraux. Grégoire de Tours se borne à dire qu'après la
défaite de Syagrius, Clovis fit encore beaucoup de guerres et remporta
beaucoup de victoires jusqu'à la dixième année de son règne,
c'est-à-dire jusqu'en 491. Il ajoute que ses soldats païens ne
respectaient point les lieux saints et dévastaient les églises[283].
La lutte fut donc cruelle et acharnée; nous en trouvons la preuve dans
un fait qui nous est révélé par l'auteur contemporain de la vie de
sainte Geneviève.
[282] Les cités belges qui avaient reconnu le pouvoir de Syagrius
étaient celles de Soissons, de Vermandois, d'Amiens, de Beauvais
et de Senlis. Leur territoire est représenté par celui des
départements de l'Aisne, de la Somme et de l'Oise.
[283] _Grégoire de Tours_, Histoire, livre 2, ch. 27.
Cet auteur nous apprend que Paris fut alors bloqué pendant cinq ans et
souffrit toutes les horreurs de la famine. La sainte, émue de pitié à
la vue de tant de malheureux qui mouraient d'inanition, s'embarqua sur
la Seine, remonta jusqu'à Arcis-sur-Aube et même jusqu'à Troyes, et
obtint des magistrats de ces villes un chargement de grains qu'elle
réussit à introduire dans la place assiégée[284]. Ne nous étonnons
donc point des honneurs que Paris a rendus à cette humble bergère qui
le sauva de la famine devant l'armée de Clovis, après l'avoir préservé
de la destruction en présence d'Attila.
[284] Vie de sainte Geneviève, dans les Bollandistes, ch. 35 à
40.
La place que ce récit occupe dans la vie de sainte Geneviève prouve
qu'on doit le rapporter à ses dernières années. Son pèlerinage à
Saint-Martin de Tours et sa mort sont les deux seuls événements que
son biographe raconte ensuite; et comme elle vécut plus de
quatre-vingts ans, étant née vers 423, on voit que le siége de Paris
ne peut être placé qu'entre 480 et 500. Ainsi la courageuse résistance
des Parisiens à l'invasion des Franks nous semble un fait
authentiquement démontré. Elle fut glorieuse pour les populations
gallo-romaines cette lutte qu'elles soutinrent seules, sans chef
marquant et sans secours étranger, contre le plus brave des peuples
barbares. Elle le fut d'autant plus qu'elle ne se termina point par
leur défaite et leur soumission forcée, mais par la lassitude des deux
partis que leurs pertes réciproques amenèrent à désirer également la
paix.
Procope[285] est de tous les historiens celui qui a présenté de ces
événements le tableau le plus exact. Son récit éclaircit et complète
ceux des chroniqueurs, et ne les contredit en aucun point essentiel;
il sera facile de voir combien il s'accorde avec l'ensemble de notre
exposition historique. «Les Wisigoths, dit cet auteur, ayant triomphé
de la puissance romaine, se rendirent maîtres de l'Espagne et de toute
la Gaule au delà du Rhône. Les Armoricains étaient alors au service de
l'empire romain. Les Germains[286] voulurent les soumettre, et ils
espéraient y réussir facilement, parce qu'ils voyaient ces populations
dépourvues de secours et leur ancien gouvernement renversé[287]. Mais
les Armoricains, en qui les Romains avaient toujours trouvé autant de
fidélité que de courage, montrèrent encore dans cette guerre leur
ancienne valeur. Ne pouvant rien obtenir par la force, les Germains se
résolurent à fraterniser avec eux et à leur proposer une alliance
mutuelle à laquelle les Armoricains accédèrent volontiers, parce que
les deux peuples étaient chrétiens; et ainsi réunis en un seul corps
de nation ils acquirent une grande puissance[288].»
[285] Historien grec, mort vers 565.
[286] Les Franks.
[287] Par la chute de l'empire d'Occident et la suppression de la
préfecture d'Arles.
[288] _Procope_, de la Guerre des Goths, liv. I, ch. 12.
Procope dit plus haut que les Franks jusqu'à cette époque étaient une
nation barbare dont on faisait peu de cas. En effet, ils furent loin
de jouer dans la Gaule un rôle aussi important que les Wisigoths et
les Burgondes. Leur attachement au paganisme les mettait en dehors de
la société chrétienne, et Sidoine Apollinaire ne parle jamais d'eux
qu'en termes de mépris[289]. Ce fut seulement après leur fusion avec
les Gaulois du Nord qu'ils prirent rang parmi les puissances
politiques de l'Occident et occupèrent une place éminente dans le
monde civilisé.
[289] _Lettres_, liv. VIII, 3; liv. IV, 1.
Le témoignage de Procope étant confirmé par les documents
contemporains que nous avons cités, il résulte de cet ensemble de
preuves que Clovis, maître de la Belgique après la défaite de
Syagrius, envahit la Sénonaise, assiégea Paris inutilement pendant
cinq ans, et se détermina enfin à entrer en négociation avec les
populations gallo-romaines[290].
DE PÉTIGNY, _Études sur l'histoire, les lois et les institutions
de l'époque mérovingienne_, 3 vol. in-8º. Paris, Durand, 1851.
T. 2, p. 384.
[290] La soumission des Gallo-Romains du Nord fut le prix de la
conversion de Clovis.
MARIAGE DE CLOVIS.
492.
Les Gaulois chérissaient la mémoire de l'épouse du roi burgonde
Chilpéric. La mort cruelle que Gondebaud fit subir à cette princesse
accrut encore la vénération qu'elle inspirait; victime des fureurs
d'un prince barbare et arien, elle était honorée comme martyre de la
foi catholique et de la cause romaine. De toute cette malheureuse
famille, Gondebaud n'avait épargné que deux filles alors dans
l'enfance: l'aînée, Chrona, avait pris le voile dans un couvent
aussitôt qu'elle avait été en âge de prononcer ses vœux; Clotilde, la
plus jeune, était élevée dans un château, près de Genève, où résidait
Godégisile, frère de Gondebaud et associé à son pouvoir et à ses
crimes. Le souvenir des douces vertus de l'épouse de Childéric
faisait désirer à tous les catholiques gaulois de la voir revivre dans
sa fille Clotilde, unie au jeune chef des Franks, qu'on espérait
amener à la vraie foi et qu'on signalait déjà comme le futur
régénérateur de la Gaule. Ce n'était pas seulement le vœu des Gaulois
du Nord; c'était aussi celui des nobles et du clergé dans les contrées
soumises aux princes ariens. Il est hors de doute que par
l'intermédiaire de saint Remi, Clovis entretenait des relations
secrètes avec les prélats de ces provinces. Les lettres d'Avitus,
évêque de Vienne, le plus illustre et le plus influent d'entre eux, en
font foi....
Au projet de mariage de Clovis avec Clotilde les catholiques
rattachaient de vastes espérances. Ils y voyaient dans l'avenir leur
délivrance du joug arien et la réunion de toute la Gaule sous un
prince de leur foi. Mais les mêmes raisons politiques avaient éveillé
la défiance de Gondebaud. Maître des destinées de la jeune princesse,
il la tenait dans une sorte de captivité, l'entourait d'une active
surveillance, et n'aspirait qu'à éteindre dans un cloître les derniers
restes du sang de Chilpéric. Comment aurait-on pu s'attendre qu'il
consentît à donner à sa nièce un époux dans lequel ses sujets
mécontents devaient trouver un appui et son frère assassiné un
vengeur?
Ces difficultés, en apparence insurmontables, ne découragèrent pas les
partisans de Clovis. Les mœurs germaniques, favorables à la liberté
des femmes, donnaient un caractère sacré au libre engagement pris par
une jeune fille envers l'homme auquel elle promettait de s'unir un
jour. Un anneau donné et reçu suffisait pour constater ce lien
respecté par tous les peuples barbares. Dans leurs codes, les droits
des fiancés étaient presque assimilés à ceux des époux, et la
violation des promesses de mariage, de quelque part qu'elle vînt,
était sévèrement punie. Les amis de Clovis pensaient donc que, s'il
était possible de déterminer Clotilde à recevoir l'anneau du roi des
Franks, et à lui promettre la foi de mariage, on pourrait, en
invoquant le lien sacré des fiançailles, arracher à Gondebaud un
consentement forcé. Mais le plus difficile était d'approcher de la
jeune recluse, dont toutes les démarches étaient soigneusement épiées.
Aurélien, noble romain, de la province sénonaise, animé du généreux
désir de mettre un terme aux malheurs de son pays, se chargea de cette
mission périlleuse; et, pour y réussir, il eut recours à la ruse.