Childéric étant mort, Clovis, son fils, fut roi à sa place. Dans la

cinquième année de son règne, Syagrius, roi des Romains[260] et fils

d'Egidius, résidait dans la ville de Soissons, qu'Egidius avait prise

autrefois. Clovis ayant marché contre lui avec Ragnacaire, son parent,

qui était aussi en possession d'un royaume[261], il lui fit demander

de choisir un champ de bataille. Celui-ci ne différa point et n'hésita

pas à faire la guerre. La bataille s'engagea bientôt (486). Syagrius,

voyant son armée battue, prit la fuite, et se rendit auprès du roi

Alaric, à Toulouse, où il comptait trouver un asile. Clovis envoya

prier Alaric de le lui livrer, disant que s'il le gardait, il irait

lui faire la guerre. Alaric, craignant de s'attirer la colère des

Franks, car la crainte est habituelle aux Goths, livra aux envoyés de

Clovis Syagrius enchaîné. Clovis l'ayant reçu ordonna de le garder, et

s'étant emparé de son royaume, il le fit tuer secrètement.

[260] Syagrius était patrice et non pas roi des cités

gallo-romaines du bassin de la Seine.

[261] Celui de Cambrai.

Dans ce temps, l'armée de Clovis pilla beaucoup d'églises, parce que

ce roi était encore plongé dans l'idolâtrie. Des soldats avaient

enlevé d'une église un vase remarquable par sa beauté et sa grandeur,

et tous les autres ornements du culte. L'évêque de cette église[262]

envoya auprès de lui des députés pour lui demander qu'on lui rendît au

moins ce beau vase, si l'on ne pouvait obtenir la restitution des

autres. Le roi ayant entendu ces paroles, dit à l'envoyé: Suis-moi

jusqu'à Soissons, parce que c'est là que l'on fera les parts du butin;

et lorsque le sort m'aura donné le vase, je ferai ce que demande

l'évêque. Après leur arrivée à Soissons, on plaça le butin au milieu

de la place, et le roi dit en montrant le vase dont nous venons de

parler: Je vous prie, mes braves guerriers, de me donner, outre ma

part, ce vase que voici. Les plus sages répondirent à la demande du

roi: Glorieux roi, tout ce que nous voyons est à toi, et nous-mêmes

nous sommes soumis à ton pouvoir. Fais donc ce que tu veux, car

personne ne peut résister à ta puissance. Quand ils eurent ainsi

parlé, un soldat plein d'audace, de jalousie et de colère, leva sa

francisque, frappa le vase et dit: Tu n'auras rien autre que ce que le

sort te donnera. Tous ceux qui étaient là furent stupéfaits, et le roi

dissimula son mécontentement de cet outrage sous un air de patience.

Il donna à l'envoyé de l'évêque le vase que le sort lui avait fait

échoir, gardant au fond du cœur une colère secrète.

[262] Saint Remi.

Un an après, Clovis rassembla ses guerriers au champ de Mars, pour

voir si leurs armes étaient brillantes et en bon état. Il examina tous

les soldats, passant devant eux, et arriva auprès du guerrier qui

avait frappé le vase: Personne n'a des armes aussi mal fourbies que

les tiennes, lui dit-il, ni ta lance, ni ton épée, ni ta hache ne sont

en état de servir; et lui arrachant sa hache, il la jeta à terre. Le

soldat s'étant baissé pour la ramasser, le roi levant sa francisque,

l'en frappa sur la tête, en lui disant: Voilà ce que tu as fait au

vase à Soissons. Ce soldat tué, il ordonna aux autres de s'en aller.

Cette action inspira pour lui une grande crainte.

_Conversion de Clovis._

Les Burgondes avaient pour roi Gondeuch. Il eut quatre fils:

Gondebaud, Godégisile, Chilpéric et Godomar. Gondebaud égorgea son

frère Chilpéric, et ayant attaché une pierre au cou de sa femme, il la

noya. Il exila les deux filles de Chilpéric. L'aînée, qui se fit

religieuse, s'appelait Chrona; la plus jeune Clotilde. Clovis envoyait

souvent des députés en Burgondie; ils virent la jeune Clotilde.

Témoins de sa beauté et de sa vertu et ayant appris qu'elle était du

sang royal, ils le dirent au roi. Clovis envoya aussitôt des députés à

Gondebaud pour la lui demander en mariage. Gondebaud, n'osant pas

refuser, la remit aux envoyés de Clovis, qui se hâtèrent de la

conduire au roi. Clovis fut transporté de joie en la voyant, et

l'épousa.

Clovis eut de la reine Clotilde un premier fils. Voulant qu'il reçût

le baptême, Clotilde donnait sans cesse de pieux conseils au roi, lui

disant: Les dieux que vous adorez ne sont rien, puisqu'ils ne peuvent

se secourir eux-mêmes ni secourir les autres, car ils sont de pierre,

de bois ou de métal... Le Dieu que l'on doit adorer est celui qui par

sa parole a sorti du néant le ciel et la terre, la mer, et tout ce qui

y est contenu; qui a fait briller le soleil, et orné le ciel

d'étoiles; qui a rempli les eaux de poissons, la terre d'animaux et

l'air d'oiseaux; aux ordres duquel la terre se couvre de plantes, les

arbres de fruits et les vignes de raisins; dont la main a créé le

genre humain; qui a donné enfin à l'homme toutes les créatures pour

lui obéir et le servir.

Ces conseils de la reine ne disposaient pas le roi à accepter la foi;

il disait au contraire: C'est par l'ordre de nos dieux que tout a été

créé et produit; il est évident que votre Dieu ne peut rien; bien

plus, il n'est pas de la race des dieux. Cependant la pieuse reine

présenta son fils au baptême; elle fit orner l'église de voiles et de

tapisseries, pour que cette magnificence attirât vers la foi

catholique le roi, qui n'avait pas été convaincu par ses paroles.

L'enfant ayant été baptisé et appelé Ingomer, mourut dans la même

semaine qu'il avait été baptisé. Le roi, mécontent de sa mort, la

reprochait à la reine et lui disait: Si l'enfant avait été consacré au

nom de mes dieux, il vivrait encore; c'est parce qu'il a été baptisé

au nom de votre Dieu, qu'il est mort. La reine lui répondit: Je

remercie le puissant Créateur de toutes choses, qui ne m'a pas jugée

indigne de voir admis dans son royaume l'enfant né de mon sein. Cette

mort n'a pas causé de douleur à mon âme parce que je sais que les

enfants que Dieu retire de ce monde, quand ils sont encore dans les

aubes, sont nourris de sa vue. Elle engendra ensuite un second fils,

qui reçut au baptême le nom de Clodomir. Cet enfant étant tombé

malade, le roi disait: Il lui arrivera ce qui est arrivé à son frère,

il mourra aussitôt après avoir été baptisé au nom de votre Christ.

Mais Dieu accorda la vie de l'enfant aux prières de sa mère.

La reine suppliait sans cesse le roi d'adorer le vrai Dieu et de

renoncer aux idoles; mais rien ne put l'y déterminer, jusqu'à ce que

la guerre ayant éclaté avec les Alémans, Clovis se trouva forcé, par

la nécessité, de confesser ce qu'il s'était obstiné à nier jusque-là.

Il arriva que les deux armées se battant[263] avec beaucoup

d'acharnement, celle de Clovis commençait à être taillée en pièces;

alors, Clovis, levant les mains au ciel et le cœur touché et fondant

en larmes, s'écria: Jésus-Christ, que Clotilde affirme être le fils du

Dieu vivant, toi qui, dit-on, secours ceux qui sont en danger et

donnes la victoire à ceux qui espèrent en toi, j'invoque avec ferveur

la gloire de ton secours. Si tu m'accordes la victoire sur mes ennemis

et que j'éprouve cette puissance dont le peuple consacré à ton nom dit

avoir reçu tant de preuves, je croirai en toi et je me ferai baptiser

en ton nom; car j'ai invoqué mes dieux, et, comme je le vois, ils ne

me sont d'aucune aide, ce qui me prouve qu'ils n'ont pas de pouvoir,

puisqu'ils ne secourent pas ceux qui les servent. Je t'invoque donc,

je veux croire en toi, mais que j'échappe à mes ennemis. Comme il

disait ces paroles, les Alémans plièrent et commencèrent à fuir; et

voyant que leur roi était mort, ils se rendirent à Clovis, en lui

disant: Nous te supplions de ne pas faire périr notre peuple, car nous

sommes à toi. Clovis fit cesser le carnage, soumit le peuple, rentra

victorieux dans son royaume, et raconta à la reine comment il avait

gagné la victoire en invoquant le nom du Christ.

[263] Il s'agit de la bataille de Tolbiac, livrée en 496.

Alors la reine fit prévenir secrètement saint Remi, évêque de Reims,

et le pria de faire pénétrer dans le cœur du roi la parole du salut.

L'évêque ayant fait venir Clovis, commença à l'engager en secret à

croire au vrai Dieu, créateur du ciel et de la terre, et à abandonner

ses idoles, qui n'étaient d'aucun secours, ni pour elles-mêmes, ni

pour les autres. Clovis lui dit: Très-saint père, je t'écouterai

volontiers; mais il y a encore le peuple qui m'obéit et qui ne veut

pas abandonner ses dieux; j'irai à eux et je leur répéterai tes

paroles. Lorsqu'il eut rassemblé ses sujets, avant même qu'il eût

parlé, et par la volonté de Dieu, le peuple tout entier s'écria: Pieux

roi, nous abandonnons les dieux mortels, et nous voulons obéir au

Dieu immortel que prêche saint Remi.

On annonça cette nouvelle à l'évêque, qui, plein de joie, fit préparer

les fonts sacrés. On couvrit de tapisseries peintes les portiques

intérieurs de l'église, on les orna de voiles blancs; on prépara les

fonts baptismaux; on répandit des parfums; les cierges brillaient;

tout le temple respirait une odeur divine, et Dieu fit descendre sur

les assistants une si grande grâce qu'ils se croyaient transportés au

sein des parfums du paradis. Le roi pria l'évêque de le baptiser le

premier. Le nouveau Constantin s'avança vers le baptistère pour s'y

faire guérir de la vieille lèpre qui le souillait, et laver dans une

eau nouvelle les taches hideuses de sa vie passée. Comme il allait

recevoir le baptême, le saint de Dieu lui dit de sa bouche éloquente:

Doux Sicambre, baisse la tête; adore ce que tu as brûlé, brûle ce que

tu as adoré.

Le roi ayant donc reconnu la toute-puissance de Dieu dans la Trinité,

fut baptisé[264] au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et oint

du saint chrême avec le signe de la croix. Plus de trois mille de ses

soldats furent aussi baptisés[265].

[264] Clovis fut baptisé le jour de Noël de l'année 496.

[265] Quelques jours après, Clovis écoutait la lecture de

l'évangile que lui faisait saint Remi. Quand l'évêque vint à dire

comment J.-C. avait été livré aux bourreaux, Clovis devint

furieux et s'écria: Que n'étais-je là avec mes Franks, j'aurais

promptement vengé son injure! (_Chronique de Frédégaire._)

_Guerre contre les Burgondes._

Gondebaud et son frère Godégisile possédaient la Burgondie, située aux

environs du Rhône et de la Saône, et la province de Marseille. Ils

étaient ariens, comme leurs sujets. La guerre ayant éclaté entre eux,

Godégisile apprenant les victoires de Clovis lui fit dire secrètement

que s'il lui donnait des secours contre son frère et qu'il parvînt par

son aide à le tuer ou à le détrôner, il lui payerait chaque année le

tribut qu'il exigerait. Clovis y consentit volontiers, et lui promit

de lui fournir du secours partout où il en aurait besoin. Le moment

venu, Clovis se mit en marche avec son armée contre Gondebaud. A cette

nouvelle, Gondebaud, ignorant la ruse de son frère, lui fit dire:

Viens me secourir, car les Franks marchent contre nous et viennent

pour conquérir notre pays. Réunissons-nous pour repousser un peuple

ennemi, de peur que, si nous restons séparés, nous n'ayons le même

sort que les autres peuples. Godégisile lui répondit: Je viendrai avec

mon armée et t'amènerai du secours. Les trois armées, c'est-à-dire

celle de Clovis et celles de Gondebaud et de Godégisile, s'étant mises

en marche avec tout leur appareil de guerre, arrivèrent auprès d'un

fort appelé Dijon. Pendant qu'elles se livraient bataille sur les

rives de l'Ouche, Godégisile se joignit à Clovis, et réunis ils

détruisirent l'armée de Gondebaud. Celui-ci, voyant la perfidie de son

frère, qu'il n'avait pas soupçonnée, prit la fuite. Après avoir

parcouru les bords marécageux du Rhône il se réfugia dans Avignon.

Godégisile, vainqueur, promit à Clovis une partie de ses terres, et

entra en triomphe dans Vienne, se croyant le seul maître de tout le

royaume. Clovis, ayant encore augmenté ses forces, poursuivit

Gondebaud pour le prendre et le faire périr. A cette nouvelle,

Gondebaud effrayé craignit qu'une mort soudaine ne vînt le frapper. Il

avait auprès de lui un homme célèbre par sa sagesse et son courage,

nommé Aridius. Il le fit venir, et lui dit: De tous côtés je suis

entouré de dangers, et je ne sais que faire, parce que ces barbares

marchent contre nous pour nous tuer et ravager ensuite notre pays.

Aridius lui répondit: Pour ne pas périr, il faut apaiser la férocité

de cet homme. Maintenant, si cela vous convient, je feindrai de vous

fuir et de passer vers lui; et lorsque je me serai réfugié vers lui,

je ferai en sorte qu'il ne vous tue pas et qu'il ne ravage pas le

pays. Veuillez seulement lui accorder ce qu'il vous demandera d'après

mes conseils, jusqu'à ce que la clémence du Seigneur daigne rendre

votre cause meilleure. Et Gondebaud lui dit: Je ferai ce que tu auras

demandé. Après avoir ainsi parlé, Aridius prit congé du roi et partit.

Arrivé auprès de Clovis, il lui dit: Voilà que moi, ton humble

esclave, très-pieux roi, je viens me livrer en ta puissance,

abandonnant ce misérable Gondebaud. Si ta clémence daigne jeter les

yeux sur moi, tu verras en moi un serviteur fidèle pour toi et tes

successeurs. Le roi l'ayant aussitôt accepté, le garda avec lui, car

il était gai dans ses récits, sage dans ses conseils, juste dans ses

jugements, et fidèle dans ce qu'on lui confiait.

Clovis étant venu camper sous les murs de la ville, Aridius lui dit:

Si la gloire de ta grandeur, ô roi, daigne accueillir les petits

conseils de ma faiblesse, quoique tu puisses te passer d'avis, je te

les donnerai avec une entière fidélité, et ils pourront être utiles à

toi et au pays que tu te proposes de traverser. Pourquoi retenir ton

armée quand ton ennemi est enfermé dans une ville très-fortifiée? tu

ravages les champs et les prés, tu coupes les vignes et les oliviers,

tu détruis tout ce que produit le pays, et cependant tu ne fais aucun

mal à ton ennemi. Envoie-lui donc des députés et soumets-le à un

tribut qu'il te payera chaque année. Alors le pays sera délivré, et tu

seras le maître de celui qui te payera tribut. Si Gondebaud n'y

consent pas, tu feras ce qui te plaira. Le roi ayant accepté ce

conseil, ordonna à ses guerriers de retourner chez eux, et ayant

envoyé une ambassade à Gondebaud, il lui enjoignit de lui payer tous

les ans le tribut qu'il lui imposait. Gondebaud le paya sur-le-champ

et promit d'en faire autant chaque année.

_Guerre contre les Wisigoths._

Alaric, roi des Goths, voyant les conquêtes continuelles que faisait

Clovis, lui envoya des députés pour lui dire: Si mon frère y veut

consentir, j'ai dessein que nous ayons une entrevue sous les auspices

de Dieu. Clovis ayant accepté la proposition, alla vers lui. Ils se

joignirent dans une île de la Loire, située auprès du bourg d'Amboise;

ils s'entretinrent, mangèrent et burent ensemble, et se séparèrent en

paix après s'être promis amitié. Beaucoup de gens alors, dans toute la

Gaule, désiraient avec ardeur être soumis à la domination des

Franks[266]. Il arriva que Quintien, évêque de Rhodez[267], haï pour

ce sujet, fut chassé de la ville. On lui disait: C'est parce que tu

désires que les Franks viennent dominer sur ce pays. Peu de jours

après, une querelle s'étant élevée entre lui et les habitants, les

Goths qui étaient dans la ville eurent de grands soupçons, car ses

concitoyens reprochaient à Quintien de vouloir les soumettre aux

Franks; ils tinrent conseil, et résolurent de le tuer. L'homme de Dieu

en ayant été instruit, se leva pendant la nuit avec ses plus fidèles

ministres, et, sortant de Rhodez, il se retira en Arvernie, où

l'évêque saint Euphrasius le reçut avec bonté, lui donna maison,

champs et vignes, le garda avec lui, et lui dit: Le revenu de cette

église est assez considérable pour nous entretenir tous deux. Que la

charité recommandée par le saint Apôtre existe au moins entre les

évêques de Dieu!

[266] Parce qu'ils étaient catholiques et que les autres barbares

étaient ariens. Pour les Gallo-Romains catholiques, la domination

des Franks catholiques était plus supportable; aussi les évêques

aidaient-ils partout à l'établir.

[267] Ville de l'Aquitaine et soumise aux Wisigoths.

Le roi Clovis dit à ses soldats: Il me déplaît fort que ces ariens de

Goths occupent une partie de la Gaule; marchons contre eux, et avec

l'aide de Dieu chassons-les, et soumettons le pays à notre puissance.

Ce discours ayant plu à tous les guerriers, l'armée se mit en marche,

et se dirigea vers Poitiers, où se trouvait alors Alaric. Mais comme

une partie de l'armée passait sur le territoire de Tours, par respect

pour saint Martin, Clovis donna l'ordre que personne ne prît dans ce

pays autre chose que des légumes et de l'eau. Un soldat s'empara

cependant du foin d'un pauvre homme en disant: Le roi nous a

recommandé de ne prendre que de l'herbe; ce foin, c'est de l'herbe; en

le prenant nous ne lui désobéissons pas. Puis il fit violence au

pauvre homme et lui arracha son foin. Le roi eut connaissance de ce

fait. Ayant aussitôt frappé le soldat de son épée, il dit: Où sera

l'espoir de la victoire, si nous offensons saint Martin? Cet exemple

empêcha l'armée de rien prendre dans le pays. Le roi envoya des

députés à l'église du saint et leur dit: Allez, vous trouverez

peut-être dans le saint temple quelque présage de la victoire. Il leur

donna des présents pour orner l'église, et dit: Seigneur Dieu, si vous

êtes mon aide et si vous voulez livrer en mes mains cette nation

incrédule et ennemie de votre nom, daignez me faire voir que vous

m'êtes favorable, afin que je sache si vous daignerez protéger votre

serviteur.

Les envoyés s'étant hâtés arrivèrent à la sainte basilique, selon

l'ordre du roi. A leur entrée, le premier chantre entonna aussitôt

cette antienne: Seigneur, vous m'avez revêtu de force pour la guerre,

et vous avez abattu sous moi ceux qui s'élevaient contre moi, et vous

avez fait tourner le dos à mes ennemis devant moi, et vous avez

exterminé ceux qui me haïssaient[268]. Ayant entendu ce psaume, les

envoyés rendirent grâce à Dieu, offrirent les dons du roi au saint

confesseur, et revinrent joyeux annoncer à Clovis cet heureux présage.

[268] Psaumes, XVII, v. 39, 40.

L'armée étant arrivée sur les bords de la Vienne, on ne savait pas où

il fallait traverser cette rivière, car elle était débordée à la suite

des pluies. Pendant la nuit, le roi pria le Seigneur de vouloir bien

lui montrer un gué par où l'on pût passer. Le lendemain matin, par

l'ordre de Dieu, une biche d'une grandeur extraordinaire entra dans le

fleuve devant l'armée, le passa à gué, et montra le chemin qu'il

fallait suivre[269]. Arrivé dans le territoire de Poitiers, le roi se

tenait dans sa tente sur une élévation; il vit de loin un feu qui

sortait de la basilique de Saint-Hilaire et semblait voler vers lui,

comme pour indiquer qu'aidé de la lumière du saint confesseur Hilaire,

le roi triompherait plus facilement de ces bandes hérétiques, contre

lesquelles le saint évêque lui-même avait souvent défendu la foi.

Clovis défendit à toute son armée de dépouiller personne ou de piller

le bien de qui que ce soit dans cet endroit ou dans la route.

[269] Ce gué est près de Lussac, et s'appelle encore le gué de la

biche.

Clovis en vint aux mains avec Alaric, roi des Goths, dans le champ

de Vouglé, à trois lieues de Poitiers[270]. Les Goths ayant pris la

fuite, selon leur coutume, le roi Clovis, par l'aide de Dieu,

remporta la victoire. Il avait pour allié le fils de Sigebert[271],

nommé Clodéric. Ce Sigebert boitait d'une blessure qu'il avait

reçue au genou, à la bataille de Tolbiac contre les Alémans. Le

roi, après avoir obligé les Goths à fuir et tué leur roi Alaric,

fut tout à coup attaqué par derrière par deux soldats qui lui

portèrent des coups de lance sur les deux côtés. Mais la bonté de

sa cuirasse et la légèreté de son cheval lui sauvèrent la vie.

Après le combat, le fils d'Alaric, Amalaric, s'enfuit en Espagne et

gouverna avec sagesse le royaume de son père. Clovis envoya son

fils Thierry en Arvernie, par Alby et Rhodez; celui-ci soumit à son

père toutes les villes depuis la frontière des Goths jusqu'à celle

des Burgondes. Clovis, après avoir passé l'hiver dans la ville de

Bordeaux et emporté de Toulouse tous les trésors d'Alaric, marcha

sur Angoulême. Par la grâce du Seigneur, les murs tombèrent à sa

vue. Il en chassa les Goths, soumit la ville à son pouvoir. Puis,

ayant remporté la victoire, il revint à Tours, et offrit de

nombreux présents à la sainte église du bienheureux Martin.

[270] C'est dans les plaines de Voulon (_vocladensis campus_), à

quatre lieues de Poitiers, que s'est livrée la bataille, et non

pas à Vouillé. L'année de cette victoire est 507.

[271] Roi des Franks ripuaires.

Clovis ayant reçu de l'empereur Anastase des lettres de consul, se

revêtit dans la basilique de Saint-Martin, de la tunique de pourpre

et de la chlamyde, et ceignit la couronne. Ensuite, étant monté à

cheval, il jeta de sa propre main, avec une grande libéralité, de

l'or et de l'argent au peuple assemblé sur le chemin qui mène de la

porte de la ville à la basilique de Saint-Martin, et depuis ce jour

il prit le titre de consul ou d'Auguste. Ayant quitté Tours, il

vint à Paris, et y fixa le siége de son royaume.

_Meurtres des rois franks._

Clovis, pendant son séjour à Paris, envoya dire secrètement au fils de

Sigebert: Ton père est vieux, il boite de son pied blessé: s'il

mourait, son royaume et notre amitié te reviendraient de droit.

L'ambition l'ayant séduit, Clodéric se résolut à tuer son père.

Sigebert étant sorti de Cologne et ayant passé le Rhin pour se

promener dans la forêt de Buconia, s'endormit dans sa tente. Son fils

envoya des assassins à sa suite, et le fit tuer, espérant posséder son

royaume. Mais par le jugement de Dieu, il tomba dans la fosse qu'il

avait traîtreusement creusée pour son père. Il envoya annoncer au roi

Clovis la mort de son père, et lui fit dire: Mon père est mort, et son

royaume et ses trésors sont en mon pouvoir. Envoie-moi quelques-uns

des tiens et je leur remettrai ceux des trésors qui te conviendront.

Clovis lui répondit: Je te remercie de ta bonne volonté, et je te prie

de montrer tes trésors à mes hommes, après quoi tu les posséderas

tous. Clodéric montra donc aux envoyés les trésors de son père.

Pendant qu'ils les regardaient, le prince dit: C'est dans ce coffre

que mon père avait l'habitude de mettre ses pièces d'or. Ils lui

dirent: Mettez donc votre main jusqu'au fond pour trouver tout. Il le

fit et se baissa; alors un des envoyés leva sa francisque et lui cassa

la tête. Ainsi ce fils coupable subit la mort dont il avait frappé son

père. A la nouvelle de la mort de Sigebert et de Clodéric, Clovis vint

à Cologne, convoqua le peuple et lui dit: Écoutez ce qui est arrivé:

Pendant que je naviguais sur l'Escaut, Clodéric, fils de mon parent,

tourmentait son père en lui disant que je voulais le tuer. Comme

Sigebert fuyait à travers la forêt de Buconia, Clodéric a envoyé

contre lui des assassins qui l'ont tué; lui-même a été tué, je ne sais

par qui, au moment où il ouvrait les trésors de son père. Je ne suis

pas complice de tout cela. Je n'ai pu verser le sang de mes parents,

puisque c'est défendu; mais puisque ces choses sont arrivées, je vous

donne un conseil, et vous le suivrez s'il vous est agréable. Ayez

recours à moi, et mettez-vous sous ma protection. Le peuple répondit

à ces paroles par des applaudissements de mains et de bouche; ils

élevèrent Clovis sur un bouclier, et le proclamèrent leur roi. Clovis

reçut donc le royaume[272] et les trésors de Sigebert, et les ajouta à

sa domination. Chaque jour Dieu faisait tomber ses ennemis sous sa

main et augmentait son royaume, parce qu'il marchait le cœur droit

devant le Seigneur et faisait les choses qui sont agréables à ses

yeux.

[272] Des Franks ripuaires.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 1/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 26 / 35 段