gouverneur wisigoth de l'Arvernie, c'est qu'il était non-seulement
Gallo-Romain, mais Arverne, et que son choix annonçait, de la part
d'Euric, la volonté expresse de laisser à ses nouveaux sujets l'usage
des lois et de l'administration romaines.
Du reste, l'occupation de l'Arvernie par Euric ne fut pas si prompte
que ceux des Arvernes qui s'étaient le plus compromis envers lui, par
leur résistance obstinée, n'eussent le temps de s'enfuir. Plusieurs se
dispersèrent de divers côtés, préférant les misères de l'exil à la
domination de Barbares hérétiques. Le brave Ecdicius se réfugia à la
cour de l'un des deux rois burgondes. Sidoine Apollinaire n'était pas
moins compromis que lui; mais il ne crut pas qu'il lui fût permis
d'abandonner son église, et il attendit avec résignation la sentence
d'Euric à son sujet. Elle ne fut pas aussi rigoureuse qu'il aurait pu
le craindre; il fut momentanément envoyé en exil à Livia, sur les
frontières de la Gaule et de l'Espagne.
FAURIEL, _Histoire de la Gaule Méridionale_, t. I, p. 324.
Fauriel, né en 1772, à Saint-Etienne, mort en 1844, professeur de
littérature étrangère à la Sorbonne, est l'un des historiens
critiques les plus éminents de notre époque. Son _Histoire de la
Gaule méridionale sous les conquérants Germains_ (4 vol. in-8º,
1836) est son principal ouvrage: on lui doit encore une _Histoire
de la poésie provençale_ (3 vol. in-8º, 1846).
EURIC, ROI DES WISIGOTHS.
466-483.
Il est fâcheux que l'histoire ait laissé dans une obscurité si
profonde tout ce qui tient aux relations de ce chef avec diverses
nations barbares, germaniques ou autres, dont il paraît qu'il était
devenu le patron et l'arbitre. Cassiodore[245] dit en termes formels
qu'il avait puissamment aidé de ses subsides les rois des Varnes, des
Hérules et des Thuringiens, et fait cesser la guerre que leur avaient
déclarée leurs voisins. D'autres écrivains font allusion à ses
victoires sur les Sicambres de la confédération franque et sur les
tribus barbares des bords du Wahal, qui étaient aussi, selon toute
apparence, des tribus franques[246]. Mais si obscures et si
incomplètes que soient sur toutes ces choses les indications des
historiens, elles suffisent néanmoins pour constater qu'Euric était le
roi le plus puissant de son époque, et que sa cour était devenue une
espèce de centre autour duquel s'agitaient, comme pour se rallier ou
chercher un point d'appui, les parties disloquées de l'empire
d'Occident.
[245] _Cassiod. Chronic._, ad ann. 483.
[246] Sidoine Apollinaire, _Lettres_, VIII, 3, 9.
Il y a dans Sidoine une lettre curieuse qui peut aider à éclaircir un
peu ces indices historiques, et dont, par cette raison, je crois bien
faire de donner quelques extraits.
Euric, en prenant possession de la province et de la capitale des
Arvernes, avait relégué Sidoine Apollinaire à Livia, dans la Cerdagne.
Il paraît que cet exil ne fut pas long, et que le digne évêque obtint
aisément d'Euric l'autorisation de retourner à son siége. Il en reprit
aussitôt le chemin (477); mais il lui fallut passer par Bordeaux pour
y voir le roi, qui s'y trouvait, soit qu'il ne voulût que le remercier
de sa délivrance, soit qu'il eût à traiter avec lui de quelque
affaire. Deux mois se passèrent avant qu'Euric pût lui donner
audience.
Ce fut pour abréger un peu ce long intervalle d'attente et d'oisiveté
que Sidoine écrivit à Lampridius, le rhéteur alors le plus fameux de
Bordeaux, une lettre curieuse pour l'histoire littéraire de l'époque,
accompagnée d'une pièce de vers plus curieuse encore comme document
historique[247]. C'est un tableau de la cour d'Euric.
[247] _Lettres_, VIII, 9 (on la trouvera traduite tout entière,
p. 329).
Ce roi, si occupé de guerre, de conquêtes et de sa prépondérance
politique au dehors, fit plus qu'aucun de ses prédécesseurs pour la
culture morale et sociale de son peuple. Jusqu'à lui les Wisigoths
n'avaient été gouvernés que par des usages traditionnels; il leur
donna le premier des lois écrites, qui furent comme le noyau ou le
germe du code méthodique et complet auquel travaillèrent après lui la
plupart de ses successeurs, et si connu sous le nom de code des
Wisigoths.
Euric mourut à Arles en 483, laissant un fils unique Alaric. Aussitôt
après sa mort, Alaric II fut proclamé son successeur à Toulouse,
restée la capitale de leur royaume, même après l'acquisition d'Arles
et de Tarragone.
Euric aspirait à la domination de la Gaule entière, et non-seulement
la tâche n'était point au-dessus de ses forces, mais elle était, à ce
qu'il semble, assez avancée. Il est probable que s'il eût vécu
seulement quelques années de plus, il serait parvenu à établir, dans
cette contrée comme en Espagne, une sorte d'unité politique, qui
aurait pu en modifier heureusement l'avenir. Alaric II, jeune prince
doué de bonnes inclinations, mais mollement élevé et n'ayant aucune
des grandes qualités de son père, se trouva incapable de poursuivre
l'exécution de ses plans et de compléter ses conquêtes.
FAURIEL, _Histoire de la Gaule méridionale_, t. I, p. 344.
LA COUR DU ROI EURIC A BORDEAUX.
Déjà depuis plus de deux mois, la lune me voit confiné dans ces lieux;
je n'ai paru qu'une fois aux regards du souverain, qui n'a pas
beaucoup de loisir pour moi, car le monde subjugué lui demande aussi
réponse.
Ici, nous voyons le Saxon aux yeux bleus, lui naguère le roi des
flots, maintenant trembler sur la terre. Des ciseaux placés sur le
sommet du front n'atteignent pas seulement les premières touffes, mais
coupent jusqu'à leurs racines ses cheveux qui, tranchés ainsi au
niveau de la peau, donnent à sa tête une forme plus courte, et font
paraître son visage plus long.
Là, vieux Sicambre, après que tu as été vaincu et que l'on t'a
dépouillé de ta chevelure, tu rejettes en arrière sur ta tête les
cheveux qui te reviennent.
Ici, porte ses pas errants l'Hérule aux joues bleuâtres, lui qui
habite les côtes les plus reculées de l'Océan, et dont le visage
ressemble presque à l'algue des mers.
Ici, le Burgonde, haut de sept pieds, fléchit souvent le genou, et
demande la paix.
L'Ostrogoth trouve dans Euric un protecteur puissant, traite avec
rigueur les Huns ses voisins; et les soumissions qu'il fait ici le
rendent fier ailleurs.
Et toi, Romain, c'est ici que tu viens demander du secours, et que tu
implores contre les phalanges des régions de Scythie l'appui d'Euric,
lorsque la grande ourse menace de quelques troubles. Ainsi par la
présence de Mars qui règne sur ces bords, la Garonne puissante protége
le Tibre affaibli. Le Parthe Arsace lui-même demande qu'il lui soit
permis, en payant un tribut, de régner en paix dans son palais de
Suse. Car, sachant qu'il se fait de grands préparatifs de guerre sur
le Bosphore, il n'espère pas que la Perse, consternée au seul bruit
des armes, puisse être défendue sur les rives de l'Euphrate; et lui,
qui se fait appeler le parent des astres, qui s'enorgueillit de sa
fraternité avec Phébus, descend néanmoins aux prières et se montre
simple mortel.
Au milieu de tout cela, mes jours se perdent en des retards inutiles;
mais toi, Tityre, cesse de provoquer ma muse; loin de porter envie à
tes vers, je les admire plutôt, moi qui, n'obtenant rien et employant
en vain les prières, suis devenu un autre Mélibée.
SIDOINE APOLLINAIRE, _Lettres_, liv. VIII, lettre 9, adressée à
son ami Lampridius. (Traduction de MM. Collombet et Grégoire.)
Sidoine Apollinaire, né à Lyon en 430, mourut à Clermont en 488. Il
était d'une illustre famille, et avait épousé la fille d'Avitus,
qui fut empereur en 455. Après avoir pris part aux affaires de la
Gaule, Sidoine fut élu évêque de Clermont, et rendit de grands
services à son diocèse, surtout pendant la guerre contre Euric.
Très-lettré et l'un des poëtes distingués de son temps, Sidoine a
laissé des lettres et vingt-quatre pièces de vers, qui sont au
nombre des principaux documents de l'histoire du cinquième siècle.
CONDUITE DU CLERGÉ ENVERS LES CONQUÉRANTS GERMAINS.
Le désastre inouï des invasions et des victoires des Barbares au
cinquième siècle n'avait pas seulement bouleversé tous les intérêts
matériels, humilié les vanités de tout grade, accumulé sur toutes les
conditions tous les genres de misère et de douleur; il avait fortement
ébranlé les imaginations; il y avait jeté des doutes funestes, de
sombres idées d'avenir, des regrets amers du passé; il avait troublé
des opinions chrétiennes qui n'étaient point encore suffisamment
affermies, celles surtout du gouvernement providentiel de Dieu,
gouvernement attentif à tous les événements de ce monde, les dirigeant
tous avec une intelligence et une justice suprêmes. Les chrétiens ne
savaient comment concilier, avec un tel gouvernement, les calamités
sans mesure et sans nombre qui changeaient brusquement la face du
monde et semblaient livrer à la barbarie les résultats accumulés de la
civilisation du genre humain.
Quant aux païens, ils étaient moins embarrassés; ils n'hésitaient pas
à voir, dans ces calamités, les conséquences et la punition de
l'abandon du culte ancien, et ils imputaient franchement au
christianisme toutes les hontes, tous les revers et tous les maux de
l'Empire. Ces clameurs païennes avaient éclaté au milieu des terreurs
de l'invasion de Radagaise[248]; elles avaient redoublé à la prise de
Rome par Alaric, et rien de ce qui s'était passé depuis n'était fait
pour leur imposer silence.
[248] Roi des Suèves qui dévasta l'Italie septentrionale, fut
battu, pris et décapité en 406.
Presque également alarmée des blasphèmes de ses adversaires et des
doutes des siens, l'Église ne pouvait se dispenser de s'expliquer sur
ce qui provoquait les uns et les autres, et de prouver, si elle le
pouvait, que les malheurs de l'Empire et les prospérités des Barbares
n'avaient rien d'incompatible avec la doctrine du gouvernement
providentiel de Dieu. Sa tâche n'était pas aisée; mais elle n'était
pas au-dessus du génie qui se l'imposa le premier. Ce fut saint
Augustin. Pressé de remplir cette haute tâche, l'illustre évêque se
mit, dès 413, trois ans après la prise de Rome, à écrire son immense
et célèbre traité de la _Cité de Dieu_, l'ouvrage le plus hardi et le
plus profond qui eût été jusque-là composé en faveur du christianisme.
L'objet de cet ouvrage était de prouver qu'il ne faut point chercher
dans ce monde le but du gouvernement de Dieu, ni le terme de ses
desseins sur l'homme. Ce monde, en effet, est rempli de maux et de
biens communs aux bons et aux méchants, et dont cette communauté même
indique suffisamment l'imperfection, l'incomplet et la nature
transitoire. Au delà de ce monde, de cette cité de passage et
d'épreuve, il y a une autre cité, une cité éternelle, celle de Dieu,
où tout est justice, où le mal n'existe plus que comme punition, le
bien que comme récompense. Le plus aride extrait de ce grand ouvrage
serait encore trop étendu pour trouver place ici. Je n'en puis citer
que des passages isolés qui ont directement trait à mon dessein; ce
sont ceux où il s'agit de la conduite des Wisigoths à Rome, quand ils
l'eurent prise, et des rapprochements par lesquels saint Augustin
relève cette conduite, cherchant à la présenter sous le jour qui
convenait à ses vues. Voici un de ces passages:
«Tout ce qu'il y a eu, dans ce récent désastre de Rome, de ravages, de
massacres, de pillages, d'incendies, de misères, tout cela est arrivé
conformément à toutes les guerres. Mais ce qu'il y a eu là de nouveau,
d'inouï en cas pareil, c'est que la férocité barbare se soit montrée
adoucie au point que de vastes basiliques aient été choisies pour être
remplies d'hommes à épargner, comme des lieux où nul ne serait frappé,
d'où nul ne serait enlevé, où l'on conduirait pour les sauver tous
ceux qu'aurait épargnés la pitié des ennemis, où nul ne serait fait
prisonnier, pas même par ceux des Barbares restés féroces. Quiconque
ne voit pas que tout cela doit être attribué au nom du Christ et aux
temps chrétiens est aveugle. Quiconque le voit et n'en loue pas Dieu
est un ingrat, et quiconque s'offense de l'en entendre louer est un
insensé. Que tout homme sage prenne bien garde à ne pas faire honneur
de pareilles choses à la férocité des Barbares. Celui-là seul a
épouvanté, a enchaîné, a miraculeusement adouci ces âmes sauvages et
brutes, qui a dit si longtemps d'avance: «Je visiterai leur iniquité
la verge à la main[249].»
[249] _De Civitate Dei_, lib. I, 7.
Dans un second passage, saint Augustin rapproche les cruautés des
proscriptions de Sylla de celles des Wisigoths à la prise de Rome.
Après un énergique et sombre tableau des premières, il poursuit en ces
termes:
«Où est, de la part des nations étrangères, un exemple de rage, ou de
la part des Barbares un exemple de férocité à comparer à cette
victoire de citoyens sur leurs concitoyens? Qu'a vu Rome de plus
funeste, de plus atroce, de plus terrible, de l'ancienne irruption des
Gaulois, de celle toute récente des Goths, ou des fureurs de Marius,
de Sylla et des autres illustres personnages de leurs factions? Les
Gaulois, il est vrai, égorgèrent le sénat et tout ce qu'ils
rencontrèrent dans la ville; mais le Capitole tint contre eux, et à
ceux qui s'y trouvaient ils vendirent à prix d'or la vie qu'ils
auraient pu leur ôter, sinon par le fer, au moins par un siége. Les
Goths ont épargné tant de sénateurs qu'il y a lieu de s'étonner qu'ils
en aient fait périr quelques-uns. Mais, du vivant même de Marius,
Sylla occupa en vainqueur ce Capitole qui avait échappé aux Gaulois,
pour dicter de là les massacres, et fit égorger plus de sénateurs que
les Goths n'en avaient dépouillé[250].»
[250] Liv. III, 29.
N'y a-t-il pas, dans ces considérations, quelque chose de tant soit
peu sophistique qui en affaiblit l'autorité? Il y avait eu dans Rome
prise d'assaut par les bandes d'Alaric, des dévastations, des
incendies, des pillages, des massacres, des outrages de toute espèce.
Mais à tout cela saint Augustin ne trouvait rien d'étrange; tout cela,
comme il dit, était ce qui arrive dans toutes les guerres. Qu'est-ce
donc qui l'étonnait? Qu'est-ce qui le faisait crier au miracle?
C'était qu'il n'y eût pas eu, à la prise de Rome, autant de ravages,
de massacres et de calamités qu'il aurait pu y en avoir; c'était qu'il
y eût eu des hommes épargnés, des Romains conduits par les Barbares
eux-mêmes dans des églises où leur vie et leur liberté devaient être
respectées. Il ne serait pas aisé de distinguer, dans cette
catastrophe, la part du fait ordinaire de celle du miracle; et
peut-être faut-il, pour être juste, attribuer une bonne partie de ce
miracle à l'effet de ce grand nom de Rome sur des Barbares à demi
chrétiens, qui commençaient à se policer, et commandés par un chef
dans les instincts duquel il y avait quelque chose de magnanime, qui
avait reçu de fortes impressions du spectacle de la civilisation, et
qui aurait mieux aimé gouverner Rome que la prendre pour la dévaster
et la piller.
Quoiqu'il en soit de la solution donnée par saint Augustin des
objections contre la Providence, tirées des calamités des invasions
germaniques, cette solution et les théories sur lesquelles elle était
fondée eurent la plus grande influence sur les opinions et la conduite
du clergé chrétien. Ce fut dans cette hardie création de la _Cité de
Dieu_ que les docteurs ecclésiastiques de l'Occident apprirent à
chercher les beaux côtés du caractère des Barbares et les raisons
providentielles de leurs succès. Partout où il y avait des Barbares,
la doctrine de saint Augustin devait être bien accueillie du clergé.
Elle devait l'être, et le fut mieux que partout ailleurs, en Gaule, où
les Barbares étaient plus puissants et plus nombreux, et où le clergé
comptait dans son sein beaucoup d'hommes ingénieux capables de faire
valoir les doctrines dont il s'agit, de les résumer, de les orner, de
les modifier selon les localités et les circonstances.
Prosper d'Aquitaine[251] ne se contenta pas d'en avoir mis la
substance en vers; il y revint dans un petit traité en prose sur _la
vocation des nations_, traité où il se félicite naïvement, et sans
détours oratoires, de ces immenses bouleversements de l'époque qui,
jetant des flots de Barbares païens parmi les nations civilisées et
chrétiennes, multipliaient d'autant pour les premiers les chances de
leur conversion.
[251] Saint Prosper d'Aquitaine, né en 403, mort vers 463, est
auteur d'une chronique estimée et d'un poëme intitulé: _les
Ingrats_, dirigé contre l'hérésie du semi-pélagianisme.
Ce fut cette même doctrine que Salvien de Marseille exposa et abrégea
à sa manière dans son fameux traité du Gouvernement de Dieu. J'ai cité
de cet ouvrage des morceaux qui en indiquent suffisamment l'esprit et
l'objet. Salvien a voulu y démontrer que les véritables calamités de
l'Empire devaient être imputées au despotisme impérial, à l'avarice et
à la cruauté de ses agents, à l'insatiabilité du fisc, à la corruption
et à l'égoïsme des riches. Les irruptions des Barbares ne sont à ses
yeux que la juste punition de tous ces vices des gouvernants et des
gouvernés; elles ne sont que l'heureux terme de misères devenues
intolérables. Le royaume des Wisigoths lui apparaît comme un refuge
ouvert par miracle aux malheureux que l'administration impériale avait
réduits au désespoir. Dans ces terribles Wisigoths, au nom desquels
tout Romain devait rattacher tant de funestes souvenirs, Salvien ne
voit et ne veut voir que des hommes moins corrompus que les Romains.
Il ne se demande pas si, au despotisme et aux vices du gouvernement
impérial, il n'y avait pas quelque autre fin possible que la
domination des Barbares; si cette domination ne devait pas être
mortelle pour des lumières, pour des talents, pour des vertus,
résultat d'un état social dont elles compensaient toutes les
imperfections. Il n'y a pour lui, dans les conquêtes des Barbares,
qu'un fait pur et simple, un fait accompli, irrévocable, expression
directe et fidèle d'une volonté suprême attentive à tout et en tout
parfaitement équitable.
Salvien a bien parlé des Franks et des Burgondes, mais il n'en a parlé
que rarement, sans détail et sans intention expresse de se faire leur
apologiste. Mais ce qu'il ne fit pas, il se trouva pour le faire
d'autres évêques, d'autres prêtres, d'autres disciples de saint
Augustin. Nous verrons un peu plus tard que les Franks furent, de tous
les Barbares, ceux auxquels le clergé fit le plus d'avances et
prodigua le plus d'éloges. Je me bornerai à rapporter ici quelques
traits de la manière dont il envisagea l'invasion des Burgondes.
On a plusieurs homélies de saint Eucher, évêque de Lyon, de 434 à
454, homélies qui portent tous les caractères de compositions faites
pour le peuple et prononcées devant lui. Il y en a une qui contient un
passage curieux, relatif à la conquête des Burgondes, qui n'a point
été noté par l'histoire et qu'il est difficile d'y rattacher. Il
s'agit, je crois, de la prise et de l'occupation de Lyon; mais assez
peu importe d'ailleurs le fait précis de la conquête burgondienne
auquel se rapporte ce morceau. Ce qu'il y faut remarquer, c'est la
manière dont l'évêque caractérise les conquérants.
«Tout le pays, dit-il, tremblait à l'approche d'une nation puissante,
irritée; et cependant voilà que celui que l'on réputait barbare arrive
avec un cœur tout romain. Enfermés de toutes parts, les Barbares au
service des Romains, ne sachant ni soutenir le combat, ni recourir aux
prières pour fléchir le plus fort, repoussent insolemment la paix que
leur offrait le vainqueur. Quelle est donc la main par laquelle il se
fait que le chef (des Barbares), maître de faire ce qu'il veut, tourne
à l'improviste à la clémence quand nous provoquons sa colère? Qui a
rendu à tant de malheureux ce service que la fureur ne sache point
s'irriter, et que, vainqueur d'une sorte nouvelle, le vainqueur sache
s'attendrir sans en être prié[252]?»
[252] Homeliæ S. Eusebii (Eucherii), p. 282.
Parler ainsi des Barbares, ranger ainsi solennellement leurs triomphes
dans les plans de la Providence, c'était se déclarer hautement pour
eux, c'était aller au-devant de leur domination; c'était leur offrir
les services et les conseils dont ils avaient besoin pour
l'organisation de leurs conquêtes. Or, de la part du clergé
gallo-romain, ces signes de dévouement, ces offres n'étaient pas à
dédaigner. Ce clergé était à la tête des masses de la population, il
exerçait sur elle la double autorité de la religion et des
magistratures civiles. Le fait était si évident que les Barbares
n'avaient pu tarder beaucoup à s'en apercevoir, ni s'en apercevoir
sans prendre une grande opinion du clergé, sans désirer l'avoir pour
auxiliaire.
D'un autre côté, les masses elles-mêmes, effarouchées de tous ces
gouvernements barbares auxquels elles allaient avoir affaire, avaient
le plus grand intérêt à ce que le clergé intervînt pour elles auprès
des conquérants, à ce qu'il prît de l'ascendant sur eux, à ce qu'il
usât de tous les moyens qu'il avait de les adoucir, de les éclairer,
de leur inspirer des idées d'ordre, de paix et d'humanité, d'en faire
les continuateurs, non du despotisme impérial, mais du gouvernement
romain. C'était une grande et noble mission auprès de ces conquérants
que le vœu général des Gallo-Romains imposait au clergé; et cette
mission, le clergé l'accepta; il la remplit avec zèle et habileté.
Sans doute il y trouva et finit par y chercher trop son intérêt
propre; mais il fit certainement beaucoup pour l'intérêt de tous; il
rendit de vrais services aux plus forts et aux plus faibles, aux
vainqueurs et aux vaincus.
FAURIEL, _Histoire de la Gaule méridionale_, t. I, p. 562.
LETTRE DE SAINT REMI[253] A CLOVIS[254].
481.
La grande nouvelle est venue jusqu'à nous, que tu as pris heureusement
l'administration des affaires militaires[255]. Ce n'est pas chose
nouvelle que tu commences à être ce que tes pères ont toujours été. Tu
dois surtout faire en sorte que le jugement de Dieu ne t'abandonne pas
maintenant que ton mérite et ta modération sont récompensés par ton
élévation au comble des honneurs, car tu sais que l'on dit
ordinairement que c'est par la fin que l'on juge les actions des
hommes. Tu dois choisir des conseillers qui puissent donner de l'éclat
à ta bonne renommée, te montrer chaste et honnête dans la gestion de
ton bénéfice[256], honorer les évêques et toujours recourir à leurs
conseils. Si tu es d'accord avec eux, tout ira bien dans la
province[257]. Protége tes citoyens[258], soulage les affligés,
secours les veuves, nourris les orphelins, afin que tous t'aiment et
te craignent. Que la justice sorte de ta bouche. Il ne faut rien
demander aux pauvres ni aux étrangers, et ne te laisse pas aller à
recevoir la moindre chose en présent. Que ton prétoire soit ouvert à
tous, et que personne n'en sorte triste. Tout ce que tu as hérité de
richesses de ton père, emploie-le à soulager les captifs et à les
délivrer du joug de la servitude. Si quelque voyageur est amené devant
toi, ne lui fais pas sentir qu'il est étranger. Joue avec les jeunes
gens, traite les affaires avec les vieillards, et si tu veux être roi,
fais-t'en juger digne[259].
[253] Saint Remi, évêque de Reims, mourut en 533, âgé de
quatre-vingt-seize ans, après avoir été évêque pendant
soixante-quatorze ans.
[254] Clovis à son avénement n'avait que quinze ans.
[255] Childéric avait possédé la dignité romaine de maître des
milices, et la transmit à Clovis. Tel est le sens que trouve M.
Pétigny à la phrase _Rumor ad nos magnus pervenit,
administrationem vos secundum rei bellicæ suscepisse_. D'autres
croient qu'il s'agit d'une seconde expédition militaire et
lisent: _administrationem vos secundam_.
[256] Terres cédées par les empereurs romains aux Barbares, à la
condition du service militaire.
[257] La Gaule du nord, sur laquelle s'étendait son autorité
comme officier de l'empire.
[258] Les Gallo-Romains, en faveur desquels saint Remi intervient
auprès de Clovis.
[259] Le texte de cette lettre est dans Duchesne, _Script.
francor._, t. I.
CLOVIS.
481-511.
_Guerre contre Syagrius._